CHAPITRE X
Les mœurs de Gil Blas se corrompent entiérement a la cour. De la commission dont le chargea le comte de Lemos, et de l'intrigue
. dans laquelle ce seigneur et lui s'engagèrent.
Lorsque je fus connu pour un homme chéri du duc de Lerme, j’eus bientôt une cour. Tous les matins mon ariti-chambre se trouvoit pleine de
monde , et je donnois mes audiences à mon lever.
Il venoit chez moi deux sortes de gens : les uns
pour m’engager , en payant , à demander des graces
au ministre ; et les autres pour m’exciter , par des
supplications, à leur faire obtenir gratis ce qu'ils
souhaitoient. Les premiers étoient sûrs d’être écou-
tés et bien servis; à l'égard des seconds, je m’en
débarrassois sur-le-champ par des défaites , ou bien je les amusois si long-temps que je leur faisois
perdre patience. Avant que je fusse à la cour,
j’étois compatissant et charitable de mon naturel; mais on n’a plus là de foiblesse humaine, et je devins plus dur qu’un caillou. Je me guéris aussi,
par conséquent , de ma sensibilité pour mes amis,
je me dépouillai de toute affection pour eux. La
maniére dont j'en usai avec Joseph Navarro, dans
une conjoncture que je vais rapporter , en peut
faire foi.
Ce Navarro , à qui j’avois tant d’ obligations, et qui, pour tout dire en un mot, étoit la cause premiére de ma fortune , vint un jour chez moi. Après m’avoir témoigné beaucoup d’amitié , ce qu'il avoit coutume de faire quand il me voyoit, il me pria de demander, pour un de ses amis, certain emploi au duc de Lerme, en me disant que le cavalier, pour lequel il me sollicitoit étoit un garcon fort amable et d’un grand mérite, mais qu'il avoit besoin d’un poste pour subsister. Je. ne doute
Le Sage. Tome III. 14
pas , ajouta Joseph , bon et obligeant comme je vous connois, que vous ne soyiez ravi de faire plaisir à un honnête homme qui n’est pas riche, Je suis sir que vous me savez bon gré de vous donner une occasion d’exercer votre humeur bienfaisante. C’étoit me dire nettement qu’on attendoit de moi ce service pour rien. Quoique cela ne ne füt guère de mon goût, je ne laissai pas de paroître fort disposé à faire ce qu’on désiroit. Je suis charmé , répondis-je à Navarro , de pouvoir vous marquer la vive reconnoijssance que j’ai de tout ce que vous avez fait pour moi. Il suffit que vous vous intéressiez pour quelqu'un ; il n’en faut pas davantage pour me déterminer à le servir. Votre ami aura cet emploi que vous souhaiter qu'il ait, comptez là-dessus; ce n’est plus votre affaire, c’est la mienne.
Sur cette assurance , Joseph s’en alla très-satisfait ; néanmoins la personne qu’il m’avoit tant recommandée n’eut pas le poste en question. Je le fis accorder 4 un autre homme, pour mille ducats que je mis dans mon coffre-fort. Je préférai cette somme aux remerciments que m’auroit faits mon chef-d’office , à qui je dis d’un air mortifié, quand nous nous revimes : A}! mon cher Navarro, vous vous êtes avisé trop tard de me parler. Calderone m'a prévenu ; ila fait donner l’emploi que vous
savez. Jesuisau u désespoir de n’avoir pas une meilleure nouvelle à vous apprendre.
Joseph me crut de bonne foi, et nous nous quittames plus amis que jamais; mais je crois qu'il découvrit bientôt la vérité, car il ne revint plus chez moi. J’en fus charmé. Outre que les services qu'il m’avoit rendus me pesoient , il me sembloit que, dans la passe où j’étois à la cour, il ne’ me convenoit plus de fréquenter des maîtres-d’hôtels.
Il y a long-temps que je n’ai parlé du comte de Lemos : venons présentement à ce seigneur. Je le voyois quelquefois. Je lui avois porté mille pistoles , comme je lai dit ci-devant , et je lui en portai mille autres encore, par ordre du duc son oncle, de l’argent que j’avois à son excellence. Le comte de Lemos, ce jour-la, voulut avoir un long entretien avec moi. Il m’apprit qu'il étoit enfin parvenu a son but, et qu'il possédoit entiérement les bonnes graces du prince d’Espagne , dont il étoit l’unique confident. Ensuite il me chargea dune commission fort honorable, et à laquelle il m’avoit déjà préparé : Ami Santillane, me dit-il, c’est maintenant qu’il faut agir. N’épargnez rien pour découvrir quelque jeune beauté qui soit digne d’amuser ce prince galant. Vous avez de l'esprit ; je ne vous en dis pas davantage. Allez, courez , cherchez; et quand vous aurez fait une heureuse découverte , Yous viendrez m’en avertir.
Je promis au comte de ne rien négliger pour bien m’acquitter de cet emploi , qui ne doit pas étre fort difficile à exercer, puisqu'il y a tant de gens qui s’en mêlent.
Je n’avois pas un grand usage de ces sortes de recherches ; mais je ne doutois point que Scipion ne fût encore admirable pour cela. En arrivant au logis, je Pappelai et lui dis en particulier : Mon ami, j'ai une confidence importante à te faire. Sais-tu bien qu’au milieu des faveurs de la fortune je sens qu’il me manque quelque chose ? Je devine aisément ce que c’est, interrompit -1l sans me donner le temps d’achever ce que je voulois lm dire ; vous avez besoin d’une nymphe agréable pour vous dissiper un peu et vous égayer. En effet , il est étonnant que vous n’en ayiez pas dans le printemps de vos jours, pendant que de graves barbons ne sauroient s’en passer. J’admire ta pénétration, repris-je en souriant. Oui, mon ami, c’est une maîtresse qu’il me faut, et je veux l’avoir de ta main. Mais je t’avertis que je suis trés-délicat sur la matiére. Je te demande une jolie personne qui n’ait pas de mauvaises mœurs. Ce que vous souhaitez, répartit Scipion , est un peu rare. Cependant nous sommes, Dieu merci, dans une ville où ily a de tout, et j’espére que j’aurai bientôt trouve votre fait. |
Véritablement , trois jours après il me dit : J’ai
découvert un trésor. Une jeune dame nommée Catalina, de bonne famille et d’une beauté ravissante, demeure , sous la conduite de sa tante, dans une petite maison où elles vivent toutes deux fort honnêtement de leur bien, qui n’est pas considérable. Elles sont servies par une soubrette que je connois, et qui vient de m’assurer que leur porte, quoique fermée a tout le monde, pourroit s’ouvrir à un galant riche et libéral, pourvu qu’il voulût bien, de peur de scandale , n’entrer chez elles que la nuit et sans faire aucun éclat. Là-dessus je vous ai peint comme un cavalier qui méritoit de trouver Vhuis ouvert , et j’ai prié la soubrette de vous proposer aux deux dames. Elle m’a promis de le faire, et de me rapporter demain matin une réponse dans un endroit dont nous sommes convenus.
Cela est bon, lui répondis-je ; mais je crains que la femme-de-chambre à qui tu viens de parler ne ven ait fait accroire. Non, non, répliqua-t-il , ce n’est point à moi qu’on en donne à garder ; jal déjà interrogé les voisins, et je conclus de tout ce qu’ils m'ont dit que la segnora Catalina est une Danaé chez qui vous pourrez aller faire le Jupiter à la faveur d’une grêle de pistoles que vous y laisserez tomber.
Tout prévenu que j'étois contre ces sortes de bonnes fortunes, je me prétai à celle-là ; et comme la femme-de-chambre vint dire le jour suivant a
Scipion qu’il ne tiendront qu’à moi d’être introduit dès ce soir-là même dans la maison de ses maîtresses, je m’y glissai entre onze heures et minuit. La soubrette me reçut sans lumière , et me prit par la main pour me conduire dans une salle assez propre, où je trouvai les deux dames galamment habillées , et assises sur des carreaux de satin. Aussitôt qu’elles m’apercurent, elles se levérent, et me saluérent d’une manière st noble que je crus voir deux personnes de qualité. La tante, qu’on appeloit la segnora Mencia, quoique belle encore, ne s’attira pas mon attention. Il est vrai qu’on ne pouvoit regarder que Ja nièce , qui me parut une déesse : à l’examiner pourtant a la rigueur, On auroit pu dire que ce n’étoit pas une beauté parfaite ; mais elle avoit des graces , avec un air piquant ét voluptueux qui ne permettoit guère aux yeux des hommes de remarquer ses défauits. a, | Aussi sa vue troubla mes sens. J’oubliai que je ne venois la que pour faire l’office de procureur; je parlai en mon propre et privé nom, et tins tous les discours d’un homme passionné. La petite fille, à qui je trouvai trois fois plus d’esprit qu’elle n’en avoit , tant elle me paroissoit gracieuse , acheva de m’enchanter pas ses réponses. Je commencois ane me plus posséder , lorsque la tante , pour modérer mes transports , prit la parole et me dit:
LIVRE VIII. #15 Seigneur de Santillane , je vais m'expliquer franchement avec vous. Sur léloge qu’on m’a fait de votre seigneurie , je vous ai permis d’entrér thez moi, sans affecter par des facons dé vous fäire valoir cette faveur ; mais ne pensez pas pour celd que vous en soyiez plus avancé : j’ai jusqu'ici élevé ma niéce dans la retraite ; et vous êtes, pour ainsidire, le premier cavaliér aux regards duquel je expose. Si vous la jugez digne d’être votre épouse, je serai ravie qu'elle ait cet honneur : voyez si elle vous convient à ce prix-la, vous ne l'aurez point à meilleur marché.
Cë coup, tiré à bout portant, effaroucha PAmour qui m’alloit décocher une flèche. Pour parler sans métaphore, un mariage proposé si crûment me fit rentrer en moi-même : je redevins toutà-coup lagent fidèle du comte de Lemos; et changeant de ton, je répondis à la segnora Mencia: Madame , votre franchise me plaît, et je veux Pimiter. Quelque figure que je fasse à la cour, je ne vaux pas l’incomparable Catalina : j’a1 pour elle en main un parti plus brillant ; je lui destine le prince d’Espagne. Il suffisoit de refuser ma nièce, reprit la tante froidement ace refus , ce me semble, étoit assez désobligeant ; il n’étoit pas nécessaire de Paccompagner d’un trait railleur. Je ne raille point , madame, m’écriai-je ; rien n’est plus sérieux : Jai ordre de chercher une personne qui
mérite d’être honorée des visites secrettes du prince d'Espagne; je la trouve dans votre maison’, je vous marque à la craie.
La segnora Mencia fut fort étonnée d’entendre ces paroles, et je m’apercus qu’elles ne lui déplurent point ; néanmoins, croyant devoir faire la réservée , elle me répliqua de cette manière : Quand je prendrois au pied de la lettre ce que vous me dites , apprenez que je ne suis pas d’un caractère à m ‘applaudir de l’infame honneur de voir ma nièce maîtresse. d’un prince. Ma vertu se révolte contre l’idée... Que vous êtes bonne, interrompis—je , avec votre vertu! vous pensez comme une sotte bourgeoise. Vous moquez-vous, de considérer ces choses-là dans un point de vue moral ? C’est leur ôter tout ce qu’elles ont de beau; il faut les regarder d’un œil charmé. Envisagez l’héritier de la monarchie aux pieds de l’heureuse Catalina ; représentez-vous qu’il l'adore et la comble de présents, et songez qu’il naîtra d’elle peutêtre un héros qui rendra le nom de sa mère immortel avec le sien. .
Quoique la tante ne demandat pas mieux que d’accepter ce que je proposois , elle feignit de ne savoir a quoi se résoudre; et Catalina, qui auroit déjà voulu tenir le prince d’Espagne , affecta une grande indifférence; ce qui fut cause que je me mis sur nouveaux frais à presser la place, jusqu'a ce
qu’enfin la segnora Mencia, me voyant rebuté et prêt à lever le siége , battit la chamade , et nous dressames une capitulation qui contenoit les deux articles suivants: primo , que si le prince d’Espage, sur le rapport qu’on lui feroit des agréments de Catalina, prenoit feu et se déterminoit à lui faire une visite nocturne , j’auroissoin d’en informer les dames , comme aussi de la nuit qui seroit choisie pour cet effet; secundo, que le prince ne ‘ pourroit s’introduire chez lesdites dames qu’en galant ordinaire , et accompagné seulement de moi et de son Mercure en chef.
Après cette convention , la tante et la nièce me firent toutes les amitiés du monde : elles prirent avec moi un air de familiarité , à la faveur duquel je hazardai quelques accolades qui ne furent pas tsop mal reçues ; et lorsque nous nous séparâmes, elles m’embrassérent d’elles-mémes en me faisant toutes les caresses imaginables. C’est une chose merveilleuse que la facilité avec laquelle il se forme ane haison entre les courtiers de galanterie et les femmes qui ont besoin d’eux ! On auroit dit , en me voyant sortir de la si favorisé , que j'eusse été plus heureux que je ne létois.
Le comte de Lemos sentit une extrême joie quand je lui annonçai que j’avois fait une découverte telle qu’il la pouvoit désirer. Je lui parlai de
Catalina dans des termes qui lui donnérent envie de la voir ; je le menai chez elle la nuit suivante, et il m’avoua que j’avois fort bien rencontré. Il dit aux dames qu’il ne doutoit nullement que le prince d’Espagne ne fit fort satisfait de la maîtresse que je lui avois choisie , et qu’elle, de son côté, auroit sujet d’être contente d’un telamant , que ce jeune prince étoit généreux , plein de douceur et de bonté ; enfin il les assura que dans quelques jours il le leur améneroit de la facon qu’elles le souhaitoient, c’est-à-dire , sans suite et sans bruit. Ce seigneur prit là-dessus congé d’elles, etje me retira avec lui: nous rejoignimes son équipage dans lequel nous étions venus tous deux , et qui nous attendoit au bont de la rue. Ensuite il me conduisit a mon hôtel , en me chargeant d’instruire le lendemain son oncle de cette aventure ébauchée, et de le prier de sa part de lui envoyer un millier de pistoles pour la mettre a fin.
Je ne manquai pas, le jour suivant, d’aller rendre au duc de Lerme un compte exact de tout ce qui s’étoit passé : je ne lui cachai qu’une chose; je ne lui parlai point de Scipion; je me donnai pour l’auteur de la découverte de Catalina ; car on se fait honneur de tout auprès des grands.
Je m’attirai par-la des compliments. Monsieur Gil Blas , me dit le ministre d’un air railleur , je
suis ravi qu'avec tous vos autres talents vous ayiez encore celui de déterrer les beautés obligeantes ; quand j'en voudrai quelqu’une ,. vous trouverez bon que je m'adresse à vous. Monseigneur, lui répondis-je sur le même ton, je vous remercie de la préférence ; mais vous me permettrez de vous dire que je me ferois un scrupule de procurer ces sortes de plaisirs à votre excellence. Il y a si longtemps que le seigneur don Rodrigue est en possession de cet emploi-là , qu'il y auroit de injustice à en dépouiller. Le duc sourit de ma réponse 3 puis, changeant de discours , il me demanda si son peveu n’avoit pas besoin d’argent pour cette équipée. Pardonnez-moi, lui dis-je; il vous prie de lui envoyer mille pistoles. Hé bien , reprit le -ministre , tu n’as qu’à les lui porter ; dis-lui qu’il ne Jes ménage point, et qu’il applaudisse à toutes les dépenses que le prince souhaitera de faire.
ey CHAPITRE XI.
De la visite secrette et des présents que le prince d’Espagne fit à Catalina.
J'arvar porter, à l'heure même, cinq cents ~ doubles pistoles au comte de Lemos. Vousne pouviez venir plus à-propos, me dit ce seigneur. Jai parlé au prince ; il a mordu à la grappe ; il brûle d’impatience de voir Catalina. Dès la nuit prochaine il veut se dérober secrettement de son palais pour se rendre chez elle ; c’est une chose résolue ; nos mesures sont déjà prises pour cela. Avertissez-en les dames, et leur donnez l’argent que vous m’apportez : il est bon de leur faire connoître que ce n’est point un amant ordinaire qu’elles ont à recevoir: d’ailleurs , les bienfaits des princes doivent devancer leurs galanteries. Comme vous laccompagnerez avec moi, poursuivitil, ayez soin de vous trouver ce soir à son coucher. Il faudra de plus que votre carrosse, car je juge à-propos de nous en servir, nousattende à minuit aux environs du palais.
Je me rendis aussitôt chez les dames. Je ne vis point Catalina ; on me dit qu’elle reposoit. Je ne parlai qu’à la segnora Mencia. Madame, lui dis-je, excusez-moi, de grace, si je parois dans votre maison pendant le jour; maisje ne puis faire autrement : il faut bien que je vous avertisse que le prince d’Espagne viendra chez vous cette nuit ; et voici, ajoutai-je en lui mettant entre les mains un sac où étoient les espèces, voici une offrande qu’il envoye au temple de Cythère , pour s’en rendre les divinités favorables. Je ne vous ai pas, comme vous voyez, engagée dans une mauvaise affaire. Je vous en suis redevable , répondit-elle ; mais apprenez-moi, seigneur de Santillane, si le prince aime la musique. Il Paime , repris-je , à la folie. Rien ne le divertit tant qu’une belle voix, accompagnée d’un luth touché délicatement. Tant mieux ! s’écria-t-elle toute transportée de joie : vous me charmez en me disant cela; car ma mèce a un gosier de rossignol , et joue du luth à ravir. Elle danse même parfaitement. Vive Dieu! m’écriai-je à mon tour , voila bien des perfections , ma tante: il n’en faut pas tant à une fille pour faire fortune; un seul de ces talents lui suffit pour cela.
Ayant ainsi préparé les voies, j’attendis l’heure du coucher du prince. Lorsqu’elle fut arrivée , je donnai mes ordres 4 mon cocher , et je rejoignis
que je faisois dans cette occasion de se méler a Ventretien des amants , pourvu que ce soit pour attiser le feu, je dis au galant que sa nymphe chantoit et jouoit du luth à merveille, Il fut ravi d'apprendre qu’elle eût ces talents; 1] la pressa de lui en montrer un échantillon. Elle se rendit de bonne grace à ses instances , prit un luth tout accordé, joua quelques airstendres, et chanta d’une manieresi touchante, que le prince se laissa tomber à ses genoux tout transporté d’amour et de plaisir. Mais finissons la ce tableau, et disons seulement que , dans la douce ivresse où l’héritier de la monarchie espagnole étoit plongé, les heures s’écoulérent comme des moments, et qu’il nous fallut Parracher de cette dangereuse maison à cause du jour qui s’approchoit. Messieurs les entrepreneurs le ramenérent promptement au palais, et le remirent dans son appartement. Îls se retirérent ensuite chez eux, aussi contents de l’avoir appareillé avec une aventurière , que s’ils eussent fait son mariage avec une princesse.
Je contai , le lendemain matin , cette aventure au duc de Lerme ; car il vouloit tout savoir. Dans le temps que je lui en achevois le récit, le comte de Lemos arriva, etnous dit: Le prince d’Espagne est si occupé de Catalina, il a pris tant de goût pour elle , quil se propose de la voir souvent et de s’y
attacher. Il voudroit lui envoyer aujourd’hui pour deux mille pistoles de pierreries; mais il n’a pas le sou. Il s’est adressé à moi: Mon cher Lemos, m’a-t-il dit, il faut que vous me trouviez tout-àl'heure cette somme-la. Je sais bien que je vous incommode , que je vous épuise ; aussi mon cœur vous en tient-il un grand compte ; et si jamais je me vois en état de reconnoitre , d’une autre maaière que par le sentiment, tout ce que vous avez fait pour moi, vous ne vous repentirez point de m’avoir obligé. Mon prince , lui ai-je répondu en le quittant sur-le-champ, j’aides amis et du crédit ; je vais vous chercher ce que vous souhaitez.
Il n’est pas difficile de le satisfaire , dit alors le duc à son neveu. Santillanc va vous porter cet argent; ou bien , si vous voulez , il achetera luimémeles pierreries; car ils’y connoit parfaitement, et sur-tout en rubis. N’est-il pas vrai, Gil Blas ? ajouta-t-1l en me regardant d’un air malin. Que yous êtes malicieux, monseigneur! lui répondis-je. Je vois bien que vous avez envie de faire rire monsieur le comte à mes dépens. Cela ne manqua pas d'arriver. Lie neveu demanda quel mystère il y avoit là-dessous. Ce n’est rien, répliqua l’oncle en riant, C’est qu’un jour Santillane s’avisa de troquer un diamant contre un rubis, et que ce troc ne tourna nia son honneur ni à son profit.
Le Sage. Tome TITI. 15
Jaurois été trop heureux si le ministre n’en eût pas dit davantage ; mais il prit la peine de conter le tour que Camille et don Raphaël m’avoient joué dans un hôtel garni, et de s’étendre particuliérement sur Jes circonstances les plus désagréables pour moi. Son excellence, après s’être bien égayée , m’ordonna d’accompagner le comte de Lemos, qui me mena chez un joailhier où nous choisimes des pierreries que nous allâmes montrer au prince d’Espagne. Aprés quoi, elles me furent confiées pour être remises a Catalina. J’allai ensuite prendre chez moi deux mille pistoles de largent du duc, pour payer le marchand.
On ne doit pas demander si, la nuit suivante, je fus gracieusement recu des dames, lorsque j’exhibai les présents de mon ambassade, lesquels consistoient en un belle paire de boucles d’oreilles avec les pendants pour la nièce. Charmées l’une et l’autre de ces marques de l’amour et de la générosité du prince, elles se mirent à jaser comme deux commères, et à me remercier de leur avoir procuré une si bonne connoissance, Elles s’oubliérent dans l’excès de leur joie: il leur échappa quelques paroles qui me firent soupconner que je n’avois produit qu’une friponne au fils de notre grand monarque. Pour savoir précisément si j’avois
fait ce beau chef-d’ceuvre, je me retirai, dans le dessein d’avoir un é€claircissement avec Scipion.
— Ee CHAPITRE XII.
Qui étoit Catalina. Embarras de Gil Blas ; son inquiétude , et quelle précaution il fut obligé de prendre pour se mettre l’espriten repos.
Ex rentrant chez moi, j’entendis un grand bruit. Jen demandai la cause. On me dit que c’étoit Scipion qui ce soir-là donnoit à souper à une demidouzaine de ses amis. Ils chantoient a gorge déployée et faisoient de longs éclats de rire. Ce repas n’étoit assurément pas le banquet des sept sages.
Le matire du festin , averti de mon arrivée, | dit à sa compagnie : Messieurs, ce n’est rien, c’est le patron qui revient. Que cela ne vous gêne pas. Continuez de vous réjouir ; je vais lui dire deux mots ; je vous rejoindrai dans un moment. A ces “mots il vint me trouver : Quel tintamarre! lui dis-je. Quelle sorte de personnes régalez-vous donc la-bas? Sont-ce des poètes ? Non pas, sil vous plait, me répondit-il. Ce seroit dommage
de donner votre vin à boire a ces gens-là ; j’en fais un meilleur usage. Il y a parmi mes convives un jeune homme très-riche, qui veut obtenir un emploi par votre crédit et pour son argent. C’est pour lui que la fête se fait. A chaque coup quil boit, j’augmente de dix pistoles le bénéfice qui doit vous en revenir. Je veux le faire boire; jusqu’au jour. Sur ce pied-la, : repris-je, va te remettre à table, et ne ménage point le vin de ma cave.
Je ne jugeai point a-propos de l’entretenir alors de Catalina ; mais le lendemain, à mon lever, je lui parlai de cette sorte : Ami Scipion, tu sais de quelle manière nous vivons ensemble ; 5 je te trarte plutôt en camarade qu’en domestique ; ; tu aurois tort par conséquent de me tromper comme un maitre! N’ayons donc point de secret l'un pour l’autre : je vais vapprendre une chose qui te surprendra ;.et toi, de ton côté , tu me diras tout ce que tu penses des deux femmes que tu m'as fait connoitre. Entre nous, je les soupconne d’être deux matoises d’autant plus raffinées, qu’elles affectentplus de simplicité. Sije learrends justice, le prince d’Espagne n’a pas grand sujet de se louer de moi; car, je te Pavouerai , c’est pour Jui que je t’ai demandé une maîtresse. Je l’ai mené chez Catalina, et il en est devenu amoureux. Sei-
LIVRE VIII. 329 sueur, me répondit Scipion, vous en uséz trop bien avec moi pour que je manque de simeérité avec. vous. J’eus hier un tête-à-tête avec la suivante de ces: deux princesses ; elle m’a conté leur histoire, qui m’a paru divertissante. Je vais vous en faire succinctement le récit. |
Catalina , poursuivit-il , est fille d’un petit genülhomme arragonois. Setrouvant , à quinze ans, une orpheline aussi pauvre que ‘olie , elle écouta un vieux commandeur qui la conduisit à Tolede, où 31 mourut au bout de six mois, après lui avoir plus servi de père que d’époux. Elle recueillit sa succession, qui consistoit en quelques nippes ét en trois cents pistoles d’argent comptant; puis elle se joignit à la segnora Mencia, qui étoit encore à Ja mode, quoiqu’elle fat déjà sur le retour. Ces deux bonnes amies demeurérent ensemble, et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendre connoissance. Cela déplut aux dames, qui de dépit abandonnèrent brusquement Tolède, et vinrent s'établir à Madrid, où depuis environ deux ans elles vivent sans fréquenter au: cune dame du voisinage. Mais écoutez le meilleur: elles ont loué deux petites maisons séparées seulement par un mur. On peut entrer de Pune dans l’autre par un escalier de communication qu’il ya dansles caves. La segnora Menciademeure
930 GIL SLAB.
avec une jeune soubrette dans l’une'de ces-maisons, et la douairiére du commandeur occupe © l’autre avec une vieille duègne qu’elle fait passer pour sa grand’mére. De façon que notre Arragonoise est tantôt une mièce élevée par sa tante, et tantôt une pupille sous Paile de son aieule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Catalina ; et lorsqu'elle fait la petite-fille , elle se nomme Sirena. | :
Au nom de Sirena, j/interrompis en pâlissant - Scipion. Que m’apprends-tu ? lui dis-je. Hélas ! j'ai bien peur que cette maudite Arragonoise ne soit la maîtresse de Calderone. Hé vraiment, ré- . pondit-il, c’est elle-même : je croyois vous réjouir en vous annonçant cette nouvelle. Tu n’y penses pas, lui répliquai-je. Elle est plus propre à me causer du chagrin que de la joie , n’en vois-tu pas bien les conséquences ? Non, ma foi, répartit Scipion. Quel malheur en peut-il arriver ? Il n’est pas sûr que don Rodrigue découvre ce qui se passe ; et si vous craignez qu'il n’en soit instruit , vous n’avez qu’à prévenir le ministre. Contez-lni la chose tout naturellement : 1l verra votre bonnefoi ; et si après cela Calderone veut vous rendre de mauvais offices auprès de son excellence, elle verra bien qu’il ne cherche à vous nuire que par un esprit de vengeance.
Scipion m’éta ma crainte par ce discours. Je
suivis son conseil : j’avertis le duc de Lerme de cette facheuse découverte : j’affectai même de lui en faire le détail d’un air triste , pour lui persuader que j’étois mortifié d’avoir innocemment livré au prince la maîtresse de don Rodrigue ; mais le ministre , loin de plaindre son favori, en fit des railleries. Ensuite il me dit d’aller toujours mon train ; et qu'après tout il étoit glorieux pour Calderone d’aimer la même dame que le prince d’Espagne , et de n’en être pas plus maltraité que lui. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m’assura de sa protection si le premier secrétaire venoit à découvrir Pintmigue, et entreprenoit de me perdre dans l’esprit du duc.
- Croyant avoir, par cette manœuvre, délivré le bateau de ma fortune du péril de s’ensabler , je ne craignis plus rien. J’accompagnai encore le prince chez Catalina, autrement la belle Sirena, qui avoit l’art de trouver des défaites pour écarter de sa maison don Rodrigue, et lui dérober les nuits qu’elle étoit obligée de donner à son illustre rival.