‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 7 sur 78 · LIVRE VIL 69 ————————— CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIL 69 ————————— CHAPITRE VIII

De Paccueil que les comédiens de Grenade firent a Gil Blas , et d’une nouvelle reconnoissance qui se fit dans les foyers de la comédie.

Dans le moment que Laure achevoit de raconter son histoire, il arriva ‘une vieille comédienne de ses voisines, qui venoitla prendre en passant pour aller à la comédie. Cette vénérable héroïne de théâtre eût été propre à jouer le personnage de la déesse Cotyttis. Ma sœur ne manqua pas de présenter son frère à cette figure surannée, et là-dessus grands compliments de part et d’autre.

Je:les laissai toutes deux, en disant à la veuve de Péconome qneje la rejoindrois au théâtre , aussitôt que j’aurois fait porter mes hardes chez le marquis de Marialva, dont elle m’enseigna la demeure. J’allai d’abord à la chambre que j’aveis louée, d’où, aprésavoir satisfait mon hôtesse, je me rendis, avec un homme chargé de ma valise, à un grand hôtel garni où mon nouveau maître étoit logé. Je rencontrai à la porte son intendant, qui me demanda si je n’étois point le frère de la dame Estelle. Je

qo GIL BLAS.

répondis qu’ou. Soyez donc le bien-venu , repritil ; seigneur cavalier. Le marquis de Marialva, dont j'ai l'honneur d'étre intendant, m’a ordonné de vous bien recevoir. On vous a préparé une chambre ; je vais, sil vous plaît, vous y conduire, pour tous en apprendre le chemin. I me ft montertout ga haut de la maison, et entrer dans une chambre a petite, qu'un hit assez étroit, une armoire et deux chaises, la remplissoient. C'étoit la mon appartement. Ÿ ous ne serez pas 1c1 fort au large, me dit mon conducteur ; maïs, en récompense, je vous promets qu a Lisbonne vous serez superbemeat loge. J'enfermai ma vakse dans larmome dont j'emportai la clef, et je demandai à quelle heure on soupoit. Il me fut répondu à cela, que le seigneur portugais ne fxuso pas d'ordinaire chez hu, et qu’il donnoit a chaque domestique une certaine somme par mois pour se nourrir. Je fis encore d’autres questions, et j'appns que les gens du marquis étoient d'heureux fameants. Apres un entreuen assez court, je quaitai l'intendant pour aller trouver Laure, en m'uccupant agréablement da présage que je concevois de ma nouvelle condition.

Sa tôt que j'arrivas a La porte de la comeche, et que je me dis frere d’Estelle , tout me fut ouvert. Vous eussiez.vu les gardes s empresser a me fure un passage , comme a } euse ete un des plus con-

séérables seapmears de Gresade. Tous les gavistes,

receveurs de marques et de contre-marques que je rencontra sur mon chemin , me firent de profondes révérences. Mais ce que je voudrois pouvoir bien peindre au lecteur , c’est la réception sérieuse que l’on me fit comiquement dans les foyers , où je trouvai la troupe tout habillée et prête à commencer. Les comédiens et les comédiennes, à qui Laure me présenta, vinrent fondre sur moi. Les hommes m’accablèrent d’embrassades ; et les femmes, à leur tour, appliquant leurs visages enluminés sur le mien, le couvrirent de rouge et de blanc. Aucun ne voulant être le dernier à me faire son compliment, ils se mirent tous ensemble à parler. Je ne pouvois suffire à leur répondre ; mais ma sœur vint à mon secours, et sa langue exercée ne me laissa en reste avee personne. |

Je n’en fus pas quitte pour les accolades des acteurs et des actrices : 1l me fallut essuyer les eiviités du décorateur, des violons , du souffleur , du moucheur et sous -moucheur de chandelles , enfin de tous les valeis du théâtre, qui, sur le hrunt de mon arrivée , accoururent pour me considérer. Il sembloit que tous ces gens-là fussent des enfants trouvés qui n’avoient jamais vu de frère.

Cependant on commenca la pièce. Alors quelques gentilshommes qui étoient dans les foyers

coururent se placer pour l’entendre ; et moi , en enfant de la balle , je continuai de m’entretemr avec ceux des acteurs qui n’étoient pas sur la scène. Il y en avoit un, parmi ces derniers , qu’on appela devant moi Melchior. Ce nom me frappa. Je considérai avec attention le personnage qui le portoit, et il me sembla que je Pavois vu quelque part. Je me le remis enfin , et le reconnus pour Melchior Zapata , ce pauvre comédien de campagne , qui, comme je l’ai dit dans le premier volume de mon histotre , trempoit des croûtes de pain dans une fontame.

Je le pris aussitôt en parücuher, et je hui dis : Je suis bien trompé, si vous n’étes pas ce seigneur Melchior avec qui j’a1 eu Phonneur de déjetmer un jour au bord d’une claire fontaine, entre Valladohd et Ségovie. J’étois avec un garcon barbier. Nous portions quelques provisions que nous joignimes aux vôtres, et nous fimes tous trois un petit repas qui fut assaisonné de mille agréables discours. Zapata se mit à rêver quelques moments ; ensuite il me répondit : Vous me parlez d’une chose que j’ai peu de peme à me rappeler. Je revenois alors de débuter à Madrid , et je retournois à Zamora. Je me sonviens même que j'étois fort mal dans mes affaires. Je m’en souviens bien aussi, lui réphquai-je, à telles enseignes que vous portiez un pourpoint doublé d'affiches de comédie.

Je-n’ai pas oublié non plus que vous vous plaigniez dans ce temps-là d’avoir une femme trop sage. Oh ! je ne m’en plains plus à présent , dit avec précipitation Zapata. Vive Dieu ! la commère s’est bien corrigée de cela; aussi en ai-je le pourpoint mieux doublé.

Fallois le féliciter sur ce que sa femme étoit devenue raisonnable , lorsqu'il fut obligé de me quitter pour paroitre sur la scène. Curieux de connoître sa femme , je m’approchai d’un comédien pour le prier de me la montrer. Ce qu’il fit, en me disant : Vous la voyez ; c’est Narcissa , la plus jolie de nos dames après votre sœur. Je jugeai que cette actrice devoit être celle en faveur de qui le marquis de Marialva s’étoit déclaré avant que d’avoir vu son Estelle ; et ma conjecture ne fut que trop vraie.

A la fin de la pièce , je conduisis Laure à son domicile , où j’apercus , en arrivant, plusieurs cuisiniers qui préparoient un grand repas. Tu peux souper ici, me dit-elle. Je n’en ferai rien, lui répondis-je ; le marquis sera peut-être bien aise d’être seul avec vous. Oh ! que non, reprit-elle : il va venir avec deux de ses amis et un de nos messieurs ; il ne tiendra qu’à toi de faire le sixième. Tu sais bien que , chez les comédiennes, les secrétaires ont le privilège de manger. avec leurs maitres. Il est vrai, lui dis-je ; mais ce seroit de trop

CA

bonne heure me mettre sur le pied de ces secrétaires favoris : ul faut auparavant que je fasse quelque commission de confident, pour méruér ce droit honorifique. En parlant ainsi, je sorus de chez Laure , et gagnai mon auberge , où je camptois d’aller tous les jours, puisque mon maître n’avolt point de ménage.

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