‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 24 sur 254 · IL BI.A · texte numérisé non relu

IL BI.A

sur moi. Ensuite je pris des cordes que j’aperçus dans la cuisine, et, à l’aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d’une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. La bonne lÆonarde, persuadée que je n’y manquerais pas si elle osait me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J’allumai de la bougie, et j’allai avec l’inconnue à la chambre où étaient les espèces d’or et d’argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et de doubles pistoles qu’il y en put tenii'; et, pour obliger la dame à s’en charger aussi , je lui représentai qu’elle ne faLsait que reprendre son bien, ce qu’elle flt sans scrupule. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vci-s l’écurie, où j’entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme; ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval , et j’étais dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux, 's’il s’avisait de vouloir faire le méchant ; mais, par bonheur, il était alors si accablé des douleurs qu’il avait souffertes et de celles qu’il souffrait encore, que je tirai mon cneval de l’écurie sans môme qu’il parût s’en apercevoir. La dame m’attendait à la porte. Nous enfilâmes promptement l’allée par où l’on sortait du souterrain. Nous aiTivons à la grille, nous l’ouvrons, et nous parvenons entin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever , ou plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l’envie de nous sauver*.

Ihî jour commençait à paraîffe, lorsque nous nous vîmes hors de cetabîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner.

'Je me jetai en selle; la dame monta derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes; nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peur qu’elle ne nous conduisît à Mansilla, et que nous ne rencontrassions Kolando et ses camarades, ce qui pouvait fort bien nous arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d’Astorga sur les deu.x heures après midi. J’apei-çus des gens qui nous regardaient avec une extrême

'Ou retrnuvcru le capilaiitc Rolande, et !a suite de rUisloirn du souterrain, ci> aprw, livre TU, e^ar>kro IL t

LIVCE J, GHAP. XI.

attention, comme si c’eût été pour eux un spectacle nouveau de voir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie, où j’ordonnai d’abord qu’on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu’on exécutait mon ordre, et qu’on nous préparait à diner, je conduisis la dame à une chambre, où nous commençâmes à nous entretenir; ce que nous n’avions pu faire en chemin, parce que nous étions venus trop vite. Elle me témoigna combien elle était sensible au service que je venais de lui rendre, et me dit qu’aprés une action si généreuse , elle ne pouvait se pei suader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l’avais arrachée. Je lui contai mon histoire, pour la confirmer dans la Bonne opinion qu’elle avait conçue de moi. Par là je l’engageai à me donner sa confiance, et à m’apprendre ses malheui-s , qu’elle me raconta comme je vais 1< dire dans le cha{5itre suivant.

CBAP. XI. — BisUfire de dona Mcocia de Mpiquera.

Je suis née à Valladolid, et je m’appelle dona Mencia de Mosquera. Don Martin mon père, après avoir consumé presque tout son patrimoine dans le service, fut tué en Portugal, à la tête d’un régiment qu’il commandait. Il me laissa si peu de bien, que j’étais un assez mauvais parti, quoique je fusse fille unique. Je ne manquai pas toutefois d’amants, malgré la médiocrité de ma fortune. Plusieurs cavaliers des plus considérables d'Espagne me recherchèrent en mariage. Celui qui s’attira mon attention fut don Alvar de Mello. Véritablement il était mieux fait que ses rivaux; mais des qualités plus solides me déterminèrent en sa faveur. 11 avait de l’esprit, de la discrétion, de la valeur et de la probité. D’ailleurs, il pouvait passer pour l’homme du monde le plus galant. Fallait-il donner une fête, rien n’était mieux entendu; et s’il paraissait dans les joutes*, il y faisait toujours admirer sa force et son adresse. Je le préférai donc à tous les autres, et je l’épousai.

Peu de jours après notre mariage, il rencontra dans un endroit écarté don André de Baësa, qui avait été un de ses rivaux. Ils se piquèrent l’un l’autre et mirent l’épée à la main.

* /outeSf combaU «ioguUcrs d'bomme à boinmc^ avec des lances ; ces comba’s • élaieut à ta mode dans le temps où se pasae l'acliou de celte hiiloire*

«JL BLAS

H en coûta la vie à don André. Comme il était neveu du corrégidor de Valladolid, homme violent et mortel ennemi de la maison de Mellô, don Alvar mit ne pouvoir assez tôt sortir de la ville. Il revint promptement au logis, où, pendant qu'on lui préparait un cheval, il me conta ce qui venait de lui arriver. Ma chère Mcncia, me dit-il ensuite, il faut nous séparer j c’est une nécessité. Vous connaissez le corrégidor ; ne nous flattons point, il va me poursuivre vivement. Vous n’ignorez pas quel est son crédit; je ne sei’ai pas en sûreté dans le royaume. Il était si pénétré de sa douleur , et plus encore de celle dont il me voyait saisie , qu’il n’en put dire davantage. Je lui fis prendre de l’or et quelques pierreries; puis il me tendit les bras, et nous no fîmes, pendant un quart d’heure, que confondre nos soupii-s et nos larmes. Enfin on vint l’avertir que le cheval était prêt. 11 s’arrache d’auprès de moi ; il part , et me laisse dans un état qu’on ne saurait exprimer : heureuse si l’excès de mon affliction m’eût alors fait mourir !’ Que ma mort m’aurait épargné de peines et d’ennuis ! Quelques heures après que don Alvar fut parti , le corrégidor apprit sa fuite. Il le fit poursuivre par tous les alguazils de Valladolid, et n’épargna rien pour l’avoir en sa puissance. Mon époux toutefois trompa son ressentiment, et sut se mettre en sûreté; de manière que le juge, se voyant réduit à borner sa vengeance à la seule satisfaction d’ôter les biens à un homme dont il aurait voulu verser le sang, n’y travailla pas en vain. Tout ce que don Alvar pouvait avoir de fortune fut confisqué.

Je demeurai dans une situation très-affligeante; j’avais à peine de quoi subsister. Je commençai à mener une vie retirée, n’ayant qu’une femme pour tout domestique. Je passais les jours à pleurer, non une indigence que je supportais patiemment, mais l’absence d’un époux chéri, dont je ne recevais aucune nouvelle. Il m’avait pourtant promis, dans nos tristes adieux, qu’il aurait soin de m’informer de son sort,^ dans quelque endroit du monde où sa mauvaise étoile pût le conduire. Cependant sept années s’écoulèrent sans que j’entendisse parler de lui. L’incertitude où j’étais de sa destinée me causait une profonde tristesse. Enfin j’appiTs qu’en combattant pour le roi de Portugal, dans le royaume de Fez, il

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