‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 34 sur 254 · UVRE !, CHAI». XVII · texte numérisé non relu

UVRE !, CHAI». XVII

ces fourbes. Au lieu de n'imputer qu’à moi ce Ulste incident, et de songei' qu’il ne rne serait point airivc si je n'eussç pas eu l’indiscrétion de m’ouvrir àMajaelo sans nécessité, je m'enpris à la fortune innocente, et maudis cent fois mon étoile.

Le maître de l’hôlel gai'ni, à qui je contai l'aventure, qu’il savait peut-être aussi bien que moi> se montra sensible à m» douleur. 11 me plaignit, et me témoigna qu’il était très-mortifié que cette scène se fût passée chez lui : mais je crois, malgré ses démonstrations, qu’il n’avait pas moins départ àceUe fourberie que mon hôte de Burgos, à qui j’ai tmÿours attribué l’honneur de l’invention.

CHAP. XVIT. — Quel parti prit Gil Blas apres Tavenlurc de rhôlcl garnu

Lorsque j’eus fort inutilement bien déploré mon malheur^ je fis réflexion qu’au lieu de céder à mqn chagrin, je devais plutôt me roidir conti e mon mauvais sort. Je rappelai mon courage, et, pour me consoler, je disais en m’habillant : Je suis encore trop heureux que les fripons n’aient pas emporté mes habits et quelques ducats que j’ai dans mes poches. Je leur tenais compte de cette discrétion.' Ils avaient même été assez généreux pour me laisser mes bottines, que je donnai a’ l’hôte pour un tiers de ce qu’elles m'avaient coûté. Enfin, je' sortis de l’hôtel garni sans avoir. Dieu merc4 besoin de personne pour porter mes hardes. La première chose que je fis fut d’aller voir si mes mules ne seraient pas dans l’hôtellerfe • où j’étais descendu le jour précédent. Je jugeais bien qu’Ambroise ne les y avait pas laissées; et plût au ciel que j’eusse’' toujours jugé aussi sainement de lu»! J’appris que dès le soir^ même il avait en le soin de les en retirer. Ainsi, comptant de ne les plus revoir non plus que ma chère valise, je marchais ‘ tristement dans les rues, en rêvant à ce que je devais faire. ^

Je fus tenté de i-etourner à Bui*gos pour avoir eniwe une fois recours à dona Mencia ; mais, considérant que ce serait abu- ' ser des bontés de cette dame, et que d’ailleurs je passerais pour uue bête, j’abandonnai cette pensée. Je jurai bien aussi que dans la suite je serais en garde contre les femmes r je mci serais alors défié de la chaste Suzanne; Je jetais de temps en temps les yeux sur ma bague ; et quand je venais à songer qiR' c’était un présent de Camille^ j’en soupiram de douleur, '

oit BLAS.

Hélas ! disais->je en moi-mème, je ne me connais point en rubis; mais je connais les gens qui Jes troquent. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire que j’aille chez un joaillier pour être persuadé que je suis un sot.

Je ne laissai pas toutefois de vouloir m’éclaircir de ce que valait ma bague, et je l’allai montrer à un lapidaire, qui l'estima trois ducats. A cette estimation , quoiqu’elle ne m’étonnât point, je donnai au diable la nièce du gouverneur des îles Philippines, ou plutôt, je ne fis que lui" en renouveler le don. Gomme je sortais de chez le lapidaire, il passa près dé moi un jeune homme qui s’arrêta pour me considérer. Je ne le remis pas d’abord, bien que je le connusse parfaitement. Gomment donc, Gil Blas, me dit-il, feignez- vous d’ignorer qui je suis? ou deux années ont-elles si fort changé le fils du liarhier Nimez, que vous le méconnaissiez? Ressouvenez-vous de Fabrice, votre compatriote et votre compagnon d'école. Nous avons si souvent disputé chez le docteur Godinez sur les universaux ‘, et sur les degrés métaphysiques * !

Je le reconnus avant qu'il eût achevé ces paroles, et nous nous embrassâmes tous deux avec cordialité. Eh ! mon ami, reprit-il ensuite, que je suis ravi de te rencontrer! je ne puis t’exprimer la joie qxie j’en ressens... Mais, poursuivit-il d’un air surpris, dans quel état t’ofl'res-tu à ma vue? Vive Dieu, te voilà vêtu comme un prince ! Une belle épée , des bas de , soie, un pourpoint et un manteau de velours, relevés d’une broderie d’argent ! Malepeste! cela sent diablement les bonnes fortunes. Je vais parier que quelque vieille femme libérale te fait part de ses largesses. Tu te trompes, lui dis-je; mes allàires ne sont pas si florissantes que tu te l'imagines. A d’autres, répliqua-t-il, à d’autres; tu veux faire le discret. Et ce beau rubis que je vous vois au doigt, monsieur Gil Bla», d’où vous vient-il, s’il vous plaît? Il me vient, lui repartis-je,, d’une ù'anebe friponne. Fabrice, mon cher Fabrice, bien loin-

‘ Im uiiiMrtaHZ, tonna (•maux Sa l*ancieDne logique. On ea comptait cinq, Ir genrê, la d^érmue, h proprt et Caacident. i

' Les dtgrù mètaphjftiques étaient aussi tes difléreptes propriétés d'une mème^ chose, en partout <le la plus simple pour arriver à lu plus composée. ^

La philosophie moderne s'est déliarrasséa de tout ce fatras, qui n'éuit bon qu'i eruhrottillar les idées et A leadre tes argunentattons intermisnbies»

LIVnE I, CPAP. XVII. 07

d’être la coqueluche des lemines de Valkdolid, apprends, mon ami, que j’en suis la dupe.

Je prononçai ces demières paroles si tristement, que Fabrice vit bien qu’on m’avait joué quelque tour. 11 me pressa de lui dire pourquoi je me plaignais ainsi du beau sexe. Je me résolus sans peine à contenter sa curiosité; mais comme j’avais un assez long récit à faire, et que d’ailleui's nous ne voulions pas nous séparer sitôt , nous entrâmes dans un cabaret pour nous entretenir plus commodément. Là, je lui contai, en déjeunant, tout ce qui m’était arrivé depuis ma sortie d’Oviédo. Il trouva mes aventures assez bizarres ; et après m’avoir témoigné qu’il prenait l>eaucoup de part à la fâcheuse situation où j’étais, il me dit : 11 faut se consoler, mon enfant, de tous les malheurs de la vie : c’est par là qu’une- âme forte et courjügeuse se distingue des âmes faibles. Un homme d’esprit est-il dans la misère, il attend avec patience un temps plus heureux. Jamais, comme dit Cicéron, il ne doit se laisser abattre jusqu’à ne se plus souvenir qu’il est homme. Poui‘ moi, je suis de ce caractère-là : mes disgrâces ne m’accablent point ; je suis toujours au-dessus de la mauvaise fortune. Par exemple, j’aimais une fille de famille’ d’Oviédo, j’en étais aimé : je la demandai en mariage à son père , il me la refusa. Un autre en serait mort de doulem’; moi, admire la force de mon esprit, j’enlevai la petite personne. Elle était vive, étourdie, coquette ; le plaisir par conséquent la déterminait toujours au préjudice du devoir. Je la promenai pendant six mois dans le royaume de Galice : de là, comme je l’avais mise dans le goût de voyager, elle eut envie d’aller en Portugal ; mais elle prit un autre compagnon de voyage : autre sujet de désespoir. Je ne succombai point encore sous le poids de ce nouveau malheur ; et, plus sage que Ménélas, au lieu de m’armer contre le Pâris qui m’avait soufflé mon Hélène, je lui sus bon gré do m’en avoir défait. Aiffès cela, ne voulant plus retourner dans les Asturies, pour éviter toute discussion avec la justice, je m’avançai dans le royaume de Léon , dépensant de ville en ville l’argent qui me restait de l’enlèvement de mon infante; car nous avions tous deux fait notre main en partant d’Oviédo, et nous n’étions pas mal nippés; mais tout ce que j’avais possédé se dissipa bientôt. J’arrivai à Palencia avec un seul ducat, sur quoi je

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fus obligé d’acheter une paire de souliere. Le reste ne me mena pas bien loin. Ma situation devint eml)arrassante ; je commençais déjà même à faire diète: il fallut promptement prendre un parti. Je résolus de me mettre dans le service. Je me plaçai d’abord chez un gros marchand de drap qui avait un fils liJjertin : j’y trouvai un asile contre l’abstinence, et en même temps un grand embarras. Le père m’ordonna d’épier son fils, le fils me pria de l’aider à tromper son père : il fallait opter. Je ]>référai la prière au commandement, et cette préférence me lit donne]’ mon congé. Je passai ensuite au service d’un vieux peintre, qui voulut, par amitié, m’enseigner les principes de sou art; mais, en me les montrant, il me laissait moui’ir de faim. Cela me dégoûta de la peinture et du séjour de Palencia. Je vins à Valladolid, où, par le plus grand bonheur du monde, j’entrai dans la maison d’un administrateur de l’hôpital ; j’y demeure encore, et je suis charmé de ma condition. Le seigneur Manuel Ordonnez , mon maître, est un homme d’une piété profonde; un homme de bien, car il marche toujoui-s les yeux baissés, avec un gros rosaire à la main. On dit que dès sa jeunesse, n’ayant en vue que le bien des pauvres, il s’y est attaché avec un zèle infatigable. Aussi ses soins ne sont-ils pas demeurés sans récompense : tout lui a prospéré. Quelle bénédiction ! en faisant les affaires des pauvres, il s’est enrichi.

Quand Fabrice m’eut tenu ce discours, je lui dis : Je suis bien aise que tu sois satisfait de ton sort ; mais, entre nous, tu pouri ais, ce me semble, faire un plus beau rôle dans le monde que celui de valet : un sujet de ton mérite peut prendre un, vol plus élevé. Tu n’y penses pas, Gil Blas, me répondit-il; sache que, pour un homme de mon humeur, il n’y a point de situation plus agiéable que la mienne. Le métier de laquais i est pénible, je l’avoue, pour un imbécile; mais il n’a que des charmes pour un garçon d’esprit. Un génie supérieur qui se met en condition ne fait pas son service matériellement comme un nigaud. 11 entre dans une maison pour commander, plutôt que pour servir. 11 commence par étudier son maître; il se prête à ses défauts, gagne sa cnnûance, et le mène ensuite par 1 le nez. C’est ainsi que je mé suis conduit chez mon administi-a- \ leur. Je connus d’alwrd le pèlerin : je m’aperçus qu’il voulait

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