‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 73 sur 429 · LIVRE III, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE II

dsaon entre les mains d'un vieux parent qui m'en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela? Je ne gagnerois rien à le chicaner. Pour éviter Toisiveté, j'ai acheté une charge d'al* giiazil , que j'exerce comme si toute ma vie je n'eusse fait autre chose. Mes confrères se seroient, par bienséance, opposés à ma réception, s'ils eussent su mon histoire. Heureusement ils l'ignorent ou feignent de l'ignorer, ce qui est la même chose; car, dans cet honorable corps, chacun a intérêt de cacher ses faits et gestes. On n'a, Dieu merci, rien à se reprocher les uos aux autres. Au diable soit le meilleur! Cependant, mon ami , contibua Rolando , je veux te découvrir ici le fond de mon âme. La profession que j'ai embrassée n'est guère de mon goût; elle demande une conduite trop délicate et trop mystérieuse : on n'y sauroit faire que des tromperies secrètes et subtiles. Oh I je regrette mon premier métier. J'avoue qu'il y a plus de sûreté dans le nouveau ; mais il y a plus d'agrément dans l'autre, et j'aime la liberté. J'ai bien la mine de me défaire de ma charge, et de partir un beau matin pour aller gagner les montagnes qui sont aux sources du Tage. Je sais qu'il y a dans cet endroit une retraite habitée par une troupe nombreuse, et remplie de sujets catalans : c'est faire son éloge en un mot. Si ttt veux m'accompagner, nous irons grossir le nombre de ces grands hommes. Je serai, dans leur compagnie, capitaine en second; et, pour t'y faire recevoir avec agrément, j'assurerai que je t'ai vu dix fois combattre à mes côtes. J'élèverai ta valeur jusqu'aux nues; je dirai plus de bien de toi, qu'un général n'en dit d'un officier qu'il veut avancer. Je me garderai bien de dire la supercherie que tu as faite : cela te rendroit suspect; je tairai l'aventure. Eh bien! ajouta-Ml , es-tu prêt à me suivre? J'attends ta réponse.

Chacun a ses inclinations, dis-je alors à Rolando ; vous êtes né pour les entreprises hardies , et moi pour une vie douce et tranquille. Je vous entends, interrompit-il ; la dame que l'amour TOUS a fait enlever vous tient encore au cœur, et sans doute vous menez à Madrid cette vie douce que vous aimez. Avouez , monsieur Gil Bias, que vous l'avez mise dans ses meubles, et que vous mangez ensemble les pistoles que vous avez emportées du souterrain. Je lui dis qu'il étoit dans l'erreur, et que, pour le

désabuser, je voulois, en dînant, lui conter l'histoire de la dame i ce que je fis effectivement; et je lui appris aussi tout ce qui xn*ëtoit arrivé depuis que j'avois quitté la troupe. Sur la fia dt repas, il me remit encore sur les sujets catalans. H m'avoua même qu'il avoit résolu de les aller joindre , et fit une nouvelle tenta^ tive pour m'engager à prendre le même parti. Mais, voyant qu'i ne pouvoit me persuader, il changea tout à coup de contenance et de ton; il me i^egarda d'un air fier, et me dit fort sérieusement : Puisque tu as le cœur assez bas pour préférer ta condition servile à l'honneur d'entrer dans une compagnie de braves gens, je t'abandonne à la bassesse de tes inclinations. Mais écouU bien les paroles que je vais te dire; qu'elles demeurent gravées dans ta mémoire! Oublie que tu m'as rencontré aujourtffaui, e( ne t'entretiens jamais de moi avec personne; car si j'apprends que tu me mêles dans tes discours.... tu me connais : je ne t'en dis pas davantage. A ces mots, il appela l'hôte, paya l'écot, e( nous nous levâmes de table pour nous en aller.

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