‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 53 sur 78 · LE ROTI · texte numérisé non relu

LE ROTI

Le ministre affecta de montrer cette réponse, et feignant de la regarder comme un ordre du prince, 1l se hâta de marier sa fille au marquis de Toral ; ce qui-piqua vivement la marquise de Carpio, de méme que tous les Guzmans, qui s’étoient flattés de l’espérance d’épouser dona Maria. Néanmoins les uns et les autres, ne pouvant empécher ce mariage, affectérent de le célébrer avec les plus grandes démonstrations de joie. On efit dit que toute la famille en étoit charmée; mais les

Le Sage. Tome III. | FE

mécontents furent bientôt vengés d’une manière très-cruelle pour le comte-duc. Dona: Maria acqoucha au bout de dix mois d’une fille qui mourut en naissant, et fut elle-même peu de jours. après la victime de sa couche.

Quelle perte pour un père qui n’avoit, pour ainsi-dire, des yeux que pour sa fille , et qui voyoit avorter par-la le dessein d’ôter le droit d’aînesse à la branche de Medina Sidonia ! Il en fut si pénétré, qu’il s’enferma pendant quelques jours, et ne voulut voir personne que moi, qui, me conformant à sa vive douleur, parus aussi touché que lui. D faut dire la vérité, je me servis de cette occasion pour donner de nouvelles larmes à la mémoire d’Antonia. Le rapport que sa mort avoit avec celle de la marquise de Toral rouvrit une plaie mal fermée , et me mit si bien en train de m/affliger, que le ministre , tout accablé qu'il étoit de sa propre douleur , fut frappé de la mienne. Il étoit étonné de me voir entrer si chaudement dans sés-chagrins ; Gil Blas, me dit-il un jour que je lui parus plongé dans une tristesse mortelle , c’est une assez douce consolation pour moi d’avoir un confident si sensible à mes peines. Ah ! monsei- - gneur, lui répondis-je en lui faisant tout l'honneur 46 mon affliction , il faudroit que je fusse bien ingrat.et d’un naturel bien dur si je ne les sentois pas vivement. Puis-je penser que vous pleurez une

LIVRE: XI. 515 fille d’un mérite accompli , et que vous aimiez si tendrement, sans mêler mes pleurs aux vôtres ? Non , monseigneur, je suis trop plein de vos bontés

pour ne partager pas toute ma vie vos plaisirs e et vos ennuis,

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