CHAPITRE VI
Comment Gil Blas fit connottre sa misére au |
duc de Lerme , et de quelle façon en usa ce ministre avec lui.
Lorsque le roi étoit à PEscurial , il y défrayoit tout le monde; de manière que je ne sentois point . là où Je bat me blessoit. Je couchois dans une garde-fobe auprès de la chambre du duc. Ce mi-. nistre , un matin, s’étant levé à son ordinaire au point du jour , me fit prendre quelques papiers avec une écritoire, et me dit de le suivre dans les jardins du palais. Nous allames nous asseoir sous des arbres, où je me mis par son ordre dans l’atutude d’un homme qui écrit sur la forme de son chapeau; et lui il tenoit à la main un papier qu’il faisoit semblant de lire. Nous paroissions de loin occupés d’affaires fort sérieuses, et toutefois nous
ne parlons que de bagatelles.
LIVRE VIII. 195 sa confiance, et je ne doute pas même quil n’ait dessein: de lui donner un emploi considérable ; mais avant ce temps-la Zéangir mourra de faim. Ce pauvre diable est logé dans une petite chambre garnie ou jl.manque des choses les plus nécessures. En un mot, il mène une vie misérable , sans que personne s’en aperçoive a la cour. Le
gand-visir ne s’avise pas de s'informer s’il est bien où mal dans ses affaires , et, content d'avoir pour ln.de bons. sentiments , il le laisse en proie à In pauvreté. | Je cessaj de parler en cet endroit pour voir venir le duc de Lerme , qui me demanda en sourant quelle impression cet apologue avoit faite sur l'esprit d’Atalmuc, et si ce grand-visir ne s’étoit point offensé de la ‘hardiesse de son secrétaire. on, monseigneur , Jui répondis-je un peu trouig dé sa question ; la fable dit ; au contraire, qu’il lecombla de bienfaits. Cela ‘est henreux, reprit le duc @’un air sérieux. Il. y a des ministres qui he trouveroïent pas bon qu’on leur fit des lecons. Mais, ajouta-t-il, en rompant l'entretien et en se evant , je trois que le roi ne tardera guére à se réveiller : mon devoir m’appelle auprès de lui: A ces mots , il marcha vers le palais à grands pas; sans me parler davantage , et très-mal affecté , à ce qu'il me sembloit , de ma fable indienne.
Je le suivis jusqu’à la porte de la chambre de
176 GIL BLAS: | sa majesté ; après quoi j’allai remettre les papiers dont j’étois chargé à l’endroit où je les avois pris. J’entrai dans un cabinet où nos deux secrétaires copistes travailloient, car ‘ils étoient aussi ‘du voyage. Qu’avez - vous, seigneur ‘de ‘Bantillane ? dirent-ils en me voyant : vous êtes. bien -érau: Vous seroit-ilarrivé quelque désagréable accident. J’étois trop plein ‘du mauvais. succès de mon: apologue, pour léur-cacher ma douleur. Je letir fis le récit des choses que j’avois dites: au due; et ils se montrérent sensibles 4 la vive affliction dont je leür- parus saisi: Vous avez’ sujet d’être chagrin, me dit Pun des deux +’ puissiez-vous‘être mieux traité que ne le futun secrétaire du cardinal Spinosa'! Ce secrétaire , las de ne rieñ recevgir depuis quinze mois qu Al étoit occupé par son éminence, prit un jour la liberté de lui représenter ses ‘besoins et de demander quelque argent pour vivre. I] est juste, lui dit le ministre, que vous soyez payé.Tenez, poursuiv itil,enlui mettantentre les mains une ordonnance de mille ducats , alles toucher cette somme au trésor royal ; mais souvenez-vous en même-temps que je vous remercie de vos services. Le secrétaire se seroit consolé d’être congédié, s’il eût reçu ses mille ducats et qu’on l’eût Jaissé chercher de Pemploi ailleurs ; mais , en sortant de chez le cardinal, il fut arrêté
diguasil et conduit à la tour de Sésovie, Tong-temps prisonnier.
‘orique redoubla ma frayeur. Je me
ne pouvant m’en consoler, je
reprocher mon impatience ,
as été assez patient. Hélas!
~ ‘l que j’aye hazardé cette
déplu au ministre ? Il
point de me tirer de mon
.-étre même allois-je faire une
ubites qui étonnent tout le monde.
-sses , que d’honneurs. m’échappent
étourderie ! Je devois bien faire ré-
. qu’il y a des grands qui n’aïment pas qu’on
prévienne, et qui veulent qu’on retoive d’eux —
comme des graces jusqu'aux moindres choses
qu’ils sont obligés de donner. Il eût mieux valu
continuer ma diète sans en rien témoigner au duc,
et me laisser mourir de faim, pour mettre tout le tort de son côté. |
Quand j’aurois encore conservé quelque espé-
rance, mon maître , que je vis l’après-dînée , me
Peût fait perdre entièrement. Il fut fort sérieux
avec moi contre son ordinaire , et il ne me parla
point du tout ; ce qui me causa le reste du jour
une inquiétude mortelle. Je ne passai pas la nuit
plus tranquillement. Le regret de voir évanouir
mes agréables illusions, et la crainte d’augmenter Le Sage. Tome III. 12
le nombre des prisonniers d’état, ne me permirent que de soupirer et de faire des lamentations. Le jour suivant fut le jour de crise. Le duc me fit appeler le matin. J’entrai dans sa chambre plus tremblant qu’un criminel qu’on va juger. Sanul- Jane, me dit-il en me montrant un papier qu’il avoit à la main, prends cette ordonnance... Je frémis à ce mot d'ordonnance, et dis en moi-même: O ciel! voici le cardinal Spinosa ; la voiture est prête pour Ségovie. La frayeur qui me saisit dans ce moment-là fut telle , que j’interrompis le mi nistre, et me jetant à ses pieds : Monseigneur, lui dis-je tout en pleurs, je supplie très-humblement votre excellence de me pardonner ma hardiesse ; c’est la nécessité qui m’a forcé de vous apprendre ma misère. | Le duc ne put s'empêcher de rire du désordre où il. me voyoit. Console-toi, Gil Blas, me répondit-il, et m’écoute. Quoiqu’en me découvrant tes besoins ce soit me reprocher de ne les avoir pas prévenus , je ne t’en sais point mauvais gré, mon ami. Je me veux plutôt du mal à moi-même de ne t’avoir pas demandé comme tu vivois. Mais, pour commencer à réparer cette faute d’attention , je te donne une ordonnance de quinze cents ducats , qui te seront comptés à vue au trésor royal. Ce n’est pas tout, je t’en promets autant chaque année , et de plus, quand des personnes riches et ’
généreuses teprieront de leur rendre service, je ne te défends pas de me parler en leur faveur.
Dans le ravissement où me jetèrent ces paroles, je baisai les pieds du ministre , qui, m’ayant commandé de me relever, continua de s’entretenir familiérement avec moi. Je voulus de mon côté rappeler ma belle humeur ; mais je ne pus passer si tôt de la douleur à la joie. Je demeurai aussi troublé qu’un malheureux qui entend crier grace au moment qu'il croit aller recevoir le coup de la mort. Mon maitre attribua toute mon agitation a la senle crainte de lui avoir. déplu , quoique la peur d’une prison perpétuelle n’y eût pas moins de part. Il m’avoua.qu’il avoit affecté de me parottre refroidi, pour voir st je serois bien sensible ace changement ; qu’il jugeoit par-là.de.la viva— eg de mon attachement à sa personne, et qu 71 men aimoit davantage: |
découvrir le gibier, c’est-à-dire un drôle qui eût de l’industrie, et fit propre à déterrer et à m’amener des gens qui auroient des graces à demander au premier ministre. C’étoit justement le fort de Süipion. Ainsi se nommoit mon laquais. Il sortoit de chez dona Anna de Guevara, nourrice du prince d’Espagne, où il avoit bien exercé ce talent-là. Aussitôt que je lui appris que j’avois du crédit , et que je serois bien aise d’en profiter, if se mit en campagne, ¢t dès le même jour il me dit : Seigneur, j’ai fait une assez bonne découverte. Il vient d’arriver à Madrid un jeune gentilhomme grenadin , appelé don Roger de Rada. Ila eu une affaire d’honneur qui l’oblige à rechercher la protection du duc de Lerme; et il est disposé à bien payer le plaisir qu’on lui fera. Je lui ai parlé. Il avoit envie de s’adresser à don Rodrigue de Calderone, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je Ven ai détourné, en lui faisant entendre que ce secrétaire vendoit ses bons offices au poids de lor, au-lieu que vous vous contentiez, pour les vôtres, d’ane honnête marque de reconnoissance; que vous feriez même les choses pour rien , si vous étiez dans une situation qui vous permit de suivre votre inchnation généreuse et désintéressée. Enfin, je lui ai parlé de mamiére qué vous verrez demain matin ce gentilhomme à votre lever. Comment donc! Ini dis-je, monsieur Scipion, vous
LIVRE VIII. 183 avez déjà fait bien de la besogne ! Je m'aperçois que vous n’êtes pas neuf en matière d’intrigues. Je m’étonne que vous n’en soyez pas plus riche. C’est ce qui ne doit pas vous surprendre, me répondit-il; j'aime à faire circuler les espèces. Je ne thésaurise point.
Don Roger de Rada vint effectivement chez moi. Je le reçus avec une politesse mêlée de fierté. Seigneur cavalier, lui dis-je, avant que je m’engage à vous servir, je veux savoir l’affaire d’honpeur qui vous amène à la cour, car elle pourroit être telle, que je n’oserois parler pour vous au premier ministre. Faites-m’en donc, s’il vous plait, un rapport fidèle , et soyez persuadé que j’entrerai chaudement dans vos intérêts, si un galant homme peut les épouser. Trés-volontiers , me répondit le jeune Grenadin : je vais vous conter sincerement mon histoire. En méme-temps il m’en fit le récit de cette sorte.