RARE CHAPITRE XI
Le comte-duc devient tout-à-coup triste et réveur. Dusujet étonnant de sa tristesse, et de la suite Jächeuse qu’elle eut.
Moxsrieneur » pour varier ses occupations, s’amusoit aussi quelquefois à cultiver son jardin. Un jour que je le regardois travailler, il me dit en plaisantant : Tu vois, Santillane, un ministre banni de la cour devenir jardinier à Loeches. Monsei- ‘gneur , lui répondis-je sur le même ton, je m'imagine voir Denis de Syracuse, maître d’école à Corinthe. Mon maître sourit de ma réponse, et ne me sut pas mauvais gré de la comparaison.
Nous étions tous ravis au château de voir le patron , supérieur a sa disgrace , trouver des charmes
dans une vie si différente de celle qu’il avoit toujours menée , lorsque nous nous aperçûmes avec douleur qu’il changeoit à vue d’œil. I] devint sombre , rêveur , et tomba dans une mélancolie profonde. Il cessa de jouer avec nous, et ne parut plus sensible à tout ce que nous pouvions inventer pour le divertir. Il s’enfermoit après son diner dans son cabinet, où 1l demeuroit tout seul jusqu’au soir. Nous nous imaginions que sa tristesse étoit causée par des retours de sa grandeur passée ; et dans cette opinion nous lâchions après lui le pêre dominicain , dont pourtant l’éloquence ne pouvoit triompher de la mélancolie de monseigneur , laquelle, au-heu de diminuer, sembloit aller en augmentant. |
I] me vint dans l'esprit que la tristesse de ce minisitre pouvoit avoir une cause particulière qu’il . ne vouloit pas dire ; ce qui me fit former le dessein de lui arracher son secret. Pour y parvenir , j’épiai le moment de lui parler sans témoins; et ayant trouvé : Monseigneur , lui dis-je d’un air mêlé de respect et d'affection , est-il permis à Gil Blas d’oser faire une question à son maître? Tu peux parler, me répondit-il; je te le permets. Qu’est devenu, repris-je, cet air content qui paroissoit sur le visage de votre excellence ? N’auriezvous plus l’ascendant que vous aviez pris sur la fortune? Votre faveur perdue exciteroit-elle en vous
de nouveaux regrets ? Seriez-vous replongé ‘dans cet abime d’ennuis d’où votre vertu vous avoit tiré? Non, graces au ciel, répartit le ministre ; ma mémoire n’est plus occupée dû personnage que j'ai fait à la cour , et j’ai pour. jamais oublié les honneurs qu’on m’y a rendus. Hé pourquoi donc, lui répliquai-je, si vous avez la force de n’en plus rappeler le souvenir, avez-vous la foiblesse’ de vous abandonner à une mélancohe. qui:nous alarme “tous ? Qu’avez-vous, mon cher maître, poursuivis-je en me jetant à ses genoux ? vous avez saris doute un secret chagrin qui vous dévore : pouvezvous en faire un mystère à Santillane , dont vous connoissez la discrétion, le zèle et la fidélité? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance ?
' Tu la possèdes toujours, me dit monseigneur; mais je t’avouerai que j’ai de la répugnanck à te révéler ce qui fait le sujet de la tristesse où tu me vois enseyeli : cependant je ne puis tenir contre les instances d’un serviteur et d’un ami tel que toi. Apprends donc ce qui fait ma peine; ce n’est qu’au seul Santillane que je puis me résoudre à faire une pareille confidence. Oui, continua-t-il, je suis la proie d’une noire mélancolie qui consume peu-à-peu mes jours : je vois presque à tout moment un spectre qui se présente devant moi -sous une forme effroyable. J’ai beau me dire à moi-même que ce n’est qu'une illusion , qu’un
LIVRE XII. | 6o1 . fantôme qui n’a rien de réel; ses apparitions coniinuelles me blessent la vue et m’inquiètent. Si j'ai la tête assez forte pour être-persuadé qu’en voyant ce spectre je ne voisrien , je suis assez foible pour m/’affliger de cette vision. Voila.ce que tu m'as forcé de te dire , ajouta-t-il; juge à-présent si j'ai tort de vouloir cacher à tout le-monde la cause de ma mélancolie.
J’appris avec autant de douleur que d’étonnement une chose si extraordinaire, et quisupposoit un dérangement dans: la machine. Monseigneur, . dis-je au ministre ,.cela ne viendroit-il point du
peu de nourriture que vous prenez? car votre so- . briété est excessive. C’est ce que j’ai pensé d’abord, répondit-il; et pour éprouver si c’étoit à la diète que je m’en devois prendre, je mange depuis quelques jours plus qu’a l'ordinaire , et tout. cela est inutile , le fantôme ne disparoit point. Il dis-: paroitra, repris-je pour le consoler ; et.si votre excellence vouloit un peu se dissiper en jouant encore avec ses fidèles serviteurs, je.crois qu’elle ne tarderoit guère à se voir délivrée de ses noires vapeurs. |
Peu de temps après cet entretien, mopseigneur tomba malade; et sentant que l'affaire deviendroit sérieuse , il envoya chercher.deux notaires à Madrid , pour leur faire faire son testament. Il fit venir aussi trois fameux médecins qui avoient la
réputation de guérir quelquefois leurs malades, Aussitôt que le bruit de l’arrivée de ces derniers se répandit dans le château, on n’y entendit que des plaintes et des gémissements ; on y regarda la mort du maître comme prochaine, tant on y étoit prévenu contre ces messieurs. Ils avorént amené avec eux. un apothicaire et un chirurgien, ordi+ naires exécuteurs de leurs ordonnances. Ils laisserent d’abord les notaires faire leur métier, après quoi ils se disposérent à faire le leur. Comme ils étoient dans les principes du docteur Sangrado, dès la première consultation ils ordonnèrent saignées sur saignées ; en sorte qu’au bout de six jours ils réduisirent le comte-duc à l'extrémité , et le septième ils le délivrerent de sa vision.
Après la mort de ce ministre , il régna dans le chateau de Loeches une vive et sincére douleur. Tous ses domestiques le pleurerent amérement. Bien loin de se consoler de sa perte par la certitude d’étre compris dans son testament, il n’y en avoit pas un qui n’eût volontiers renoncé à son
egs pour le rappeler à la vie. Pour moi, qu’il avoit le plus chéri, et qui m’étois attaché à lui par pure inclination pour sa personne, j’en fus encore plus touché que les autres. Je doute qu’Antonia m’ait coûté plus de larmes que le comte-duc.