CHAPITRE XH
Gil Blas va loger dans un hôtel garni. Ty y fait |
| connotssance avec le capitaine Chinchilla.
"Quel homme c’étoit que cet officier , et quelle affaire Pavoit amené a M. adrid. |
D’azorp que je fus à Madrid, j’établis mon domicile dans un hôtel garni où demeuroit , entre autres personnes, un vieux Capitaine, qui, des extrémités de la Castille nouvelle , étoit venu sollici-. ter à Ja cour une pénsion qu’il croyoit n’avoir que trop méritée. Hl s’appeloit don Annibal de Chinchilla. Ce ne fut pas sans étonnement que je le vis pour la première fois: C’étoit un homme de:
soixante ans, d’une taille gigantesque, :et d’une: maigreur extraordinaire. I] portoit une épaisse moustache qui s’élevoit en serpentant des deux
go CIL BLAS. — côtés jusqu’aux tempes. Outre qu'il lui manquoitun bras et une jambe , il avoit la place d’un ceil cou~ verte d’une large emplatre de taffetas vert , et son visage en plusieurs endroits paroissoit balafré. A cela près, il étoit fait comme unautre. De plus, il ne manquoit pas. d’esprit, et:moims encore de gravité. Il poussoit la morale jusqu’au scrupule, et se pir quoit sur-tout d’être délicat sur le point d’honneur. Après avoir eu avec lui deux ou trois conversations, il m’honora de sa confiance. Je sus bientôt toutes ses.affaires. I] me conta dans quelles occasions il avoit Taissé un œil à Naples, un bras en Lombardie, | et une jambe dans les Pays-Bas. Ce que j’admirai dans les relations de batailles et de sièges qu’il me fit, c’est qu'il ne lui échappa aucun trait de fanfaron, pas un mot à sa louange , quoique je lui eusse volontiers pardonné de vanter la moiué qui lui restait de lui-même, pourse dédommager de la perte:de l’autre. Les officiers qui reviennent de la guerre sains et saufs ne sont pas tous si mo— destes. . eu in a Mais 1l me dit que ce quilui t tenoit le plus au cœur , c’étoit d’avoir dissipé:des:biens.constdéra: bles dans-ses campagnes, de sorte qu'il n’avoit plus que cent ducats de rente ; ce:qui-suffisoit à-peine pour entretenir-sa moustache , payer son logement, et faire écrire ses. placets. Car enfin , seigneur cavalier; ajouta-t-ilen baussant les épaules,
jen présente , Dieu merci, tous les jours, sans qu’on y fasse la moindre attention. Vous diriez qu’il y a une gageure entre le premier ministre et moi , et que c’est a qui de nous deux se lassera , moi d’en donner , ou lui d’en recevoir. J’ai aussi l'honneur d’en présenter souvent au roi; mais le curé ne chante pas mienx que son vicaire , et pendant cé temps-là mon chateau de Chinchilla tombe en ruines, faute de réparations.
Il ne faut désespérer de rien, dis-je alors au capitaine ; vous êtes peut-être à la veille de voir payer avec usure vos peines et vos travaux. Je ne dois pas me flatter de cette espérance , répondit don Annibal. Il n’y a pastrois jours que j’ai parlé à un des secrétaires du ministre ; et sij’en crois ses discours, je n’ai qu’à me tenir gaillard. Et que vous a-t-1 donc dit, repris-je, seigneur officier ? Est-ce que l’état où vous êtes ne lui a pas paru digne d’une récompense ? Vous en allez juger, réparut Chinchilla. Ce secrétaire m’a du tout net : Seigneur gentilhomme, ne vantez pas tant votre zele et votre fidéhité ; vous n’avez fait que. votre devoir en vous exposant aux. périls pour votre patrie. La seule gloire qui est attachée aux belles actions les paye assez, et doit suffire prmcipalement à un Espagnol. Il faut donc vous détromper si vous regardez comme une dette la gratification que vous solhoitez : si on vous l’accorde, vous devrezunique-
ment cette grace à la bonté du roi, qui veut bien se croire redevable à ceux de ses sujets qui ont bien servi Pétat. Vous voyez par-la , poursuivit le capitame , que j'en dois encore de reste, et que J'ai bien la mine de m’en retourner comme je suis venu.
On s'intéresse pour un brave homme qu’on voit souffrir. Je Pexhortai à temr bon ; je m’offris à lm mettre au net gratuitement ses placets. Jalla même jusqu'a lm ouvnr ma bourse , et à le conjurer d’v prendre tout l’argent qu'il voudroit. Mais il n’étoit pas de ces gens qui ne se le font pas dire deux fois dans une pareille occasion. Tout an contraire , se montrant très-déhcat là-dessus, il me remercia fièrement de ma bonne volonté. Ensuite 11 me dit que, pour n’être à charge à personne, il s étoit accoutumé peu-a—peu à vivre avec tant de sobnété, que le moindre aliment suffisoit pour sa subsistance : ce qui n’étoit que trop veritable. Il ne vivoit que de ciboules et d'oignons : aussi n’avoit-il que la peau et les os. Pour n'avoir aucun témom de ses mauvais repss , senfermoit ordinairement dans sa chambre poar les faire. J'obtans pourtant de lui, à force de prières, que nous dinerions et souperions ensemble ; et, trompant sa fierté par une ingénieuse compassion , je me fis apporter beaucoup plus de viande et de vin qu'il n'en falloit pour moi. Je l’excitai a boire et a man-
ger. Î voulut d’abord faire des façons; mais enfin il se rendit à mes instances. Après quoi, devenant insensiblement plus hardi, il m’aida de lui-même : à rendre mon plat net et à vider ma bouteille. Lorsqu'il eut bu quatre ou cing coups, et réconcilié son estomac avec une bonne nourriture : En vérité, me dit-il d’un air gai, vous êtes bien séduisant , seigneur Gil Blas; vous me faites faire tout ce qu’il vous plaît. Vous avez des manières qui m’ôtent jusqu’à la crainte d’abuser de votre ‘humeur bienfaisante. Mon capitaine me parut alors si défait de sa honte, que, si j’eusse voulu saisir ce moment-là pour le presser encore d’accepter ma bourse , je crois qu’il ne l’auroit pas refusée. Je ne le remis point à cette épreuve; je me contentai de lavoir fait mon commensal, et de prendre la peine, non-seulement d’écrire ses placets, mais de les composer même avec lui. A force d’avoir mis des homélies au net, j’avois appris à tourner une phrase; j’étois devenu une espèce d’auteur. Le vieil officier, de son côté, se piquoit de savoir bien coucher par écrit. De sorte que, travaillant tous deux par émulation, nous fusions des morceaux d’éloquence dignes des plus célèbres régents de Salamanque. Mais nous avions beau, l’un et l’autre, épuiser notre esprit à semer des fleurs de rhétorique dans ces placets ; c’étoit, comme on dit, semer sur le sable. Quelque
tour que nous prissions pour faire valoir lés services de don Annibal, la cour n’y avoit aucun égard ; ce qui n’engageoit pas ce vieil invalide a faire l'éloge des officiers qui se ruinent à la guerre. Dans sa mauvaise humeur, il maudissoit son étoile, et donnoit au diable Naples , la Lombardie et les Pays-Bas. | Pour surcroît de mortification, il arriva un jour qu’à sa barbe un poëte produit par le duc d’Albe, ayant récité devant le roi un sonnet sur la naissance d’une infante, fut grauifié d’une pension de cing cents ducats. Je crois que le capitaine mutilé en seroit devenu fou, si je n’eusse pris soin de lui remettre l’esprit. Qu’avez-vous, lui dis-je, en le voyant hors de lui-même ? il n’y a rien là-dedans qui doive vous révolter. Depuis un temps immémorial, les poètes ne sont-ils pas en possession de rendre les princes tributaires de leurs muses? Il n’est point de tête couronnée qui n’ait quelquesuns de ces messieurs-la pour pensionnaires. Et, entre nous, ces sortes de pensions étant rarement ignorées de l’avenir, consacrent la libéralité des rois, au-lieu que les autres qu’ils font, sont souvent en pure perte pour leur renommée. Combien Auguste a-t-il donné de récompenses, com~ bien a-t-il fait de pensions dont nous n’avons aucune connoiïssance |! Mais la postérité la plus reculée saura, comme nous, que Virgile a recu
LIVRE VII. | 95 de cet empereur près de deux cent mille écus de bienfaits. |
Quelque chose que je pusse dire à don Annibal, Je fruit du sonnet lui demeura surlestomac comme un plomb ; et ne pouvant le digérer, ilse résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoins auparavant, pour jouer de son réste, présenter encore un placet au duc de Lerme. Nous allâmes, pour cet effet, tous deux chez ce premigr ministre. Nous : y rencontrâmes un jeune homme qui, après avoir salué le capitaine, lui dit d’un air affectueux : Mon cher et ancien maître, est-ce vous que je vois! Quelle affaire veus amène chez monseigneur? Si vous avez besoin d’une personne qui y ait du crédit, ne m'épargnez pas; je vous offre mes services. Comment donc, Pédrille , lui répondit Pofficier, à vous entendre, il semble que vous occupiez quelque poste important dans cette maison ? Du-moins, répliqua le jeune homme, y ai-je assez de pouvoir pour faire plaisir à un honnête hidalgo comme vous. Cela étant, reprit le capitaine avec un souris, j’ai recours à votre protection. Je vous Yaccorde , répartit Pédrille : vous n’avez qu’à m’apprendre de quoi il est question, et je promets de vous faire tirer pied ou aile du premier ministre.
Nous n’eûmes pas si tôt mis au fait ce garcon si plein de bonne volonté, qu’il demanda où
demeuroit don Annibal ; puis, nous ayant assuré que nous aurions de ses nouvelles le jour suivant, il disparut sans nous instruire de ce qu’il prétendoit faire , ni méme nous dire s’il étoit domesuque du duc de Lerme. Je fus curieux de savoir ce que c’étoit que ce Pédrille qui me paroissoit si éveillé. C’est un garçon, me dit le capitaine , qui me ser— voit il y a quelques années, et qui, me voyant dans l’indigence g m’y laissa pour aller chercher une meilleure condition. Je ne lui sais point mauvais gré de cela; il est fort naturel de changer pour être mieux. C’est un drôle qui ne manque pas d’esprit, et qui est intrigant comme tous les diables. Mais, malgré tout son savoir-faire , je ne compte pas beaucoup sur le zéle qu’il vient de témoigner pour moi. Peut-étre, lui dis-je, ne vous sera-t-il pas inutile. S’il appartenoit , par exemple, 4 quelqu’un des principaux officiers du duc, il pourroit vous rendre service. Vous n’ignorez pas que tout se fait par brigue et par cabale chez les grands; qu'ils ont des domestiques favoris qui les gouvernent, et que ceux-ci, 4 leur tour, sont gouvernés par leurs valets.
Le lendemain, dans la matinée , nous vimes arriver Pédrille à notre hôtel. Messieurs, nous dit-il, sije ne m’expliquai pas hier sur les moyens que j’avois de servir le capitaine de Chinchilla , c’est que nous n’étions pas dans un endroit qui
me permit de vous faire une pareille confidence. De plus , j’étois bien aise de sonder le gué avant que de m’ouvrir à vous. Sachez donc que je suis le laquais de confiance du seigneur don Rodrigue de Calderone, premier secrétaire du duc de Lerme. Mon maître, qui est fort galant , va presque tous les soirs souper avec un rossignol d’Aragon , qu'il tient en cage dans le quartier de la cour. C’est une jeune fille d’Albarazin , des plus jolies. Elle a de l'esprit, et chante à ravir; aussi se :
nomme-t-elle la segnora Sirena. Comme je lui ‘ porte tous les matins un billet-doux, je viens de la voir. Je lui ai proposé de faire passer le seigneur don Annibal pour son oncle, et d'engager, par cette supposition, son galant à le protéger. Elle veut bien entreprendre cette affaire. Outrele petit profit qu’elle y envisage, elle sera charmée qu’on la croye nièce d’un brave gentilhomme.
Le seigneur de Chinchilla fit la grimace à ce discours. I] témoigna de la répugnance à se rendre tomplice d’une espiéglerie , et encore plus à souffrir qu’une aventurière le déshonorat en se disant de sa famille. Il n’en étoit pas seulement blessé par rapport à lui; il voyoit, pour ainsi-dire , làdedans une ignominie rétroactive pour ses aïeux. Cette délicatesse parut hors de saison à Pédrille, qui en fut choqué. Vous moquez-vous, s’écria-t-il, de le prendre sur ce ton-là? Voilà comme vous
Le Sage. Tome IT, 7
êtes faits, vous autres nobles à chaumières ; vous avez une vanité ridicule. Seigneur cavalier, poursuivit-il.en m’adressant la parole, n’admirez-vous pas les scrupules qu'il se fait? Vive Dieu! c’est bien à la cour qu'il y faut regarder de si près! Sous quelque vilaine forme que la fortune s’y présente, on ne la laisse point échapper.
: J’applaudis à ce que dit Pédrille; et nous haranguames si bien tous deux le capitaine, que nous le fimes malgré lui devenir oncle de Sirena. Quand nous eûmes gagné cela sur son orgueil, nous nous mimes tous trois à faire pour le ministre un nouveau placet, qui fut revu, augmenté et corrigé. Je l’écrivis ensuite proprement, et Pédrille le porta a l’Aragonaise , qui, dès le soir même en chargea le seigneur don Rodrigue, à qui elle parla de façon que ce secrétaire , la.croyant véritablement nièce du capitaine, promit de s’employer pour lui: Peu de jours après, nous vimes Peffet de cette manœuvre. Pédrille revint à notre hôtel d’un ais triomphant. Bonne nouvelle, dit-il à Chinchilla. Le roi féra une distribution de commanderies, de bénéfices et de pensions, où vous ne serez pas oublié. Mais je suis chargé de vous demander quel présent vous prétendez faire à Sirena. Pour moi, je vous déclare que je ne veux rien ;.je préfère à tout Por du monde le plaisir d’avoir contribué à améliorer la fortune de mon
ancien maître. Il n’en est pas de même de notre nymphe d’Albarazin : elle est un peu juive lorsqu'il s’agit d’obliger le prochain ; elle prendroit Pargent de son propre père, jugez si elle refusera celui d’un oncle supposé. | .
Elle n’a qu’à dire ce qu’elle exige de moi, répondit don Annibal. Si elle veut tous les ans le tiers de fa pension que j’obtiendrai, je le lui promêts ; et cela doit lui suffire , quand il s’agiroit de tous les revenus de. sa majesté catholique. Je me fierois bien'à votre parole, moi, répliqua le Mercure de don Rodrigue; je sais bien qu’elle vaut le jeu ; mais vous avez affaire à tne petite personne naturellement fort défiante. D'ailleurs elle aimera beaucoup mieux que vous lui donniez, une fois pour toutes , les deux tiers .d’avance en argent comptant. Eh! où diable veut-elle que je les prenne , interfompit brusquenient Pofficier? me croit-elle un contador-mayor ? Il faut que vous ne | l'ayiez pas instruite de ma sittiation: ‘Pardonnezmor, répartit Pédrille , elle: sait bien que vous êtes plus gueux que Job ; après ce que je lui ai dit, elle ne sauroit’ Pignorer. ‘Mais ne vous mettez pas en peine ; je suis ‘un homme fertile en expédients. Je connois un vieux coquin d’oydor qui se plait à prêter ses espèces à dix pour cent. Vous lui ferez par-devant notaire un transport avec garantie de la première année de votre pension, pour
pareille somme que vous reconnoîtrez avoir reçue de lui, et que vous toucherez en effet, à l’intérêt prés. A l’égard de la garantie, le préteur se contentera de votre château de Chinchilla, tel qu est : vous n’aurez point de dispute là-dessus.
Le capitaine protesta qu’il accepteroit ces conditions, s’il étoit assez heureux pour avoir quelque part aux graces qui seroient distribuées le lendemain. Ce qui ne manqua pas d’arriver. Il fut gratifié d’une pension de trois cents pistales sur une ‘commanderie. Aussitôt qu’il eut appris cette nouvelle , il donna toutes les sûretés qu’on exigea de lui, fit ses petites affaires, et s’en retourna dans la Castille nouvelle avec quelques pistoles de reste.
rn CHAPITRE XIII.
Gil Blas rencontre à la cour son cher ami Fabrice. Grande joie de part et d’autre.
Ou ils allérent tous deux, et de la curieuse conversation qu'ils eurent ensemble.
Jz m’étois fait une habitude d’aller tous les mauns chez le roi, at je passois deux ou trois heures entières à voir entrer et sortir lés grands, qui me
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ee
LIVRE VII 101 paroissoient là sans cet éclat dont ils sont ailleurs. environnés.
Un jour que je me promenois et me carrois dans: les appartements , y faisarit ;. comme beaucoup d autres , ‘une assez site figure, -japercus Fabrice que j’avois laissé à Valladolid” Ah service d’un administrateur d'hôpital. Ce qui m’étonna, c’est qu'il s’entretenoit familièrement avec- Tg duc de Médina Sidonia etle marquis de Sainte-Croiz: Ces deux seigneurs, à ce qu’il me sembloit » prenoient . plaisir à Pentendre. Avec cela, il étoit vêtu auf" LE. proprement qu’un noble cavalier. E o:
: Ne me tromperois-je point, me disois-je en moi-même ? est-ce bien là le fils du barbier Nunez? Cest peut-être quelque jeune courtisan qui lui ressemble. Je ne demeurai pas long-temps danse doute. Les seigneurs s’en allérent; j’abordai Fabrice. Il me reconnut dans le moment, me prit par la main, et, après m’avoir fait percer la foule avec lui pour sortir des appartements : Mon cher Gil Blas, me dit-il en m’embrassant , je suis ravi de te revoir. Que fais-tu à Madrid ? es-tu encore en condition? as-tu quelque charge à la cour ? dans quel état sont tes affaires? Rends-moi compte de tout ce qui test arrivé depuis ton départ prétipité de Valladohd. Tu me demandes bien des choses à-la-fois , Ini répondis-je, et nous ne sommes pas dans un lieu propre à conter des
roa GIL BLAS.
aventures. Tu as raison, reprit-1l, nous serons mieux chez moi. Viens, je vais t’y mener. Ce n’est pas loin d'ici. Je: suis. libre, agréablement logé, parfaitement bien dans mes meubles ; je vis content, et suis heureux puisque je crois l’être. -Jacceptai,le:parti , et me laissai entraîner par Fabrice, qiii ine fit arréter devant une maison de belle apparence , où il me dit qu'il demeure Nous fräversämes une cour où il y avoit, .d’a .côté , un grand escalier qui conduisoit a des .:-sppartements superbes, et de l’autre , une petite
oe montée aussi obscure qu’étroite, par où .nous
montâmes au logement qui m/’avoit été vanté. Il tonsistoit en une seule chambre , de laquelle mon ingémeux ‘ami s’en étoit fait quatre séparées par des cloisons de sapin. La première servoit d’antichambre à la seconde , où it couchoit : il faisoit son cabinet de la troisième , et sa cuisine de la derniére. La chambre et l’anti-chambre étoient tapissées de cartes géographiques, de thèses de philosophie ; et lcs meubles répondoient à la tapisserie. C’étoit un grand hit de brocard tout usé , de vieilles chaises de serge jaune, garnies d’une frange de soie de Grenade de la même couleur; une table à pieds dorés, couverte d’un cuir qui paroissoit avoir été rouge, et bordée d’une crépine de faux or devenu noir par laps de temps, avec une armoire d’ébène , ornée de figures grossièrement
sculptées. Îl avoit pour bureau, dans son cabinet, une petite table; et sa bibliothèque étoit composée de quelques livres, avec plusieurs hasses de papiers qu’on voyoit sur des ais disposés par étage le long du mur. Sa cuisine, qui ne déparoit pas le réste , contenoit de ka poterie, et d’autres ustensiles nécessaires.
Fabrice , après m’avoir donné le loisir de consi- . dérer son appartement, me dit: Que penses-tu de mon ménage. et de mon logement? n’en es-tu pas ‘enchanté? Oui, mafoi, lui répondis-je en souriant. faut que tu ne fasses pas mal tes affaires à Madrid, pour y être si bien nippé. Tu as sans doute quelque commission? Le ciel m’en préserve ! répliqua-t-il. ‘Le parti que j'ai pris est au-dessus de tous les ‘emplois. Un homme de distinction, à qui cet hôtel appartient, m’y a donné une chambre, dont j'ai fait quatre pièces que j’ai meublées comme tu vois. Je ne m’occupe que de choses qui me font plaisir, et je ne sens pas la nécessité. Parle-moi plus clairement, mterrompis-je : tu irrites l’envie que j'ai d'apprendre ce que tu fais. Hé bien, me dit-il, je vais te contenter. Je suis devenu auteur, je me suis jeté dans le bel-esprit; j’éeris en vers et en prose; je suis au poil et à la plume.
Toi, favori d’Apollon! m’écriai-je en riant ; voila’ ce que je n’aurois jamais deviné; je serois moins surpris de te voir toute autre chose. Quels
charmes as-tu donc pu trouver dans la condition des poètes ? Il me semble que ces gens-là sont méprisés dans la vie civile, et qu'ils n’ont pas un ordinaire réglé. Hé , fi! s’écria-t-il à son tour: tu me parles de ces misérables auteurs dont les ouvrages sont le rebut des hbraires et des comédiens. Faut-il s’étonner si l’on n’estime pas de semblables écrivains ? Mais les bons, mon ami, sont sur un meilleur pied dans le monde ; et je puis dire, sans vanité , que je suis du nombre de ceux-ci. Je n’en doute pas, lui dis-je ; tu es un garçon plein d’esprit; ce que tu composes ne doit pas être mauvais. Je ne suis en peine que de savoir comment la rage d'écrire a pu te prendre.
-Ton étonnement est juste , reprit Nunez. J’étois si content de mon état chez le seigneur Manuel Ordonez, que je n’en souhaïtois pas d’autre. Mais mon génie s’élevant peu-à-peu , comme celui de Plaute, au-dessus de la servitude, je composai une comédie que je fis représenter par des comédiens qui jouoient à Valladolid. Quoiqu’elle ne valût pas le diable, elle eut un fort grand succès. Je jugeai par-la que le public étoit une bonne vache à lait qui se laissoit aisément traire. Cette réflexion, et la fureur de faire de nouvelles pièces, me détachèrent de l’hôpital.. L’amour de la poésie m’ôta celui. des richesses. Je résolus de me rendre à Madrid, comme au centre des beaux-esprits, pour
y former mon gout. Je demandai congé à l’administrateur , qui ne me le donna qu’à regret, tant il avoit d’affection pour moi. Fabrice, me ditil, aurois-tu quelque sujet de mécontentement? Non, lui répondis-je, seigneur; vous êtes le meilleur de tous les maîtres, et je suis pénétré de vos bontés; mais vous savez qu’il faut suivre son étoile. Je me sens né pour éterniser mon nom par des ouvrages d'esprit. Quelle folie! me répliqua ce bon bourgeois. Tu as déjà pris racine à l'hôpital ; tu es du bois. dont on fait les économes, et quelquefois même les administrateurs. Tu veux quitter le solide pour t’occuper de fadaises : tant pis pour toi, mon ‘enfant. . | L'administrateur, voyant qu’il combattoit inuülement mon dessein , me paya mes gages, et me fit présent d’une cinquantaine de ducats pour reconnoître mes services. De manière qu'avec cela, et ce que je pouvois avoir grapillé dans les petites commissions dont on avoit chargé mon intégrité, je fus en état, en arrivant à Madrid, de me mettre proprement. Ce que je ne manquai pas de faire, quoique les écrivains de notre mation ne se piquent guère de propreté. Je connusbientôt Lope de V éga Carpio , Miguel Cervantez de Saavedra etles autres fameux auteurs; mais, préférablement à ces grands hommes, je choisis pour mon précepteur un jeune bachelier corduan , l’incomparable don Louis de
Gongora , le plus beau génie que l’Espagne ait jamais produit. Il ne veut pas que ses ouvrages soient imprimés de son vivant, il se contente de les bre a ses amis. Ce qu’il a de particulier, c'est que la nature l’a doué du rare talent de ‘réussir dans toutes sortes de poésies. Il excelle principalement dans les pièces satiriques : voilà son fort. Ce n’est pas, comme Lucilius, un fleuve bourbeux qui entraine avec lui beaucoup de hmon; c’est le Tage qui roule ses eaux pures sur un sable d’or.
Tu me fais, dis-je 4 Fabrice , un beau portrait de ce bachelier, et je ne doute pas qu’un personnage de ce mérite-là n’ait bien des envieux. Tous les auteurs, répondit-il , tant bons que mauvais, se déchainent contre lui. Il aime l’enflure , dit Pun, les pointes , les métaphores et les transpositons. Ses vers, dit un autre, ont Pobscurité de ceux que les prétres saliens chantoient dans leurs processions , et que personne n’entendoit. ly en | a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romances, tantôt des comédies , des dixains et des létrilles, comme s’il avoit follement entrepris d'effacer les meilleurs écrivains dans tous les genres. Mais tous ces traits de jalousie ne font que s’émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude.
C’est donc sous un si habile maitre que j’ai fait mon apprentissage, et j’ose dire qu'il y paroit. J’as
LIVRE VIL 107 si bien pris son esprit, que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avoueroit. Je vais, à son exemple, débiter ma marchandise dans les grandes maisons, Où l’on me reçoit à merveille , et où j’ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j’ai le débit séduisant; ce qui ne ‘nuit pas a mes compositions. Enfin, je suis aimé de plusieurs seigneurs, et je vis sur-tout avec le duc. de Medina Sidonia comme Horace vivoit avec Mécénas. Voilà, poursuivit Fabrice, de quelle maniére j’al été métamorphosé en auteur. Je n’ai plus rien a te conter. C’est à toi, Gil Blas, à chanter tes exploits.
Alors je pris la parole, et, supprimant toute circonstance indifférente , je lui fis le détail qu'il demandoit. Après cela il fut question de diner. Il tira de son armoire d’ébène des serviettes, du pain , un reste d’épaule de mouton rôti, une bouteille d’excellent vin , et nous nous mimes a table avec toute la gaieté de deux amis quise rencontrent après une longue séparation. Tu vois, me dit-il, ma vie libre ét indépendante. J’irois, si je voulois, tous les jours manger chez les personnes de qualité ; mais, outre que l’amour du travail me retient souvent au logis, je suis un petit Aristippe. Je m’accommode également du grand monde et dela retraite , de l’abondance et de la frugalité.
Nous trouvâmes le vin si bon, qu'il fallut tirer
de l’armoire une seconde bouteille. Entre la poire et le fromage , je lui témoignai que je serois bien aise de voir quelqu’une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu’il me lut d’un air emphatique. Néanmoins , malgré le charme de la lecture, je trouvai ouvrage si obscur , que je n’y compris rien du tout. Il s’en apergut : Ce sonnet, me dit-il, ne te paroit pas fort clair, n’est-ce pas? Je lui avouai que j’y aurois voulu un peu plus de netteté. Il se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, reprit-il , n’est guère intel- : liable , tant mieux. Les sonnets, les odes et les autres ouvrages qui veulent du sublime, ne s’accommodent pas du simple et du naturel ; c’est Pobscurité qui en fait tout le mérite : il suffit que le poète croye s entendre. Tu te moques de moi, interrompis-je, mon ami : il faut du bon sens et de la clarté dans toutes les poésies, de quelque nature qu’elles soient ; et si ton incomparable Gongora n’écrit pas plus clairement que toi, je t’avoue que j’en rabats bien. C’est un poëte qui ne peut tout au plus tromper que son siècle. Voyons | présentement de ta prose.
Nunez me fit voir une préface qu'il prétendoit, disoit-il, mettre a la tête d’un recueal de comédies qu'il avoit sous la presse. Ensuite 1l me demanda ce que j’en pensois. Je ne suis pas, lui dis-je, plus satisfait de ta prose que de tes vers. Ton sonnet
LIVRE VII. | 109 n’est qu’un pompeux galimatias; et il y a dans ta preface des expressions trop recherchées, des mots qui ne sont point marqués au coin du public, des phrases entortillées, pour ainsi-dire : en un mot, ton style est singulier. Les livres de nos bons et anciens auteurs ne sont pas écrits comme cela. Pauvre ignorant ! s’écria Fabrice, tu ne sais pas que tout prosateur qui aspire aujourd’hui à la réputation d’une plume délicate, affecte cette sin-
gularité de style ,.ces expressions détournées qui - te choquent. Nous sommes cinq ou six novateurs hardis qui avons entrepris de changer la langue du blanc au noir ; et nous en viendrons à bout, sil plaît à Dieu, en dépit de Lope de Vega, de Cervantez, et de tous les autres beaux-esprits qui nous chicanent sur nos nouvelles façons de parler. Nous sommes secondés par un nombre de partisans de distinction ; nous avons dans notre cabale jusqu’a des théologiens.
, .Aprés tout, continua-t-il, notre dessein est louable ; et , le préjugé à part, nous valons mieux que ces écrivains naturels qui parlent comme le commun des hommes. Je ne sais pas pourquoi il ya tant d’honnétes gens qui les estiment. Cela étoit fort borÿà Athènes et à Rome , ou tout le monde étoit confondu; et c’est pourquoi Socrate dit 4 Alcibiade que le peuple est un excellent maître de langue. Mais à Madrid , nous avons un
coin de l’autre salle, d’où, en buvant des liqueurs rafraîchissantes, nous nous mimes à examiner les — cavaliers qui entroient et ceux qui sortoient. Nunez les connoissoit presque tous. Vive Dieu! s’écria-t-il , la dispute de nos philosophesnefinira pas si tôt ; voici des troupes fraîches qui arrivent. Ces trois hommes qui entrent vont se mettre de la partie. Mais vois-tu ces deux originaux quisortent? Ce petit personnage basané, sec, et dont les cheveux plats et longs lui descendent par égale portion par-devant et par-derrière , s’appelle don Julien de Villanuno. C’est un jeune oydor qui tranche du petit-maître. Nous allames, un de mes amis et moi , diner chez lui l’autre jour : nous le surprimes dans une occupation assez singulière. Il se divertissoit, dans son cabinet, à jeter et à se © faire apporter par un grand lévrier les sacs d’un procès dont al est rapporteur, et que le chien déchiroit à belles dents. Ce licencié qui l’accompagne, cette face rubiconde, se nomme don Cherubin Tonto. C’est un chanoine de l’église de Tolède , le plus imbécille mortel qu'il y ait au monde. Cependant , à son air riant et spirituel, vous lui donneriez beaucoup d’esprit. Il a des yeux brillants, avec un rire fin et malicieux. On diroit qu’il pense trés-finement. Lit-on devant lui un ouvrage délicat, il écoute avec une attention que vous croyez pleine d'intelligence, et toutefois
il n’y comprend rien. Il étoit du repas chez l’oydor. On y dit mille jolies choses , une infinité de bons mots : don Chérubin ne parla pas, mais il applaudissoit avec des grimaces et des démonstrations qui paroissoient supérieures aux saillies même qui nous échappoient. |
Connois-tu, dis-je à Nunez, ces deux mal-peignés qui, les coudes appuyés sur une table, s’entretiennent tout bas dans ce coin , en se. soufflant au nez leurs haleines ? Non, me réponditil ; ces visages-là me sont inconnus. Mais, selon toutes les apparences , ce sont des politiques de cafés , qui censurent le gouvernement. Considère ee geatil cavalier qui siffle en se promenant dans cette salle , et en se soutenant tantôt sur un pied ettantôt sur un autre. C’est don Augustin Moreto, un jeune poète qui n’est pas né sans talent, mais que les flatteurs et les ignorants ont rendu presque fou. L’homme que tu vois qu’il aborde est un de ses confrères , qui fait de la prose rimée, et que Diane a aussi frappé.
Encore des auteurs! s’écria-t:l en me montrant deux hommes d’épée qui entroient. Il semble qu’ils se soient tous donné le mot pour venir ici passer en revue devant toi. Tu vois don Bernard Deslenguado , et don Sébastien de Villa-Viciosa. Le premier est un esprit plein de fiel, un auteur né sous l’étoile de Saturne, un mortel malfaisant ,
Le Sage. Tome III. 8
qui se plait à hair tout le monde , etqui n’est aimé de personne, Pour don Sébastien , c’est un garcon de bonne foi, un auteur qui ne veut rien avoir sur Ja conscience. Il à , depuis peu, mis au théâtre une pièce qui a eu une réussite extraordinaire ; et il la fait imprimer , pour n’abuser pas plus longtemps de l’esume du public. :
. due charitable élève de Gongora se préparoit a continuer de m’exphquer les figures .du tableau changeant que nous avions devant les yeux , lorsqu'us: gentilhomme. du duc de Medina Sidonia yuit J'interrompre , en Jui disant : Seigneur don Fabricio , je vons cherchois pour vous avertir que monsieur le duc voudroit bien vous parler. Il vous attend chez lui. Nunez,.qui savoit qu’on ne peut sajisfaire assez tôt un grarid seigneur qui souhaite quelque chose , me quitta dans le moment pour eller trouver spn-Mécénas, me laissant fort étonné dis lavoir entendu traiter.de don, et de le voir ainsi devenu noble, en dépit de maitre Chrysostome Je barbier, son pere. .
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