‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 35 sur 78 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Gil Blas, en se promenant dans les rues de Valence, rencontre un religieux qu’il croit re connotire; quel homme c’étoit que ce religieux.

Comme je n’avois pu voir toute la ville le jour précédent, je me levai et sortis le lendemam dans VYintention de m'y promener encore. J’aperçus dans la rue un chartreux, quisans doute alloit vaquer aux affaires de sa communauté. Ïl marchoit | les yeux baissés, et avoit Pair si dévot, qu’il s’atti-

roit les regards de tout le monde. I] passa fort près de mot. Je le regardai attentivement, et je crus voir en lui don Raphaël, cet aventurier qui tient

une place si honorable dans le premier volume de mon histoire. | | - Je fus si étonné, si ému de cette rencontre, qu’au-lieu d’aborder le moine, je demeuraiimmobile pendant quelques moments ; ce qui lui donna le temps de s'éloigner de moi. Juste ciel! dis-je, y eut-il jamais deux visages plus ressemblants? Que faut-il que je pense ? Dois-je croire que c’est Raphaël ? puis-je m’imaginer que ce n’est pas lui? Je me sentis trop curieux de savoir la vérité, pour én rester la. Je me fis enseigner le chemin du monastère des chartreux, où je me rendis sur-lechamp, dans l’espérance d’y revoir mon homme quand il y reviendroit, et bien résolu de l’arrêter pour lui parler. Je n’eus pas besoin de l’attendre : pour être au fait : en arrivant à la porte du couvent , un autre visage de ma connoissance tourna mon doute en certitude; je reconnus dans le frère portier Ambroise de Lamela , mon ancien valet. Notre surprise fut égale de part et d’autre de nous retrouver dans cet endroit. N'est-ce pas une illusion ? lui dis-je en le saluant : est-ce en effet un de mes amis qui s’offre à ma vue? Il ne me reconnut pas d’abord, ou bien il feigmt de ne me pas remettre ; mais, considérant que la feinte étoit mutile , il prit Pair d’un homme qui tout-à-coup se ressouvient d’une chose oubliée : Ah ! seigneur Gil Blas , s’écria-t-il, pardon si j'ai pu vous

méconnoître. Depuis que je vis dans ce lieu saint, et que je m’attache à remplir tous les devoirs pres: crits par nos règles; je perds insensiblement la mémoire de ce que j’ai-vu dans le monde.

Jai, lui dis-je, une véritable joie de vous revoir, après dix ans, sous un habit si respectable. Et moi, réponditil, j’ai honte d’en parottre revêtu dévant un homme qui a été témoin de la vie coupable que j’ai menée : cet habit me la reproche sans cesse. Hélas ! ajouta-t-il en poussant un soupir, pour être digne de le porter , il faudroit que j eusse toujours vécu dans l’innocence. A ce discours qui me charme ; lui répliquai-je, mon cher frère, on voit clairement que le doigt du Seigneur vousa touché. Je vous le répète, j’en suis ravi, et je meurs d’envie d’apprendre de quelle manière miraculeuse vous êtes entrés dans la bonne voie, vous et don Raphaël ; car je suis persuadé que : c’est lui que je viens de rencontrer dans la ville, habillé en chartreux. Je me suis repenti de ne l’avoir pas arrêté dans la rue pour lui parler , et je l’attends ici pour réparer ma faute quand il rentrera.

Vous ne vous étes pas trompé, me dit Lamela ; c’est don Raphaël lui-même que vous avez vu; et quant au détail que vous demandez, le voici. Après nous être séparés de vous auprès de Ségorbe, nous primes , le fils de Lucinde et moi, la route de Valence , dansle dessein d’y faire quelque nou-

veau tour de notre métier. Le hazard voulut un . jour que nous entrassions dans l’église des chartreux , dans le temps que les religieux psalmodioient dans le chœur. Nous nous attachames à les considérer, et nous éprouvâmes que les méchants ne peuvent se défendre d’honorer la vertu. Nous admirames Ja ferveur avec laquelle ils prioient Dieu, leur air mortifié et détaché des plaisirs du siécle , de même que la sérénité qui régnoit sur leurs visages , et qui marquoit si bien le repos de leurs consciences. | En faisant ces observations, nous tombâmes dans une rêverie qui nous devint salutaire : nous comparames nos mœurs avec celles de ces bons religieux ; et la différence que nous y trouvames nous remplit de trouble et d'inquiétude. Lamela, me dit don Raphaël, lorsque nous fimes hors de Péglise , comment es-tu affecté de ce que nous venons de voir? Pour moi, je ne puis te le celer, je n’ai pas l'esprit tranquille. Des mouvements qui me sontinconnus m’agitent ; et, pour la première fois de ma vie , je me reproche mes iniquités. Je suis dans la même disposition , lui répondis-je : les mauvaises actions que j'ai faites se soulévorit dans cet instant contre moi; et mon cœur , qui n’avoit jamais senti de remords, en est présentement déchiré. Ah ! cher Ambroise, reprit mon camarade , nous sommes deux brebis égarées, que le

Père céleste, par pitié , veut ramener au bercail; C'est lui, mon enfant , c’est lui qui nous appelle; ne soyons pas sourds-à sa voix ; renonçonsaux fours beries , quittons le libertinage où nous vivons, et commençons dès aujourd’hui à travailler sérieusement au grand ouvrage de notre salut : il faut passer le reste de nos jours dans ce couvent , et les consacrer à la pénitence. :

: J’applaudis au sentiment de Raphaël, continua le frère Ambroise , et nous formamesla généreuse résolution de nous faire chartreux. Pour l’exécuter, nous nous adressämes au père prieur, qui ne sut pas si tôt notre dessein, que pour éprouver notre vocation il nous fit donner des cellules et traiter comme les religieux pendant une année entière. Nous suivimes les règles avec tant d’exactitude et de constance, qu’ ’on nous reçut parmi les novices. Nous étions si cqptents de notre état et si pleins d’ardeur , que nous soutinmes courageusement les travaux du noviciat, Nous fimes ensuite profession; après quoi don Raphaël, ayant paru ‘doué d’un génie propre aux affaires , fut choisi pour soulager un vieux père qui étoit alors procureur. Le fils de Lucinde auroit mieux aimé employertoutson temps à la prière ; maisil fut obligé de sacrifier son goût pour l’oraison au besoin qu’on avoit de lui. Il acquit une connoissance si parfaite des intérêts de la maison, qu’on le jugea capable

de remplacer le vieux procureur,-quimourut trois ans après. Don Raphaël exerce donc actuellement cet emploi ; et l’on peut dire qu'il s’en acquitte au grand contentement de tous nos pères , qui louent fort sa conduite dans l’administration de notre temporel. Ce qu'il y a de plus surprenant, c’est que , malgré le soin dont il est chargé de recueillir nos revenus, il ne paroît occupé que de l’éternité. Les affaires lui laissent-elles un moment de repos, ilse plonge dans de profondes méditations. En un mot, c’est un des meilleurs sujets de ce monasteére.

J’interrompis dans cet endroit Lamela par un transport de joie que je fis éclater à la vue de Raphaël qui arriva. Le voici , m’écriai-je, le voici, ce saint procureur que j’attendois avecimpatience! | En méme-temps je courus au-devant de lui, et je Vembrassai. Il se préta*de bonne grace à l’accolade ; et sans témoigner le moindre étonnement de me rencontrer , il me dit d’un ton de voix plein de douceur : Dieu soit loué, seigneur de Santillane , Dieu soit loué du plaisir que j'ai de vous revoir! En vérité, repris-je, mon cher Raphaël, je prends toute la part possible à votre bonheur : le frère Ambroise m’a raconté l’histoire de votre conversion, et ce récit m’a charmé. Quel avantage pour vous deux, mes amis, de pouyoir yous

LIVRE X. 565 flatter d’être de ce petit nombre d’élus qui doivent jouir d’une éternelle félicité !

:. Deux misérables tels que nous, répartit le fils de Lucinde d’un air qui marquoit beaucoup d’huyathié, ne devroient pas concevoir une pareille espérance; mais le repentir des pécheurs leur fait trouver grace auprès du père des miséricordes. Et Yous, seigneur Gil Blas, ajouta-t-il, ne songezyous pas aussi à mériter qu'il vous pardonne les offonses que vaus lui avez faites? Quelles affaires yous amènent. à Valence ? N’y rempliriez-vous point par malheur ‘quelque emploi dangereux ? Non, Dieu merci; lui répondis-je : depuis que j’ai quitté la cour, je mène une vie d’honnéte hommes; tantôt dans une terre que j'ai à quelques lieues de eétte ville, je-prends tous les plaisirs de la campagne , et tantôt je viens me réjouir augc Je gouyerneur de Valence, qui est mon ami, et que Yous connoissez tous, deux parfaitement. .- .° . : Alors je leur contai l’histoire de don Alphonse de Leyva. Ils l’écoutèrentavecattention ; et quand je. leur dis que j’avois porté de la part de ce seigneur à Samuel Simdn les trois mille ducats que nous lui avions volés, Lamela m’interrompit, et adressant la parole à Raphaël : Père Hilaire, lui dit-il, à ce compte-là ce hon marchand ne doit plus se plaindre d’un vol qui lui a été resutué avec usure, et nous devons tous deux avoir la con-

science bien en repos sur cet. articlé. Effectivément, dit le procureur, le frére Ambroise et moi, avant que d’entrer dans ce couvent, nous fimes secrettement tenir quinze cents ducats 4 Samuel Simon, par un honnête ecelésiastique qui voulae bien se donner la peine d’aller 4 Xelva faire cette restitution..Tant pis pour Samuel, s’il a été! ci~ pable de toucher cette somme, aprés avoir été remboursé du tout par le seigneur de Santillané: Mais, leur dis-je. ; vos quinze cents ducats lui ontils été fidèlement remis ? Sans doute, s’écria don Raphaël ; je répondrois de lintégrité de l’ecclésiastique , comme de la mientis. J’en-serois aussi Ja caution, dit Lamela; c’est un saint prêtre accoutumé a ces sortes de commissions , stqui a ea; pour des dépôts à lui confiés, deux ou trois procès qu’il a gagnés avec dépens. .‘ + tH Notre conversation dura quelquétemps éncoré; ensuite nous.nous séparames, eux, en m’exhortant à avoir toujours devant les yeux la crainte du Sei- gneur, et moi,en me recommandant à leursbonnés prières. J’alla sur-le-champ trouver don Alphonse. Vous ne deviñeriez jamais ; ln dis-je , avec: quit-je viens d’avoir un long entretien. Je quitte deux yénérables chartreux de votre connaissance ; l’un se nomme le père Hilaire, et l’autre le frère Am broise. Vous vous trompez, me répondit den - Alphonse; je ne connois aucun chértreux. Par-

LIVRE X 567 donnez-moi, luirépliquai-je ; vous avez vu à Xelva le frère Ambroise commissaire de l’inquisition , et le. pére Hilaire greffier. O ciel!: s’écria le gouverneur avec surprise, seroit-1l possible:que Raphaël et. Lamela fussent devenus chartreux?: Oui vraiment, lui répondis-je ; ily a déjà quelques années qu’ils ont fait profession. Le premier est procureur de la maison, et l’autre est portier.

Le fils de don Cesar réva quelques moments ; . puis, branlant la tête : Monsieur le commissaire de: linquisition et son ‘greffier, dit-il ; m’ont bien Ja inine de jouer ici une noùvelle comédie. ‘Vous jugez d’eux par prévention, lui répondis-je ; pour: mai, qui les ai entretenus, j’en pense-plus favora= hlement. Il est vrai qu’on ne voit point le fond des cœurs; mais, selon toutes les apparences, ce: sont deux fripons convertis. Cela se peut, reprit déà Alphonse ; il y a bien des Hibertms qui, après avoir scandalisé Je monde par leurs déréglements, s’enferment dans les cloîtres pour ‘en faire une rigoureuse. ‘penitence : je souhaite que.nos déux. moines soient de css libertins-là.. à

Hé} pourquoi; lui dis-je, n’en seroient-ils pas? ls ont volontairement embrassé l’état monastique, et il y a déjà long-temps qu’ils vivent en bons religieux.. Vous me direz tout ce qu'il vous plaira; répartit le gouverneur; je h’aime pas que la-caisse du couvent soit entre les mains de oë père Hilaire,

dont je ne puis m'empêcher de me défier : quand je me souviens de ce beau récit qu’il nous fit de ses aventures, je tremble pour les chartreux. Je veux craire ; avec vous,-qu il a pris le froc de trèsbonne foi; mais la vue de Vor peut réveiller sa cupidité. Il ne faut pas mettre dans une cave un ivrogne qui a renoncé au vin.

La défiance de don Alphonse fut pleinement justifiée peu de jours après; le père procureur-et ls frère portier disparurent avec la caisse. Cette nouvelle , qui se répandit aussitôt dans la ville , ne manqua pas d’égayer les railleurs , qui se réjouissent toujours du mal qui arrive aux moines rentés, Pour le gouverneur: et moi, nous plaignimes les chartreux , sans nous vanter de connoitre les deux apostats. | |

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