‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 3)Chapitre 79 sur 429 · LIVRE III, CHAPITllE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITllE IV. i

da premier ordre, qui ne contribuoient pas peu au grand PS de seigneurs qu'on y voyoit. Ils y jouoient l'après-dînëe ; K)ient ensuite, et passoient la nuit à boire et à se réjouir. lîtres demeurèrent là jusqu'au jour^ et nous aussi, sans inuyer; car, tandis qu'ils étoient avec les naaîtresses, nous Dusions avec les soubrettes. Enfin, nous nouç séparâmes lever de l'aurore, et nous allâmes nous reposer chacun côté.

maître s'étant levé à son ordinaire, sur le midi, s'habilla. t. Je le suivis, et nous entrâmes chez don Antonio Genou nous trouvâmes un certain don Alvaro de Acuna. an vieux gentilhomme, un professeur de débauche. Tous les gens qui vouloient devenir des hommes agréables se int entre ses mains. Il les formoit au plaisir , leur enseibriller dans le monde et à dissiper leur patrimoine. Il ihendoit plus de manger le sien, l'affaire en étoit faite. pie ces trois cavaliers se furent embrassés, Centellés dit à laitre : Parbleu ! don Mathias, tu ne pouvois arriver ici propos! Don Alvar vient me prendre pour me mener chez rgeois qui donne à dîner au marquis de Zenette et à don I Moncade : je veux que tu sois de la partie. Et comment, Mathias, nomme-t-on ce bourgeois? Il s'appelle Gregorio ega, dit alors don Alvar, et je vais vous apprendre en .Dis ce que c'est que ce jeune homme. Son père, qui est e joaillier, est allé négocier des pierreries dans les pays IS, et lui a laissé, en partant, la jouissance d'un gros re- ^^egorio est un sot qui a une disposition prochaine à mant son bien, qui tranche du petit-maître, et veut passer pour d'esprit, en dépit de la nature. Il m'a prié de le con- 1% le gouverne ; et je puis vous assurer, messieurs, que je ) bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé, doute pas, s'écria Centellés; je vois le bourgeois à l'hô- Lllons, don JMathias, continua-t-il, faisons connoissance )t homme-là, et contribuons à le ruiner. J'y consens, rémon maître ; aussi bien j'aime à voir renverser la fortune petits seigneurs roturiers, qui s'imaginent qu'on les congee nous. Rien, par exemple, ne me divertit tant que la e de ce fils de publicain, à qui le jeu et la vanité de figujc les grands ont fait vendre jusqu'à sa maison. Oh! pour ^ repivt don Antonio, il ne mérite pas qu'on le plaigne :

il n'est pas moins fat dans sa misère qu'il Tétoit dans sa pro» périlé,

Gentellës et mon maître se rendirent avec don Alvar che: Gregorio de Noriega^ Nous y allâmes aussi, Mogicon et moi, tou: deux ravis de trouver une franche lippée, et de contribuer d< notre part à la ruine du bourgeois. En entrant, nous aperçûmes plusieurs hommes occupés à préparer le dîner; et il sortoit dej ragoûts qu'ils faisoient une fumée qui prévenoit l'cdorat en faveur du goût. Le marquis de Zenette et don Juan de Moncadc venoient d'arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt Il affectoit en vain de prendre l'allure des petits-maîtres; c'étoit une très-mauvaise copie de ces excellents originaux, ou, pour mieux dire, un imbécile qui vouloit se donner un air délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avoient tous pour but de se moquer de lui, et de l'engager dans de grandes dépenses. Messieurs, dit don Alvar après les premiers compliments, je vous donne le seigneur Gregorio de Noriega pour un cavalier des plus parfaits. II possède mille belles qualités. Savez- vous qu'il a l'esprit très-cultivé î Vous n'avez qu'à choisir : il est également fort sur toutes les matières, depuis la logique la plus fine et la plus serrée, jusqu'à l'orthographe. Oh ! cela est trop flatteur, interrompit le bourgeois en riant de fort mauvaise grâce. Je pourrois, seigneur Alvaro, vous rétorquer l'argument. C'est vous qui êtes ce qu'on appelle un puits d'érudition. Je n'avois pas dessein, reprit don Alvar, de m'attirer une louange si spirituelle; mais en vérité, messieurs, poursuivit-il, le seigneur Gregorio ne sauroit manquer de s'acquérir du nom dans le monde. Pour moi, dit don Antonio, ce qui me charme en lui, et ce que je mets même au-dessus de l'orthographe, c'est le choix judicieux qu'il fait des personnes qu'il fréquente. Au lieu de se borner au commerce des bourgeois, il ne veut voir que de jeunes seigneurs, sans s*embarrasser de ce qui lui en coûtera. Il y a là dedans une élévation de sentiments qui m'enchante ; et voilà ce qu'on appelle dépenser avec goût et avec discernement!

Ces discours ironiques ne firent que précéder mille autres semblables. Le pauvre Gregorio fut accommodé de toutes pièces, des petits-maîtres lui lançoient tour à tour des traits dont le sot ce sentcit point l'atteinte; au contraire, il prenoit au pied delà 'ettre tout ce qu'on lui disoit, et il paroissoit fort content de 5e3

Page 1