LIVRE II, CHAPiraE VI. 9t
nbfnent mon cœur tressaillir d'effroi. Je me rassurai pourtant après avoir fait une bonne lieue, et je continuai plus doucement mon chemin vers Madrid, où je me proposois d'aller. Je quittois sans peine le séjour de Yalladolid ; tout mon regret ëtoit de me séparer de Fabrice, mon cher Pylade, à qui je n'avois pu même feire mes adieux. Je n'étois nullement fâché d'avoir renoncé à la médecine ; au contraire, je demandois pardon à Dieu de l'avoir exercée. Je ne laissai pas de compter avec plaisir l'argent que j'avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes assasnnats. Je ressemblois aux femmes qui cessant d'être libertines, mais qui gardent toujours à bon compte le profit de leur libertinage. J'avois, en réaux, à peu près la valeur de cinq ducats : c'étoit là tout mon bien. Je me promettois, avec cela, de me rendre à Madrid, où je ne doulois point que je ne trouvasse quelque bonne condition. D'ailleurs, je souhaitoîs passionnément d'être dans cette superbe ville, qu'on m'avoit vantée comme l'abrégé de toutes les merveilles du monde.
Tandis que je rappelois tout ce que j'en avois our dire, et que jejouissois par avance des plaisirs qu'on y prend, j'entendis la voix d'un homme qui marchoit sur mes pas, et qui chantoit à plein gosier. Il avoitsur le dos un sac de cuir, une guitare pendue au cou, et il portoit une assez longue épée. Il alloit si bon train, qu'il me joignit en peu de temps. G'étoit un des deux garçons barbiers avec qui j'avois été en prison pour l'aventure de la bague. Nous nous reconnûmes d'abord l'un l'autre, quoique nous eussions changé d'habit, et nous demeurâmes fort étonnés de nous rencontrer inopinément sur un grand chemin. Si je lui témoignai que j'étois ravi de l'avoir pour compagnon de voyage, il me parut de son côté sentir une extrême joie de me revoir. Je lui contai pourquoi j'abandonnois Yalladolid ; et lui, pour me fajre la même confidence, m'apprit qu'il àvoit eu du bruit avec son maître, et qu'ils s'étoient dit réciproquement un éternel adieu. Si j'eusse voulu, -ajouta-t-il, demeurer plus longtemps à Yalladolid, j'y aurois trouvé dix boutiques pour une; car, sans vanité, j'ose dire qu'il n'est point de barbier en Espagne qui sache mieux que moi raser à poil et à contrepoil, et mettre une moustache en papillotles. Mais je n'ai pu résister davantage au violent désir qua i'ai de retourner dans ma patrie, d'où il y a dix années entières que je suis sorti. Je veux respirer un peu l'air natal, et savoir dans
quelle situation sont mes parents. Je serai chez eux a^t^"5>A^î-
main, puisque Tendroit qu'ils habitent, et qu'on appelle Olmedo, est un gros village en deçà de Sëgovie.
Je résolus d'accompagner ce barbier jusque chez lui, et d'aller à Sëgovie chercher quelque commodité pour Madrid. Nous commençâmes à nous entretenir de choses indifférentes en poursuivant notre route. Ce jeune homme étoit de bonne humeur et avoit l'esprit agréable. Au bout d'une heure de conversation, il me demanda si je me sentois de l'appétit. Je lui répondis qu'il le verroit à la première hôtellerie. En attendant que nous y arrivions, me dit-il, nous pouvons faire une pause : j'ai dans mon sac de quoi déjeuner. Quand je voyage, j'ai toujours soin de porter des provisions. Je ne me charge point d'habit, de linge et d'autres bardes inutiles : je neveux rien de superflu. Je ne mets dans mon sac que des munitions de bouche, avec mes rasoirs et une savonnette : je n'ai besoin que de cela. Je louai sa prudence, et consentis de bon cœur à la pause qu'il proposoit. J'avois faim, et je me préparois à faire un bon repas : après ce qu'il venoit de dire, je m'y attendois. Nous nous détournâmes un peu du grand chemin pour nous asseoir sur l'herbe. Là, mon garçon barbier étala ses vivres, qui consistoient dans cinq ou six oignons, avec quelques morceaux de pain et de fromage ; mais ce qu'il produisit comme la meilleure pièce du sac fut une petite outre remplie, disoit-il, d'un vin délicat et friand. Quoique les mets ne fussent pas bien savoureux, la faim qui nous pressoit l'un et l'autre ne nous permit pas de les trouver mauvais; et nous vidâmes aussi l'outre, où il y avoit environ deux pintes d'un vin qu'il se seroit fort bien paasé de me vanter. Nous nous levâmes après cela^ et nous nous remimes en marche avec beaucoup de gaieté. Le barbier, à qui Fabrice avoit dit qu'il m'étoit arrivé des aventures très-particulières, me pria de les lui apprendre moi-même. Je crus ne pouvov* nen refuser à un homme qui m'avoit si bien réV gale ; je lui donnai la satisfaction qu'il demandoit. Ensuite je lui dis que, pour reconnoitre ma complaisance, il falloit qu'il me! contât aussi l'histoire de sa vie. Oh ! pour mon histoire, s'écriat-il, elle ne mérite guère d'ôlre entendue : elle ne contient que des faits fort simples. Néanmoins, ajouta-t-il, puisque nous n'avons rien de meilleur à faire, je vais vous la raconter telle qu'elW est. En môme temps il en fit le récit à peu près de cette sorte.
LIVRB Tl CHAPITRE VII. tOI