‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 229 sur 296 · LIVRE X, CHAP. ym. S · texte numérisé non relu

LIVRE X, CHAP. ym. S

CHAP. Tin. — Des amours de Gil Bias et de la belle Antonia.

Deux jours aprèâ mon retour de Valence à Lirias^ Basile le laboureur, mon fermier, vint à mon lever me demander la pmmission de me présenter Antonia sa fiUe, qui souhaitait, disah-41, avoir Tbonneur de saluer son nouveau maître. Je lui r^KHidis que cela me ferait plaisir. Il sortit, et revint bientôt avec sa belle Antonia. Je crois pouvoir donner cette ëpithète à une fille de seize à dix-huit ans, qui joignait à des traits réguliers le plus beau teint et les fidus beaux yeux du monde. Elle n'était vêtue que de serge; mais une riche tdil]e,nn potî majestueux, et des grâces qui n'accompagnent pas tûfojdurs la jeunesse, reievaient la simplicité de son habillement. Elle n'avait point de eciffure, ses cheveux étaient seulement noués par derrière avec un bouquet de fleors, à la ftçon des Lacédé-

Loraqœ je la vis entrer dans ma chambre, je fus aussi frappé de sa beauté que les paladins de la cour de Oiarlemagne le furent des appas d'Angélique, lorsque cette prmetsse parut devant eux. An lieu de recevoir Antonia ^un air aisé> et de lui dire des choses fiatteuses, au lieu de féliciter son père sdr le bonheur d'avoir une si charmante fille, je âi*raeurai étonné, troublé, interdit; je ne pus prononcer un seul mot. Scipion, qui s'aperçut de mon désordre, prit pour moi la parde, et fit les frais des louanges que je devais à cette aimable personne. Pour elle, qui ne fht point éUouie ée ma figure en robe de chambre et en bonnet de nuit, elle me salua sans être embarrassée de sa contenance, et me fit «1 compliment qni acheva de m'enchanter, quoiqu'il fût des pins eomnrans. Cependant, tandis que mon secrétaire, Basile et sa fille se faisaient réciproquement des civilités, je revins à moi, et, comme si j'eusse voulu compensa lé sfaq)ide silence ^le j'avais gardé jusque-là, je passai d'une extrémité à l'autre^ Je me répandis en discours galants, et parlai avec tant de vivacité, que j'alarmai Basile, qui, me considérant déjà comme un homme qui allait tout nmtbe en usage pour séduira Antonia, se hâta de sortir avec elle de mon appartanent, dans h lésMution peut-être de la soustraire à mes yeux pour jamafe.

Seipion, se voyant seul avec md, me dit en souriant : Se(«

gncur do. Santillanc, autre ressource pour vous contre l'ennui î Je ne savais pas que votre fermier eût une fille si jolie ; je ne Tavais point encore vue; j'ai pourtant été deux fois chez lui. 11 faut qu'il ait grand soin de la tenir cachée^ et je le lui pardonne. Malepeste! voilà un morceau bien friand. Mais^ ajouta-t-il, je ne crois pas qu'il soit nécessaire qu'on vous le dise; elle vous a d'abord ébloui ; je m'en suis aperçu. Je ne m'en défend's pas, lui répondis-je. Ah ! mon enfant, j'ai cru voir une substance céleste : elle m'a tout à coup embrasé d'amour; la foudre est moins prompte que le trait qu'elle a lancé dans mon cœur.

Vous me ravissez, reprit mon secrétaire avec transport, en m'apprenant que vous êtes enfin devenu amoureux. Il vous manquait une maîtresse pour jouir d'un parfait bonheur dans votre solitude. Grâce au del, vous y avez présentement toutes vos commodités ! Je sais bien, continua-t-il, que nous aurons un peu de peine à tromper la vigilance de Basile ; mais c'est mon affah^e ; et je prétends avant trois jours vous procurer un entretien secret avec Antonia. Monsieur Scipion, lui dis-je^ peut-être pourriez-vous bien ne me pas tenir parole, quelqi]» talent que vous ayez pour les amoureuses négociations; mais c'est ce que je ne suis pas curieux d'éprouver. Je ne veux point tenter la vertu de cette fille, qui me paraît mériter que j'aie d'autres sentiments pour elle. Ainsi, loin d'exiger de votre zèle que vous m'aidiez à la déshonorer, j'ai dessein de l'épouser par votre entremise, pourvu que son cœur ne soit pas prévenu pour un autre. Je ne m'attendais pas, dit-il, à vous \mr prendre si brusquement le parti de vous marier. Tous les seignem's de village, à votre place, n'en useraient pas si honnêtement : ils n'auraient sur Antonia des vues légitimes qu'après en avoir eu d'autres inutilement. Au reste, ajouta-t-il, ne vous imaginez point que je condamne votre amom* ; au contraire, je l'approuve fort. La fille de votre fermier mérite l'honneur que vous voulez lui faire, si elle peut vous donner un cœur tout neuf et sensible à vos bontés. C'est, ajouta-t-il, ce que je saurai dès aujourd'hui par la conversalion que j'aurai avec son père, et peut-être avec elle.

Mon confident était un homme exact à tenir ses promesses. Il alla vou* secrètement Basile, et le soir il vint me trouver

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(Inns mon cabinet, oii je ratlendais avec une impatience mt^léc de crainte. 11 avait un air gai dont je tirai un bon augure. Si j'en crois, lui dis-je, ton visage riant, tu viens m'annoncer que je serai bientôt au comble de mes désirs. Oui, mon cher maître, me répondit-il, tout vous rit. J'ai entretenu Basile et sa fille; je leur ai déclaré vos intentions. Le père est ravi que vous ayez envie d'être son gendi^e ; et je puis vous assurer que vous êtes du goût d'Antonia. 0 ciel ! interrompis-je tout ti^anspoilc de joie ; quoi ! j'aurais le bonheur de plaire à cette aimable personne ? N'en doutez pas, reprit-il, eUe vous aime déjà. Je n'ai pas, à la vérité, thé cet aveu de sa bouche; mais je m'en fie à la gaieté qu'elle a fait paraître quand elle a su votre dessein. Cependant, poursuivit-il, vous avez un rival. Un rival ! m'écriai- je en pâlissant. Que cela ne vous alai*me point, me dit-il, ce rival ne vous enlèveia point le cœur de votre maîtresse ; c'est maître Joachim, votre cuisinier. Ah ! le pcndard ! dis-je en faisant un éclat de rire : voilà donc pourquoi il a marqué tant de répugnance à quitter mon service ! Justement^ répondit Scipion, il a ces jours passés demandé en mariage Antonia, qui lui a été polknent refusée. Sauf ton meilleur avis, lui répliquai-je, il est à propos, ce me semble, • de nous défaire de ce drôle-là, avant qu'il apprenne que je veux épouser la fille de Basile ; im cuisinier, comme tu sais^ est un- rival dangereux. Vous avez raison, rq^artit mon confident, il en faut purger notre domestique par précaution; je lui donnerai son congé dès demain matin^ avant qu'il se mette à l'ouvrage, et vous n'am^ez plus rien à craindre ni de ses sauces ni de son amom*. Je suis pourtant, continua-t-il, un peu fâché de perdre un si bon cuisinier, mais je sacrifie ma gourmandise à votre sûreté. Tu ne dois pas, lui dis-je, tant le regretter; sa perte n'est point iiTéparable; je vais faire venir de Valence un cuisinier qui le vaudra bien. En effet, j'écrivis aussitôt à don Alphonse; je lui mandai que j'avais J)esoin d'un cuisinier; et dès le jour suivant il m'en envoya un qui consola d'abord Scipion.

Quoique ce zélé secrétaire m^eût dit qu'il s'était aperçu qu'Anton ia s'applaudissait au fond de son âme d'avoir fait la conquête de son seigneur, je n'osais me fier. à son rapport, .rapprchendais qu'il ne se fût laissé tromper par de fausses

apparences. Pour en être plus sûr, je résolus de parler moimênne à la belle Antonia. Dans ce dessein, je me rendis chez Basile, à qui je confirmai ce que moû ambassadeur lui avait dît. Ce bon laboureur, homme simple et plein de franchise^ après m'a voir écouté, me témoigna que c'était avec une extrême satisfaction qu'il m'accordait sa fille ; mais, ajouta-t-il, ne croyez pas au moine que ce soit à cause de Totre titre de Seigneur de village. Quand vous ne feriez encore qu'intendant de don César et de don Alphonse, je vous préférerais à tous les autres amoureux qui se présenteraient; j'ai toujours ea de l'inclination pour vous ; et tout ce qui me fâche> c'est qu'Antonia n'ait pas une grosse dot à vous apporter. Je ne hii en demande aucune, lui dis-je, sa personne est le seul bien où j'àspiré. Votre serviteur très-humble, s'écria-t-îl, ce n'est point là mon compte; je ne suis point un gueux pour marier ainsi ma fille. Basile de Buenotrigo ^ est en état. Dieu merci, de la doter, et je veux qu'elle vous donne à souper, si vous lui donnez à diner. En un mot, le revenu de ce château n'est que de cinq cents ducats, je le ferai monter à mille, en faveur de ce mariage.

J'en passerai par tout ce qu'il vous plaira, mon cher Basile, lui répliquai-je; nous n'aurons point ensemble de dispute d'intérêt. Nous sommes tous deux d'accord ; il ne s'agit plus que d'avoir le consentement de votre fiJle. Vous avez le mien, me dit-il, est-ce que cela ne suffit point? Pas tout à fait, lui répondis-je ; si le vôtre m'est nécessaire, le sien Test aussi. Le sien dépend du mien, reprit-il ; je voudrais bien qu'elle osât souffier devant moi! Antonia, lui repartis-je, soumise à Tautorité paternelle, est prête sans doute à vous obéir aveuglément; mais je ne sais si dans cette occasion elle le fera Sans répugnance ; et, pour peu qu'elle en eût, je ne me consolerais jamais d'avoir fait son malheur; enfin ce n'est pas assez que j'obtienne de vous sa main, il faut qu'elle souscrive au don que vous ni'en faites. Oh ! dame, dit Basile, je n'entends pas toutes ces philosophies : parlez vous-même à Antonia, et vous verrez, ou je me trompe fort, qu'elle ne demande pas mieux que d'être votre femme. En achevant ces

* De BuenHrigOf de bon froment. Voilà un surnom qui est un vrai titre de noblesse pour un laboureur 1 Trigo Tient du Utin triticum^ blé.

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