‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 70 sur 429 · LIVRE III, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE I

posions le malin à sortir, nous entendîmes frapper rudement à la première, porte sur Tescalier. Mon maître ouvrit Tautre, et re. garda par la petite fenêtre grillée. U vit un homme bien vêtu, qui lui dit : Seigneur cavalier, je suis alguazil, et je viens ici pour vous dire que monsieur le corrëgidor souhaite de vous par- 'er. Que me veut-il? répond mon patron. C'est ce que j'ignore, seigneur, répliqua Talguazil ; mais vous n'avez qu'à l'aller trou- /or, et vous en serez bientôt instruit. Je suis son serviteur, repar tit mon maître ; je n'ai rien à démêler avec lui. En achevant ces mots, il referma brusquement la seconde porte; puis, s'ëtant promené quelque temps, comme un homme à qui, ce me sembloit, le discours de l'alguazil donnoit beaucoup à penser, il me mit.en main mes six réaux, et me dit : Gil Bias, tu peux sortir, mon ami, et aller passer la journée où tu voudras ; pour moi, je De sortirai pas sitôt, et je n'ai pas besoin de toi ce matin. Il me fit juger par ces paroles qu'il avoit peur d'être arrêté, et que cette crainte l'obligeoit à demeurer dans son appartement. Je l'y laissai ; et, pour voir si je me trompois dans mes soupçons, je me cachai dans un endroit d'où je pouvois le remarquer s'il sortoit. J'aurois eu la patience de me tenir là toute la matinée, s'il ne m'en eût épargné la peine. Mais une heure après, je le vis marcher dans la rue avec un air d'assurance qui confondit d'abord ma pénétration. Loin de me rendre toutefois à ces apparences, je m'en défiai ; car il n'avoit point en moi un juge favorable. Je songeai que sa contenance pouvoit être étudiée, je m'imaginai même qu'il n'étoit resté chez lui que pour prendre tout ce qu'il avoit d'or ou de pierreries, et que probablement il alloit, par une prompte fuite, pourvoir à sa sûreté. Je n'espérai plus le revoir, et je doutai si j'irois le soir l'attendre à sa porte, tantj'étois persuadé que dès ce jour-là il sortiroît de la ville pour se sauver du péril qui le menaçoit I Je n'y manquai pas pourtant : ce qui me surprit, mon maître revint à son ordinaire. Il se coucha sans faire paroître la moindre inquiétude, et il se leva le lendemain avec autant de tranquillité.

Comme il achevoit de s'habiller, on frappa tout à coup à la porte. Mon maître regarda par la petite grille. Il ceconnoit l'alguazil du jour précédent, et lui demande ce qu'il veut. Ouvrez, lui répond l'alguazil ; c'est monsieur le corrégidor. A ce nom tedoulable mon sang se glaça dans mes veines. Je craignois diablement ces messieurs- là, depuis que j'avois passé par leurs

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maîM, «I j'auroii toqIv dans ce moment être I tmt lit Madrid. Pour moii patron, il fat moins effraye qfte moi ; i ownil la porte, et reçut le juge avec Tespe(5t. Youri toyec, M dit k ^iorrëgidor, que je ue viens point chez vous avec iroe gioi suite ; je veux faire les choses sans ëdaU Malgré les bniila Udkun qui courent de vous dans la ville, je crois q«ie voos 'mërta quelque ménagement. ApprenesHnoi comment voos vous ippshii et ce que vous faites à Madrid. Seigneur, lui répondit mon nnUie, je suis de la Castill^Nouvelle, et je me nomme don fiemrd di Gastil Blazo. A l'égard de mes ooeapations, je me promèniSt Jl fréquente les spectacles, et je me réjouis tous les jours avec li petit nombre de personnes d*un commerce agréable. Yoos sans doute, reprit le juge, un gros revenu? Non, seigneur, terrompit mon patron, je n'ai ni renies, ni terres, bI Et de quoi vivez-vous donct répliqua le eorrégider. De ci^ je vais vous faire voir, repartit don Bernard. Bn môme toopsl leva une tapisserie, ouvrit une porte que je n'avoîs pas remar* quéo, puis encore une autre qui étoit derrière, et fit entier 11 juge dans un cabinet où il y avoit un grand coffre tool raafi de pièces d'or qu'il lui montra.

Seigneur, lui dit-il ensuite, vous savez que les Espagnols sont ennemis du travail ; cependant quelque aversion qu'ils aient pour la peine, je puis dire que j'enchéris sur eux là-dessus : j'ai m fonds de paresse qui me rend incapable de tout emploi. Si je voulois ériger mes vices en vertus, j'appellerois ma paresse ub6 indolence philosophique; je dirois que c'est l'ouvrage d'un esprit revenu de tout ce qu'on recherche dans le monde avec ardeur: mais j'avouerai de bonne foi que je suis paresseux par tempérament, et si paresseux, que, s'il me falloit travailler pour vivra, je crois que je me laisserois mourir de feim. Ainsi, pour msner une vie convenable à mon humeur, pour n'avoir pas la pebiedi ménager mon bien , et plus encore pour me passer d'intendanl, j'ai converti en argent comptant tout mon patrimoine, qnî'CMH sistoit en plusieurs héritages considérables. Il y a dans ce CoÊn cinquante mille ducats. C'est plus qu'il ne m'en font pour la reste de mes jours, quand je vivrois au delà d'un svècle, puisqaa Je n'en dépense pas mille ciiaque année, et que j'ai déjà passé MMS dixième lustre. Je ne crains donc point l'avenir, parce que Je as suis adonné, grâce au ciel, à aucune des trois choses qui nriaeit ordinairement les hommes. J'aime peu la bonne cbèrei je ne JM

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y» poor m'amuser, et je suis revenu des femmes. Je n'apprélande point que,- dans ma vieillesse, on me compte parmi ces )arbons voluptueux à qui les coquettes vendent leurs bontés au ^oids de For.

Que je vous trouve heureux ! lui dit alors le corrégidor. On vous soupçonne bien mal à propos d'être un espion : ce person* nagB ne convient point à un homme de voire caractère. Allez, don Bernard, ajouta-t-il, continuez de vivre comme vous vivez. Loin de vouldr troubler vos jours tranquilles, je m'en déclare le défenseur; je vous demande votre amitié et vous offre la mienne. àh\ seigneur, s'écria mon maître, pénétré de ces paroles obligisantes, j'accepte avec autant de joie que de respect l'offre précisuse que vous me faites. En me donnant votre amitié, vous augmentez mes richesses et mettez le comble à mon bonheur. 4|)iès cette conversaition, que l'alguazil et moi nous entendîmes ie la porte du cabinet, le corrégidor prit congé de don Bernard, joi ne pouvoit assez à son gré lui marquer de reconnoissance. )e mon côté, pour seconder mon maître et Haider à faire les lonoeurs do chez lui, j'accablai de civilités Talguazii : je lui fis nilie révérences profondes, quoique, dans le fond de mon âme, e sentisse pour lui le mépris et l'aversion que tout honnête lomme a naturellement pour un alguazii.

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