‹ Histoire de Gil Blas de Santillane (volume 4)Chapitre 9 sur 296 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

CHAP. I. — De la naissance de Gil Bias, et de son ëdueatioD.

Bias de Santiliane^ mon père, après avoir longtemps porté les armes pour le service de la monarchie espagnole, se retira dans la ville ou il avait pris naissance. U y épbu^ ùhe petite bom^eoise qui notait plus dàiis sa jpreniièr^ jeuHêste, et je vins au lâonde dix mois apl*ès leur mariage. ll& ftllèréht ensuite demeurer à Oviédo , où ils turent obligés dé se mettra en conditibn : ma mère devint femme de chambre, et mon père écuyer *. Comme ils n'avaient pour tout biéh ^tie leurs gages, j'aurais couru risque d'être assez mal &eH, àl je tfeuSfee pas eu dans la ville un oncle chanôiiie. 11 se tiônlltaàit Gll Peret. U était frère aine dé ma mère, et mon paitàtn< Repliéieiitezvous un petit homme haut de trois pieds et demi, extraotdl^ nairement gros, avec une tète enfoncée etitre les deux épatileft: voilà mon oncle. Au reste, c'était un ecclésiastique qui ne songeait qu'à bien vivre, c'est-à-dire qu'à faire bonne chère; et sa prébende, qui n'était pas mauvaise, lui en fournissait les moyens.

U me prit chez lui dès tnon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui parus si éveillé, ^11 tésoliit de ctdtiver

* écuyer, gentilbomme servant, qui t)Otlàit le bodcllér ev i^éCa <rtii Cfbetëllèt, éi accompagnait partout une femme dé qualité

mon esprit. Il m'acheta un alphabet ^ et entreprit de m'ap* prendre lui-même à lire; ce qui ne lui fut pas moins utÙe qu'à moi; car^ en me faisant connaître mes lettres^ il se remit à la lecture, qu'il avait toujoiu^ fort négligée, et, à force de s'y appliquer, il parvint à lire couramment son bréviaire, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant. Il aurait encore bien voulu m'enseigner la langue latine; c'eût été autant d'argent épargné pour lui; mais, hélas ! le pauvre Gil Perez! il n'en avait de sa vie su les premiers principes; c'était peut-être (car je n'avance pas cela comme un fait certain) le chanoine du chapitre le plus ignorant. Aussi j'ai ouï dire qu'il n'avait pas obtenu son bénéfice par son érudition : il le devait uniquement à la reconnaissanr>e de quelques bonnes religieuses dont il avait été le discret commissionnaire, et qui avaient eu le crédit de lui faire donner l'ordre de prêtrise sans examen.

Il fut donc obligé de me mettre sous la férule d'un maître : il m'envoya chez le docteur Godinez, qui passait pour le plus habile pédant d'Oviédo. Je profitai si bien des instructions qu'on me donna, qu'au bout de cinq à six années j'entendis un peu les auteurs grecs, et assez bien les poètes latins. Je m'appliquai aussi à la logique, qui m'apprit à raisonner beaucoup. J'aimais tant la dispute, que j'arrêtais les passants, connus ou inconnus, pour leur proposer des arguments. Je m'adressais quelquefois à des figures hibemoises *■ qui ne demandaient pas mieux; et il fallait alors nous voir disputer! Quels gestes! quelles grimaces! quelles contorsions! nos yeux étaient pleins de fureur, et nos bouches écumantes : on nous devait plutôt prendre pour des possédés que pour des philosophes.

Je m'acquis toutefois par là, dans la ville, la réputation de

' Irlandaises. Hibernie est l'ancien nom de l'Irlande; naifl OD dit toujours un répétiteur, un disputeur liibernois. On connaît le poëme où Ruihières peint li bien

Un tas de faux docteurs, De pauvres Hibemois, complaisants dispuleurs, Qui, fuyant leur pays pour les saintes promesses, Viennent Tivre à Paris d'arguments et de messes.

C'était surtout à Paris que l'on rencontrait ces figures hihernoitei Tenues d'Irlande en France avec le roi Jacques Stuart, et signalées aussi dans les Uttres pertanet. Quand Le Sage les place à Oviëdo, c'est une première preuve que si le lieu de la scène est en Espagne, l'original des ttbleam de GU Bias est le plus souvent en France.

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