I.IVRF. III, CHAP. VIII
Depuis ce temps, messieurs, je vis agréablement à Varsovie; je suis aimé de mon épouse, et j’en suis encore amoureu.v.
Le prince do Radzivil me donne tous les joui-s de nouveaux témoignages d’amitié, et j’ose me vanter d’être assez bien dans l’esprit du roi de Pologne. L’importance du voyage que je fais par son ordre à Madrid m’assure de sou estime.
CHAP. VIII. — Quel accident obligea Gil Blas à chercher une nouvelle coiidilîüit.
Telle fut l’histoire que don Pompeyo raconta, et que nous entendîmes, le valet de don Alexo et moi, bien qu’on eût pris la precaiition de nous renvoyer avant qu’il en commençât le récif. Au lieu de nous retirer, nous nous étions arrêtés à la porte, que nous avions laissée entr’ouverte, et de là nous n’on avions pas perdu un mot. Après cela, ces seigneurs conli- ' nuèrent de boire; mais ils ne poussèrent pas la débauche jusqu’au jour , attendu que don Pompeyo, qui devait parler le matin au premier ministre, était bien aise auparavant de se reposer un peu. Le marquis de Zenette et mon maître embrassèrent ce cavalier, lui dirent adieu, et le laissèrent avec son parent.
Nous nous couchâmes pour le coup avant le lever de l’aurore, et don Mathias, à son réveil, me chargea d’un nousel emploi. Gil Blas, me dit-il, prends du papier et de l’encre pour écrire deux ou trois lettres que je veux le dicte,.'; je te fais mon secrétaire. Bon! dis-je en moi-même, surcroit de fonctions. Comme laquais, je suis mon maiti'e partout; comme valet de chambre, je l’habille; et j’écrirai sous lui comme secrétaire. ; le ciel en ^it loué ! Je vais, comme la tiiple Hécate, faire trois pei-sonnages difl’érents. Tu ne sais pas, continua-t-il, quel est mon dessein? Le voici : mais sois discret; il y va de ta vie. Gomme je trouve quelquefois des gens qui me vantent leurs boimes fortunes, je veux, poui' leur damer le pion, avoir dans mes poches do fausses lettres de fenunos que je leur lirai. Cela me •livertirapuui' un moment; et. plus heureux, que ceux de mes pai'cils qui ne font do.s conquêtes que poui' avoir le plaisir de les publier, j’en puldicrai cpie je n’aurai pas eu la peine de faire. Mais, ajoyla-t-il^ déguise ton écriture de manière que les billets ne paraissent pa» tous d’une même main. > . „
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CIL RLAS.
Je pris donc du papier, une plume et de l’encre, et je me mis en devoir d’obe'ir à don Mathias, qui me dicta d’abord im poulet dans ces termes : « Vous ne vous êtes point trouvé cette » nuit au rendez-vous. Ah! don Mathias, que direz-vous pour » vous justifier? Quelle était mon erreur ! et que vous me pu- » nissez bien d’avoir eu la vanité de croire que tous les amu- » sements et toutes les affaires du monde devaient céder au » plaisir de voir dona Clara de Mendoce ! » Après ce billet, il m’en fit écrire un autre, comme d’une femme qui lui sacrifiait un prince ; et un autre enfin, pai’ lequel une dame lui mandait que, si elle était assurée qu'il fût discret, elle ferait avec lui le voyage de Cythère. Il ne se contentait pas de me dicter de si belles lettres, il m’obligeait de mettre au bas des noms de pei'sonnes qualifiées. Je ne pus m'empêcher de lui témoigner que je trouvais cela très-délicat; mais' il me pria de ne lui donner des avis que lorsqu’il m’en demanderait. Je fus obligé de me taire, et d’expédier ses commandements. Cela fait, il se leva, et je l’aidai à s’habiller. Il mit les lettres dans ses poches; il sortit ensuite. Je le suivis, et nous allâmes dîner chez don Juan de Moncade, qui régalait ce jour-là cinq ou six cavaliers de ses amis.
On y fit grande chère; et la joie, qui est le meilleur assaisonnement des festins, régna dans le repas. Tous les convives contribuèrent à égayer la conversation, les uns par des plaisanteries, les autres en racontant des histoires dont ils se disaient les héros. Mon maître ne perdit pas une si belle occasion de faire valoir les lettres qu’il m’avait fait écrire. 11 les lut à haute voix, et d’un air si imposant, qu’à l’exception de son secrétaire tout le monde peut-être en fut la dupe. Parmi les cavaliers devant qui se faisait effrontément cette lecture, il y en avait un qu’on appelait don Lope de Velasco. Celui-ci, homme fort grave, au lieu de se réjouir comme les autres des prétendues bonnes fortunes du lecteur, lui demanda froidement si la conquête de dona Clara lui avait coûté beaucoup. Moins que rien , lui répondit don Mathias : elle a fait toutes les avances. Elle me voit à la promenade ; je lui plais. On me suit par son ordre ; on apprend qui je suis. Elle m'écrit, et me donne rendez-vous chez elle à une heure de la nuit où tout reposait dans sa maison. Je m’y trouvai; on
LIVKE «l, CHAP. VIII. tSI
m'introduisit dans son appartement... Je 'suis trop discret pour vous dire le reste.
' A ce récit laconique, le seigneur de Velasco fit paraître une grande altération sur son visage. 11 ne fut pas difficile de s’apercevoir de l’intérêt qu’il prenait à la dame en question. Tous ces billets, dit-il à mon maître en le regardant d’un air furieux, sont absolument faux, et surtout celui que vous vous vantez d’avoir reçu de dona Clara de Mendoce. 11 n’y a point en Espagne de fille plus réservée qu’elle. Depuis deux ans un cavaliei’, qui ne vous cède ni en naisseuicc ni en mérite personnel , met tout en usage pour s’en faire aimer. A peine en a-t-il obtenu les plus innocentes faveurs; mais il peut se flatter que, si elle était capable d’en accorder d’autres, ce ne serait qu’à lui seul. Eh! qui vous dit le contraire? interrompit don Mathias d’un air railleur. Je conviens avec vous que c’est une flUe très-honnête. De mon côté, je suis un fort honnête garçon. Par conséquent vous devez être persuadé qu’il ne s’est rien pa*ssé entre nous que de très-honnête. Ah ! c’en est trop, intciTonipit don Lope à son tour; laissons là les railleries. Vous êtes un imposteur. Jamais dona Clara ne vous a donné de rendez-vous la nuit. Je ne puis souflhi' que vous osiez noircir sa réputation. Je suis aussi trop discret pour vous dire le reste. En achevant ces mots, il rompit en visière à toute la compagnie, et se retira d’un air qui me fit juger que cette affaire pourrait bien avoir de mauvaises suites. Mon maître, qui était assez brave pour uri seigneur de son caractère, méprisa les menaces de don Lope. Le fat ! s’éciia-t-il en faisant un éclat de rire. Les chevaliers errants soutenaient la beauté de leurs maîtresses; il veut, lui, soutenir la sagesse de la sienne : cela me paraît encore plus extravagant.- I.a retraite de Velasco, à laquelle Moncade avait en vain voulu s’opposer, ne troubla point la fête. Les cavaliers , sans y faire beaucoup d’attention , continuèrent de se réjouir, et ne se séparèrent qu’à la pointe du jour suivant. Nous nous couchâmes, mon maître et moi, sur les cinq heures du matin. Le sommeil m’accablait, et je comptais de bien dormir; mais je comptais sans thon, hôte , ou plutôt sans notre portier, qui vint me réveiller une heure après, pour me dire qu’il y avait à la porte un garçon qui me demahdaiL Ah?
ni.