LIVRE Ij tliAP. T
Mon aïeul maternel vivait encore en ce temps-là. C'était un bon vieillard qui ne se mêlait plus de rien que de dire son rosaire et de raconter ses exploits guerriers; car il avait longtemps porté les armes, et souvent il se vantait d'avoir vu le feu. Je devins insensiblement l'idole de ces trois personnes; j’étais sans cesse dans leurs bras. De peur que l’étude ne me fatiguât dans mes premières années , on me les laissa passer dans les amusements les plus puérils. 11 ne faut pas, disait mon père, que les enfants s’appliquent sérieusement que le temps n'ait un peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité, je n’apprenais ni à lire ni à écrire ; mais je ne perdais pas pour cela mon temps : mon père m’enseignait mille sortes de jeux. Je connaissais parfaitement les caries, je savais jouer aux dés, et mon grand-père m’apprenait des romances sur les expéditions militaires où il s’était trouvé. 11 me chantait tous les jours les mêmes couplets; et lorsque, après avoir répété pendant trois mois dix ou douse vers, je venais à les réciter sans faute, mes parents admiraient ma mémoire. Us ne paraissaient pas moins contents de mon esprit, quand, profitant de la liberté que j’avais de tout dire, j’interrompais leur entretien , pour parler à tort et à travers. Ah ! qu’il est joli ! s'écriait mon père, en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère ;n'accablait aussitôt de caresses, et mon grand-père en pleurait de joie. Je faisais aussi devant eux impunément les actions les plus indécentes; ils me pardonnaient tout : ils m’adoraient. Cependant j’entrais déjà dans ma douzième année, et je n’avais point encore eu de maître. On m’en donna un ; mais il reçut en même temps des ordres pi-écis de m’enseigner sans en 'venir aux voies de fait : on lui permit seulement de me menacer quelquefois, pour m'inspirer un peu de crainte. Cette permis^on ne fut pas fort salutaire; car, ou je me moquais des menaces ac mon précepteur, ou bien, les larmes aux yeux, j’allais m’en plaindre à ma mère ou à mon aïeul, et je leur faisais accroire qu’il m'avait fort maltraité. Le pauvre diable avait beau venir me démentir, il n'en était pas pour cela plus avancé; il passait pour un biiital, et l’on me croyait toujours plutôt que lui 11 arriva même un jour que je m’égratignai moi-même; puis je me mis à crier comme si l’on m’eût écorché : mu mère acc«)urut, et chassa le maiUv
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siii--Ie-champ, quoiqu’il protestât et prit le ciel à témoin qu’il ne m’avait ])as touché. ^
Je me défls ainsi de tous mes précepteurs, jusqu’à ce qu'il vînt s’en présenter un tel qu’il me le fallait. C’était un ha-* chelier d’Aicala. L’excellent maître pour uu enfant de famille ! H aimait les femmes, le jeu et le cabaret ; je ne jjouvais être en meilleures mains. 11 s’attacha d'abord à gagner mon es* prit par la douceur : il y roussit, et, par là, se fit aimer dè mes parents, qui m’abandonnèrent à sa conduite. Us n’eurent pas sujet de s’en repentir; il me perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu’il aimait , il m’en inspira si bien le goût, qu’au latin près je devins un garçon universel. Dès qu’il vit que je n’avais plus besoin de scs préceptes, il alla les offrir ailleurs.
Si dans mon enfance j’avais vécu au logis fort librement, ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Ce fut dans ma famille que je fis l’essai de mon impertinence. Je me moquais à tout moment de mou père et de ma mère. Ils ne faisaient que rire de mes saillies: et plus elles étaient vives, plus ils les trouvaient agréables. Cependant je faisais toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur ; et comme nos parents ne nous donnaient pas assez d’argent pour continuer une vie si délicieuse, chacun dérobait chez lui ce qu’il pouvait prendre ; et, cela ne suiltisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit; ce qui n’était pas un petit supplément. Malheureusement le corrégidor* apprit de nos nouvelles. 11 voulut nous faire an-êlcr; mais on nous avei’tit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite, et nous nous mimes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce tcraps-là, messieurs. Dieu m’a fait la gi’àcc de vieillir dans ma profession, malgré les périls qui y sont attachés.
Le capitaine cessa de parler en cet endroit , et le lieutenant, comme de raison, prit la parole après lui : Messieurs, dit-il , une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolaiido a produit le même effet. Mou pèie était un boucher de
' Corrfjii/or, rorr»dcur. C'«l le non, •'u nirniier ofHrior do jiislico.dans Io<; \illo* fl los l'ioviucos dTs|iai.no. 11 rôiihit Ifs poiivo,.- <in’av.-iioiit aiitrerois on Krauco les IwHIis les tém'fbaax poor U jnUioe civile et ofioiincllr, et poar I* notice.
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Tolède; il passfiit avec jiislice pour le plus grand brutal de sa communauté, et ma mère n’avait pas un naturel plus doux. Ils me fouettaient dans mon enfance comme à l’cnvi l’un de l’autre; j’en recevais tous les joui's mille coups. Iji moindre faute que je commettais était suivie des plus rudes châtiments. J’avais beau demander grâce les larmes aux yeux et protester que je me repentais de ce que j’avais fait, on ne me pardonnait rien, et Je plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon père me battait, ma mère, aunme s’il ne s’en fût pas bien ac<]uitté, se mettait de la partie, au lieu d’intercéder pour moi. Ces traitements m’inspirèrent tant d’avcreion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j’eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d’Aragon, et me rendis à .Saragosse en demandant l’aumône. Là, je me faufilai avec des gueux qui menaient une vie assez heureuse. Ils m’apjirirent à contrefaire l’aveugle, à paraître estropié, à me mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin , comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait à son poste ; et le soir , nous réunissant tous , nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m’ennuyai pourtant d’être avec ces misérables, et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliei-s d’industrie. Ils m’apprirent à faire de bons tours; mais il nous fallut bientôt soriir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice qui nous avait toujoiu’s protégés. Chacun prit sou parti. Pour moi , qui me sentais de la disposition à faire des coups hardis, j’entrai dans une troupe d’hommes courageux qui faisaient contribuer les voyageui-s; et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n’en ai pas voulu chercher d’autre depuis ce temps-là. Je sais donc, messieurs, trèsbon gré à mes parents de m’avoir si maltraité; car, s’ils m’avaient élevé un peu plus doucement, je ne serais présentement, sans doute, qu’un malheureux boucher, au lieu que . j’ai l'honneur d’être votre lieutenant.
Messieui’s, dit aloi’S un jeune voleur qui «Hait assis entre le capitaine et le lieutenant, sans vanité, les histoires que nous venons d’entendre ne sont pa.s si imposées ni si curieuses
qiie ta mienne; je suis gûr que tous en conviendres. Je dois le jour à une paysanne des environs de Sévüle. Trois semaines après qu’elle m’eut mis au monde (elle était jeune, propne, et bonne nourrice), on lui proposa un nourrisson. C’était un enfant de qualité, un fils unique qui venait de naître dam Séville. Ma mère accepta volontiers la préposition; elle alla chercher l’enfant. On le lui confia; et elle ne l’eut pas sit^ apporté dans son village, que, trouvant quehjue ressemblance entre lui et moi, cela lui inspira le dessein de me faire passer poui‘ l’enfant de qualité, dans l’espérance qu’un jour je reconnaîtrais bien ce bon office. Mon père, qui n’était pas plus scrupuleux qu’un autre paysan, approuva la supercterie; de porte qu’après nous avoir fait changer de langes, le fils de don Rodrigue de Herrera fut envoyé, sous mon nom, à une autre nourrice, et ma mère me nourrit sous le sien.
Malgré tout ce que l’on peut dire de l’instinct et de la foiee du sang, les parents du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ils n’eurent pas le moindre soupçon du tour qu’oa leur avait joué, et jusqu’à l’âge de sept ans je fus toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavailicr parfait, ils me donnèrent toutes sortes de maîtres; mais les plus habiles ont quelquefois des élèves qui leur fout peu d’honneur. J’étais un de ces heureux écoliers-là; j’avais peu de dispositions pour les exercices qu’on m’apprenait, et encore moins de goût pour les sciences qu'on me voulait enseigner. J’aimais beaucoup mieux jouer avec les valets, que j’allais chercher à tous moments dans les cuisines, ou dans les écuries. Le jeu ne fut pastoutefois longtemps ma passion dominante; je n'avais pas dix-sept ans, que je m’enm*ais tous jours. J’agaçais aussi toutes les femmes du logis. Je m’attachai principalement à une servante de cuisine, qui me parut mériter mes premiers soins. C’était une grosse joufflue, dont l’enjouement et l’embonpoint me jfiaisaient fort. Je lui faisais l’amour avec si peu de circonspection, que don Rodrigue même s’en aperçut. Il m’eb reprit aigrement, me reprocha la bassesse de mes inclinations; et, de peur que la vue de l'objet aimé . Bé rendît ses remontrances inutiles, il. mit ma princesse à la porte. >^ "
Ce procédé me déplut; je résolus de m’en venger. Je vdai