LIVRE 111^ CHAP. XII
entière qui avait pour titre la Reine des Fleurs. La rose^ qui * était la reine^ avait pour confidente la violette et pour écuyer le jasmin. Je ne trouvais rien de plus ingénieux que ces ouvrages, qui me semblaient faire beaucoup d'honneur à Tesprit de notre nation ^
Je ne me contentais pas d'orner ma mémoire des plus beaux traits de ces che£s-d'œuvre dramatiques^ je m'attachais à me perfectionner le goût^ et^ pour y parvenir sûrement, j'écoutais avec une avide attention tout ce que disaient les comédiens. S'ils louaient une pièce^ je l'estimais; leur paraissait-elle mauvaise, je la méprisais. Je m'imaginais qu'ils se connaissaient en pièces de théâtre, comme les joailliers en diamants. Néanmoins, la tragédie de Pedro de Moya eut un très-grand succès, quoiqu'ils eussent jugé qu'elle ne réussirait point. Gela ne lut pas capable de me rendre leurs jugements suspects; et j'aimai mieux penser que le public n'avait pas le sens commun, que de douter de l'infaillibilité de la comptante. Mais on m'assura de toutes parts qu'on applaudissait ordinairement les pièces nouvelles dont les comédiens n'avaient pas bonne opinion, et qu'au contraire, celles qu'ils recevaient avec applaudissements étaient presque toujours sif&ées. On me dit que c'était une de leurs règles, déjuger si mal des ouvrs^es, et là-dessuK on me cita mille succès de pièces qui avaient démenti leurs décisions. J'eus besoin de toutes ces preuves pour me désabuser.
Je n'oublierai jamais ce qui arriva un jour qu'on représentait une comédie nouvelle. Les c-omédiens l'avaient trouvée froide et ^nuyeuse; ils avaient même jugé qu'on ne l'achèverait pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte; le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés ! Gomment diable, dit Rosimiro, cette comédie prend ! Enfin ils jouent le troisième acte , qui plut encore davantage. Je n'y comprends rien, dit Ricardo; nous avons cru que cette pièce ne serait pas goûtée; voyez le plaisir qu'elle fait à tout le monde ! Messieurs, dit aloi's un co-
* Ce fat Mickel Cervantes qui introdHisit le premier sur la scène espagnole des figvret moralet, pour personnifier aUégoriquemeat les •entimeots de Tàme.
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médien fort naïvement , c'est qu'il y a dedans mille trai^ d'esprit que nous n'avons pas remarqués *.
Je cessai donc de regarder les comédiens comme d'excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Os justifiaient parfaitement tous les ridicules qu'on leur donnait dans le mbnde. Je voyais des actrices et des acteili^ que les applaudissements avaient gâtés, et qui, se considérant bomme des objets d'admiration , s'imaginaient ftlire grflce 8n public lorsqu'ils jouaient. J'étais choqué de leurs défauts; mais par malheur je trouvai un peu trop de mon gr^ leur façon de vivre, et je me plongeai dans la débauche. C!omment aurais-je pu m'en défeiidre? Tous les discours que j'eilfendais parmi eux étaient peraicieux pour la jeunesse, et je ne toyais rien qui ne contribuât à me corrompre. Quand je li'aQrais pas su ce qtd se passait chez Gasilda, chez Constance et chez les autres comédiennes, la maison d'Arsénié toute seiilë n'était que trop capable de me perdre. Outre les vieux seigneurs dont j'ai parlé, il y venait des petits-maîtres, des enfants de Gamille que les usuriers mettaient en état de faire de là dé^ pense; et quelquefois on y recevait aussi des traitants qut^ bien loin d'être payés; cothme dans letirs assemblées; ^iju^ leur droit de présence > payaieiit là pout avoir droit d'être présents.
Florimonde, qui detiieurait dans uhe maison voisiné, dtnaU et soupait tous les jours avec Arsénié; elles paraissaient toutes deux dans une union qui surpiienait bien deâ gens. On était étonné que des coquettes fussent en si botinè ihtelligérice, et l'on s'imaginait qu'elles se brouilleraient, tôt ou tard, pour quelque cavalier. Mais on connaissait mal ces aihfes parfaites : une solide amitié les unissait ; au lieu d'être jalbuséE» conune les autres femmes , elles vivaient eh coihmùn ; elles aimaient mieux partager les dépouilles des hbmmës que de s'en disputer sottement les soupii"».
Laure, à l'exemple de ces deux illustres associées; profitait aussi de ses beaux jours; elle m'avait bien dit que je verrais de belles choses. Cependant je ne fis point lé jaloux; j'avais
^ Le trait plaisant de cette pièce dont les comédiens avaient mal^auguré) et dont la réussite les confondit d'étouncmcnt, est une a^nccdole connue au Théàtre*Françaii. Il s'agissait d'un des ouvragés les plus piqiisints de bujfrcsny.