LIVRE XII, CHAP. XIU
nous priant seulement de lui permettre de nous revenir voir, et de profiter d'un voisinage qu'il prévoyait lui devoir être d'un grand agrément. Lorsqu'il nous eut quittés, Beatrix nous demanda ce que nous pensions de ce gentilhomme. Nous lui répondîmes qu'il nous avait prévenus en sa faveur, et qu'il nous semblait que la fortune ne pouvait offrir à Séraphine un meilleur parti.
Dès le jour suivant, je sortis après le dîner avec le fils delà Goscolina pour aller rendre la visite que nous devions à don Juan. Nous prîmes la route de son château, conduits par un guide, qui nous dit, après trois quarts d'heure de chemin : Voici le château du seigneur don Juan de Jutella. Nous eûmes beau regarder de tous nos yeux dans la campagne, nous fûmes longtemps sans l'apercevoir; nous ne le découvrîmes qu'en y arrivant, attendu qu'il était situé au pied d'une montagne au milieu d'un bois dont les arbres élevés le dérobaient à notre vue. Il avait un air antique et délabré, qui prouvait moins l'opulence de son maître que sa noblesse. Néanmoins quand nous y fûmes entrés, nous y trouvâmes la caducité du bâtiment compensée par la propreté des meubles.
Don Juan nous reçut dans une salle bien ornée, où il nous présenta une dame qu'il appela devant nous sa sœur Dorothée, et qui pouvait avoir dix-neuf à vingt ans. Elle était fort parée, comme une personne qui, s'étant [attendue à notre visite, avait envie de nous paraître aimable ; et, s'offrant à ma vue avec tous ses charmes, elle fit sur moi la même impression qu'Antonia, c'est-à-dire que je fus troublé; mais je cachai si bien mon trouble que Scipion même ne le remarqua pas. Notre conversation roula, comme celle du jour précédent, sur le plaisir mutuel que nous nous faisions de nous voir quelquefois, et de vivre ensemble en bons voisins. Il ne nous parla point encore de Séraphine, et nous ne lui dîmes rien qui pût l'engager à nous déclarer son amour ; nous étions bien aises de le voir venir là-dessus. Pendant notre entretien je jetais souvent la vue sur Dorothée, quoique j'affectasse de l'envisager le moins qu'il m'était possible; et, toutes les fois que mes regards rencontraient les siens, c'étaient autant de traits nouveaux qu'elle me lançait dans le cœui\ Je dirai pouiiant, pour rendre une exacte justice à l'objet aimé, que ce n'était point
une beauté parfaite : si elle avait la peau doue hUncfaenr éblouissante et la bouche plus Tenneilk que la rose, son nei était un peu trop long et ses yeux trop petits : œpendani le tout ensemble m'enchantait.
Enfin je ne sortis point du château de Jutella comme j'y étais entré ; et, m'en retournant à Lirias l'esprit rempli de Dorothée, je ne voyais qu'elle, je ne parlais que d'elle. Comment donc, mon maître, me dit Scipion en me considérant d'un air étonné, vous êtes bien occupé de la sceur de don Juan ! vous aurait-elle inspiré de l'amour? Oui, mon ami, lui répondis-je, et j'en rougis de honte. 0 ciel ! moi qui depuis la mort d'Antonia ai regardé mille jolies personnes avec indifférence, faut-il que j'en rencontre une qui m'enflamme à mon âge, sans que je puisse m'en défendre? Eh bien! monsieur, reprit le fils de la Goscolina, vous devez vous applaudir de l'aventure, au lieu de vous en plaindre ; vous êtes encore dans un âge où il n'y a point de ridicule à brûler d'une amoureuse ardeur, et le temps n'a point assez flétri votre front poiu* vous ôter l'espérance de plaire. Croyez-moi, quand vous reverrez don Juan, demandez-lui hardiment sa somr : il ne peut la refuser à un homme comme vous; et d'ailleurs, s'il faut absolument être gentilhomme pour épouser Dorothée, ne l'étes-vous pas ? Vous avez des lettres de noblesse, cela suffit pour votre postérité : lorsque le temps aura mis sur ces lettres le voile épais dont il couvre l'origine de toutes les maisons, après quatre ou cinq générations, la race des Santillane sera des plus illustres.
CHAP. XIV. — Du double mariage qui fut fait à Liriai, et qui finit enfin rkitloire
de Gil Bias de SaDliilane.
Scipion m'encouragea par ce discours à me déclarer amant de Dorothée, sans songer qu'il m'exposait à essuyer un refus. Je ne m'y déterminai néanmoins qu'en tremblant. Quoique je ne parusse pas avoir mon âge, et que je pusse me donner dix bonnes années moins que je n'en avais, je ne laissais pas de me croire bien fondé à douter que je plusse à une jeune beauté. Je pris pourtant la résolution d'en risquer la demande sitôt que je verrais son frère, qui, de son côté, n'étant pas sûr d'obtenir ma filleule, n'était pas sans inquiétude.
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n revint à mon ch&teau le lendemain mattn dans le temps que j'achevais de m'habiller. Seigneur de Santillane, me ditil, je viens aujourd'hui à Lirias pour vous parler d'une afiaire sérieuse. Je le fis passer dans mon cabinet, où d'abord entrant en matière : Je crois, continua-t-il, que vous n'ignorez pas le sujet qui m'amène : j'aime Séraphine; vous pouvez tout sur son père; je vous prie de me le rendre favorable ; faites-moi obtenir l'objet de mon amour : que je vous doive le bonheur de ma vie. Seigneur don Juan, lui répondis-je, comme vous allez d^abord au fait , vous ne trouverez pas mauvais que je suive votre exemple, et qu^après vous avoir promis mes bons offices auprès du père de ma filleule, je vous demande les vôtres auprès de votre sœur.
A ces derniers mots, don Juan laissa éclater une agréable surprise, dont je tirai un augure favorable. Serait-U possible^ s'écria-t-il ensuite, que Dorothée eût fait hier la conquête de votre cœur? Elle m'a charmé, lui dis-je, et je me croirai le plus heureux de tous les hommes si ma recherche vous plait à l'un et à l'autre. C'est de quoi vous devez être assuré , me répliqua-t-il ; tout nobles que nous sommes, nous ne dédaignerons pas votre alliance. Je suis bien aise, lui reparti s-je, que vous ne fassiez pas difficulté de recevoir pour beau-frère un roturier, je vous en estirfie davantage ; vous montrez en cela votre bon esprit : mais quand vous seriez assez vain pour ne vouloir accorder la main de votre sœur qu'à un noble, sachez que j'ai de quoi contenter votre vanité. J'ai travaillé vingt ans dans les bureaux du ministère ; et le rd, pour récompenser les services que j'ai rendus à l'État, m'a gratifié de lettres de noblesse que je vais vous faire voir. En achevant ces paroles, je tirai mes patentes d'un tiroir où je les tenais humblement cachées, et je les présentai au gentilhomme, qui les hit d'un bout à l'autre attentivement avec une extrême satisfaction. Voilà qui est bon, reprit-il en me les rendant; Dorothée est à vous. Et vous, m'écriai-je, comptez sur Séraphine.
Ces deux mariages furent donc ainsi résolus entre nous. 11 ne fut plus question que de savoir si les futures y consenti raient de bonne grâce; car don Juan et moi, également délicats, nous ne prétendions point les obtenu* malgré elles. Ce gentiUiomme retourna au ch&teau die Jutella pour me proposer
à sa sœur; et moi, j'assemUai Scipion, Beatrix et ma fiUeule, pour leur faire part de l'entretien que je venais d'avoir avec ce cavalier. Beatrix fut d'avis qu'on Tacceptât pour époux sans' hésiter; et Séraphine fit connaître, par son silence, qu'elle était du sentiment de sa mère. Pour le père, il ne fut pas, à la vérité, d'une autre opinion ; mais il témoigna quelque inquiétude sur la dot qu'il faudrait, disait-il, donner à un gentilhonune dont le château avait un si pressant besoin de réparations. Je fermai la bouche à Scipion, en lui disant que cela me regardait, et que je faisais présent à ma filleule de quatre mille pistoles pour payer sa dot.
Je revis don Juan dès le soir même. Vos affaires, lui dis-je, vont à merveille; je souhaite que les miennes ne soient pas dans un plus mauvais état. Elles vont aussi le mieux du monde, me répondit-il ; je n'ai pas été à la peine d'employer l'autorité pour avoir le consentement de Dorothée : votre personne lui revient , et vos manières lui plaisent. Vous appréhendiez de n'être pas de son goût, et elle craint, avec plus de raison, que n'ayant à vous offrir que son cœur et sa main... Que voudrais-je de plus? interrompis-je tout transporté de joie. Puisque la charmante Dorothée n'a point de répugnance à lier son sort au mien, c'est tout ce que je demande : je suis assez riche pour l'épouser sans dot, et sa seule possession comblera tous mes vœux.
Don Juan et moi, fort satisfaits d'avoir heureusement amené les choses jusque-là, nous résolûmes, pour hâter nos nocesi, d'en supprimer les cérémonies superflues. J'abouchai ce gentilhomme avec les parents de Séraphine ; et, après qu'ils furent convenus des conditions du mariage , il prit congé de nous, en nous promettant de revenir le lendemain avec Dorothée. L'envie que j'avais de paraître agréable à cette dame me fit employer trois bonnes heures pour le moins à m'ajuster, à ra'adoniser; encore ne pus-je parvenir à me rendre content de ma personne. Pour un adolescent qui se prépare à voir sa maîtresse, ce n'est qu'un plaisir; mais pour un homme qui commencé à vieillir, c'est une occupation. Cependant je fus plus heureux que je ne le méritais : je revis la sœur de don Juan, et j'en fus regardé d'un œil si favorable, que je m'imaginai valoir encore quelque chose. J'eus avec elle un long