LIVRE VII, CHAP. I
dti la douce espérance de nieltre lâentùt cette avenline à lin.
Mes affaires étaient dans celte heureuse disposition , lorsqu’un laquais de don César m’apprit une nouvelle qui modéra ma joie. Ce garçon était un de ces domestiques curieux qui s’appliquent à découvi'ir ce qui so passe dans une maison. Comme il me faisait assiddinent sa cour, et qu’il me régalait de quelque nouveauté tons les joui-s , il me vint dire un matin qu’il avait fait une plaisante découverte; qu’il voulait m’en faire part, à condition que je gaitlerais le secret, attendu que cela regardait la dame l.orença Sephora, dont il craignait, disait-il, de s’attirer le ressentiment. J’avais trop envie d’apprendre ce qu’il avait à me dire pour ne lui pas promettre d’être discret; mais, sans paraître y prendre le moindre intérêt, je lui demandai le plus froidement qu’il me fut possible çe que c’était que la découverte dont il me faisait fête. Lorença, me dit-il, fait secrètement entrer tous les soirs dans son appartement le chirurgien du village, qui est un jeune homme des mieux bâtis , et le drôle y demeure assez longtemps. Je veux croire, ajouta-t-il d’nn air malin, que cela peut fort bien être innocent; mais vous conviendrez qu’un garçon qui se glisse mystérieusement dans la chambre d’une fille dispose à mal juger d’elle.
Quoique ce rapport me fit autant de peine que si j’eusse été véritablement amoureux , je me gardai bien de le faire connaître; je me contraignis jusqu’à rire de cette nouvelh» qui me perçait Tâme. Mais je me dédommageai de cette contrainte dès que je me vis sans témoins. Je pestai, je jurai; je rêvai au parti que je pi-endrais. Tantôt, méprisant Lorença, je me proposais de l'abandoimer sans daigner seulement m'éclaircir avec la coquette; et tantôt, m’imaginant qu’il y allait de mon honneur de donner la cliasse au chirurgien, je formais le dessein de l’appeler en duel. Celte dernière résolution prévalut. Je me mis en embuscade sur le soir, et je vis etfectivement mon homme enü’er d’un air mystérieux dans l’appartement de ma duègne. Il fallait cela pour entretenir ma fureur, qui se serait peut-être ralentie. Je sortis du cliàleau, et m’allai poster sur le chemin par oii le galant devait s’en retourner. Je l’attendais de pied ferme , et chaque moment in itait l’envie, que j’avais de me battre. Enfin moi» eu-
r.lL ULA8. <r
nemi parut. Je fis quelques pas en matamore pour l’aller joindre; mais je ne sajs comment diable cela se fit, je me sentis tout à coup saisir, comme un héros d’Homère, d’un mouvement de crainte qui m’arrêta. Je demeurai aussi troublé que Paris quand il se présenta pour combattre Ménélas. Je me rais à considérer mon homme, qui me sembla fort et vigoureux, et je trouvai son épée d’une longueur excessive *. Tout cela faisait sur moi son effet; néanmoins, -par point d’honneur ou autrement, quoique je visse le péril avec des yeux qui le grossissaient encore, et malgré la nature, qui s’opiniâtrait à m’en détourner, j'eus l’assurance de m’avancer vers le chirm’gien et de inetü’e flamberge au vent.
.Mon action le surprit. Qu'y a-t-il donc, seigneur Gil Blas? s’écria-t-il. Pourquoi ces démonstrations de chevalier errant? Vous voulez rire apparemment. Non, monsieur le barbier, lui répondis-je, non : rien n’est plus sérieux. Je veux savoir si vous êtes aussi brave que galant. N’espérez pas que je vous laisse posséder tranquillement les bonnes grâces de la dame que vous venez de voir en secret au château. Par saint Côme *, l'eprit le chîruj'gien en faisant un éclat de rire, voici une plaisante aventure! Vive Dieu! les apparences sont bien trompeuses. A ces mots, m’imaginant qu’il n’avait pas plus d’cn- , vie que moi de se battre, j’en devins plus insolent. A d’autres, interrompis-je, mon ami, à d’autres! Ne pensez pas que je me paye d’une simple négative. Je vois bien, répliqua-t-il, que je serai obligé de paider pour prévenir le malheur qui arriverait à vous ou à moi. Je vais donc vous révéler un secrct, quoique les hommes de notre profession ne puissent pas être jrop discrets. Si la dame Lorença me fait entrer à la soiu’dine dans son appartement, c'est pour cacher aux domestiques la connaissance de son mal. Elle a au dos un cancer invétéré que je vais panser tous les soii-s. Voilà le sujet de ces visites qui vous alarment. Ayez donc désonnais l’esprit en repos là-dessus. Mais, poursuivit-il, si vous n’êtes pas satisfait
' En Etpagnc, anlrcfnis, loi aciili nobles portaient IVpce on temps de lais. L'alms qu'ils en firent contre le peuple desarnid obligea tes rois à permettre le port d'armes à tout le inonde. Cotait renieüier à un mal par un autre ; niais enfin c'était nn droit dont tout Espagnol était jalons.
* Saint Côme, nu decin martyr, et patron des cbinirglciit.
MVRF. VH, CHAP. I.
de cet ddaircisscment, et que vous vmdioz que nous en venions absolument aux mains, vous n’ave* qu'à parier; je ne suis pas homme à refuser le collet. En disant ces paroles , U tira sa longue rapière, qni me fit frémir, et se mit en ga^e d’un air qui ne me promettaii rien de ^n. C’est assez, lui dis-je en rengainant mon épée; je ne suis pas un brutal à n’écouter aucune raison : après ce que vous venez de m’appi'endre, vous n'êtes plus mon ennemi. Embrassons-nous! A ce discours, qui lui fit assez connaître que je n’étais pas aussi méchant que j’avais paru d’abord , il remit en riant sa flamberge, me tendit les bras, et ensuite nous nous séparâmes le# meilleurs amis du monde.
Depuis ce moment-là, Sephora ne s’oflrit plus que désagréablement à ma pens^. J’âudai toutes les occasions qu’elle m» donna de l’entretenir en particulier;' ce que je fis avec tant de soin et d'affectation, qu'elle s’ep aperçut. Étonnée d'un si grand changement, elle en voulut savoir la cause; et, trouvant enfin le moyen de me parler à l’écart : àfonsieur l'intendant, me dit-elle, apprenez-moi , de grâce, pourquoi vous fuyez jusqu'à mes regards. Au lieu de chercher, comme auparavant, l'occasion de m’entretenir, vous prenez soin de m'éviter. II est vrai que j'ai fait les avances;, mais vous y avez répondu. Raiq>elez-vous, s’il vous plah, la conversation particulière que nous avons eue ensemble : vous y étiez tout de feu; vous êtes à présent tout de glace. Qu’est-ce que cela signifie? La question n'était pas peu délicate pour un homme naturel. Aussi je fus fort embarrassé. Je ne me souviens plus de la réponse que je fis à la dame; je me souviens seulement qu’elle lui déplut infiniment. Sej^ora, quoique, à son air doux et modeste, on l'eût prise pour un agneau, était un tigre" quand la colère la dominait. Je croyais , me dit-elle en me lançant un legard plein de dépit et de rage, je croyais faii« beaucoup d’honneur à un petit homme comme vous, en lui découvrant des sentiments que de nobles cavaliers feraient gloire d’exciter. Je suis bien punie de m’ètre indignement abaissée jusqu'à un malheureux aventurier. ■ ?
Elle n’en demeura pas là; j'en aurais été quitte à trop bon inarché. Sa langue, cédant à la fureur, me donna cent épithètes qni enchérissaient im<» sur les autres. Je sais bien
Digiti^. J by G< " >gle