‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 75 sur 429 · LIVRE m, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE III

quelque affaire sérieuse à démêler ensemble. Eh! non, non, lui répondit mon maître, demeure; tu n*es pas de trop. Ce discret vieillard que tu vois est un honnête homme qui me prête de l'argent au denier cinq ^ Gomment! au denier cinq ! s'écria Centelles d'un air étonné. Vive Dieu ! je te félicite d'ôlre en si bonnes inaios. Je ne suis pas traité si doucement » moi : j'achète l'argent au poids de l'or. J'emprunte d'ordinaire au denier trois *. Qaelle usure! dit alors le vieil usurier; les fripons 1 songent-ils qu'il y a un autre monde? Je ne suis plus surpris si l'on déclame tant contre les personnes qui prêtent à intérêts. C'est le profit exorbitant que quelques-uns d'entre eux tirent de leurs espèces, qui nous perd d'honneur et de réputation. Si tous mes confrères me ressembloient, nous ne serions pas si décriés ; car pour moi, je ne prête uniquement que pour faire plaisir au prochain. Ah l si le temps étoit aussi bon que je l'ai vu autrefois , je vous offrirois ma bourse sans intérêts, et peu s'en faut même, quelle que soit aujourd'hui la misère, que je ne me fasse un scru* pule de prêter au denier cinq. Mais on diroit que l'argent est rentré dans le sein de la terre : on n'en trouve plus, et sa rareté oblige enfin ma morale à se relâcher.

De combien avez-vous besoin? poursuivit-il en s'adressant à mon maître. Il me faut deux cents pistoles , répondit don Mathias. J'en ai quatre cents dans un sac, répliqua l'usurier; il n'y a qua vous en donner la moitié. En même temps il tira de dessous son manteau un sac de toile bleue, qui me parut être le même que le paysan Talego venoit de laisser avec cinq cents pistoles à Rodriguez. Je sus bientôt ce qu'il en falloit penser, et je vis bien que Mealendez ne m'avoit pas vanté sans raison le savoir-faire de cet intendant. Le vieillard vida le sac, étala les pièces sur une table, et se mit à les compter. Cette vue alluma la cupidité de mon maître ; il fut frappé de la totalité de la somme. Seigneur Descomulgado, dit-il à l'usurier, je fais une réQexion judicieuse, le suis un grand sot. Je n'emprunte que ce qu'il faut pour dégager ma parole, sans songer que je n'ai pas le sou ; je serai obligé demain de recourir encore à vous. Je suis d'avis de raûer les quatre cents pistoles, pour vous épargner la peine de revenir.

1. Aa denier cinq, c'est-à-dire en ajoutant à la somme prêtée la reconnais UQce d'un quart en sus de cette somme, cinq cents pistoles pour quatre cents.

2. lu denier trois, c'est-à-dire en augmentant d'une moitié en sus le capital pité, trois cents pistoles pour deux cents.

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Seigneur, répondit le vieiliard, je destinois una ptrtie de cet argent à un bon licencié qui a de gros héritages qu'il emploie charitablement à retirer du monde de petites ûUes, et à meiibler leurs retraites ; mais, puisque vous avez besoin de la somme eiH lière, elle est à votre service, vous n'avez qu'à songer aux assurances.... Oh! pour des assurances, interrompit Rodrigues en tirant de sa *poche un papier, vous en aurez de bonnes. Yoili un billet que le seigneur don Matiiias n'a qu'à signer. Il vous donne cinq cents pistoles à prendre sur un de ses fermiers, sur Talego, riche laboureur de Mondejar. Gela est bon, répliqua l'usurier : je ne fais point le diffîcultueux, moi; pour peu que les propositions qu'on me fait soient raisonnables, je les accepte sans façon dans le moment. Alors l'intendant présenta uneplnîiifi à mon maître, qui, sans lire le billet, écrivit, en sifflant,, son nom au bas.

Cette affaire consommée, le vieillard dit adieu à mon patroi, qui courut l'embrasser en lui disant : Jusqu'au revoir, gagneur usurier ; je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi voœ passez, vous autres, pour des fripons ; je vous trouve très-nécessaires à rËlal : vous êtes la consolation de mille enfants de familles, et li ressource de tous les seigneurs dont la dépense excède les revenus. Tu as raison, s'écria Centellés : le usuriers sont d'honnêtes gens qu'on ne peut assez honorer, et je veux à moa tour embrasser celui-ci à cause du denier cinq. A ces mots, il s'approcha du vieillard pour l'accoler; et ces deux petits maîtrefi, pour se divertir, commencèrent à se le renvoyer l'un à Fautn, comme deux joueurs de paume qui pelotent une balle. Après qu'ils l'eurent bien ballotté, ils le laissèrent sortir avec l'inteik dant, qui méritoit mieux que lui ces embrassades, et même quelque chose de plus.

Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent sortis, don Ma?* thias envoya, par le laquais qui étoit avec moi dans la chamJue, la moitié de ses pistoles à la comtesse de Pedrosa, et serra l'autre dans une longue bourse brochée d'or et de. soie, qa'il portoit ordinairement dans sa poche^ Fort satisfait de.se revoir en fonds, il dit d'un air gai à don Antonio : Que ferons-nous aujourd'hui? tenons conseil là-dessus. C'est parler en homme de bon sens, répondit Centellés ; je le veux bien, délibérons; Dans le temps qu'ils alloient rêver à ce qu'ils deviendroient ce jour-là, deux autres seigneurs arrivèrent. C'étoit don Alexo Segiar et doa

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