‹ Histoire de Gil Blas de SantillaneChapitre 81 sur 254 · LIVRE IV, CHAf* lit. SIS · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAf* lit. SIS

pédagogue. Au contraire, je coininençai à dorer la pilule, e( j’entrepris de prouver que ce projet fou n’était qu’un jeu d’esprit agréable et sans conséquence. Je ne me souviens plus de ce que je lui dis pour lui prouver cela; mais elle se rendit à mes raisons , les amants étant bien aises qu’on tlatle leurs plus folles imaginations. Nous ne regardâmes donc plus cette entreprise téméraire que comme une comédie dont il ne fal- . lut songer qu’à bien concerter la représentation. Nous choisîmes nos acteurs dans le domestique, puis nous distribuâmes les rôles; ce qui se passa sans clameurs et sans . querelles , parce que nous n’étions pas des comédiens de profession. Il fut lésolu que la dame Ortiz ferait la tartte d’ Aurore, sous le nom de doua Ximena de Guzman ; qu’on lui donnerait un valet et une suivante; et qu’Aurore, travestie en cavalier, m’aurait pour valet de chambre, avec une de ses femmes, déguisée en page, pour la servir en particulier. Les personnages ainsi réglés, nous retournâmes à Madrid, où nous apprîmes que don Luis était encore, mais qu’il ne tarderait guère à jiartir pour Salamanque. Nous fîmes faire en diligence les habits dont nous avions besoin. Loi-sqii’ils furent aclievés, ma maîtresse les Ot emballer promptement, attendu que nous ne devions les mettre qu'en temps et lieu. Puis, laissant le soin de sa maison à son homme d’affaires, elle partit dans un carrosse à quatre mules, et prit le chemin du royaume de Léon, avec tous ceux de ses domestiques qui avaient quelque rôle à jouer dans cette pièce.

Nous avions déjà traversé la Castille vieille , quand l'essieu du carrosse se rompit. C’était entre Avila et Villatlor, à trois ou quatre cents pas d’un château qu’on apereevait au pied d’une montagne. l.a nuit approchait, ét nous étions fort embarrassés. Mais il passa par hasai'd auprès de nous un paysan qui nous tira d’embarras , sans qu’il y mit beaucoup du sien. 11 npu.s uppj'it que le château qui s’otlrait à notre vue appaitenait à dona Kl vira, veuve de don Pedio de Pinarès; et il nous dit tant de bien de cette dame , que ma maitres.se m’envoya au château demander de sa pail un logement pour cette nuit. Elvire ne démentit point le rapport du jiaysan ; il est vrai que je m’acquittai de ma commission d’une’manicre qui l’amait déterminée à nous recevoir dans son château quand

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l'ile n'auriiit pas été la \)crsoimc du inondi’ ia^plus jiolie; elle me reçut d’uu air gracieux , et lit à mon compliment la réponse que je désirais. I>à-des8us nous nous rendîmes tous au château, où les mules traînèrent doucement le carrosse. Nous rencontrâmes à la porte la veuve de don Pèdre, qui venait audevant de ma maîtresse. Je passerai sous silence les discours que la civ ilité obligea de tenir de part et d’autre en cette occasion. Je dirai seulement qu'Elvire était une vieille dame qui savait mieux que femme du monde remplir les devoirs de riiospitalité. Elle conduisit Aui-ore dans un appartement superbe , où , la laissant reposer quelques moments , elle vint donner son attention 'jusqu'aux moindres choses qui nous regardaient. Ensuite , quand le souper fut pi'êl , elle ordonna (|u’on servît dans la chambre d’Amore, et toutes deux elles se mii-ent à table. La veuve de don Pèdre n'était pas de ces personnes qui font mal les honneurs d’un repas , en prenant un air rêveur ou chagrin. Elle avait l’humeur gaie , et soutenait agréablement la conversation. Elle s’exprimait nubiement et en beaux termes : j'admiiais son esprit et le tour lin qu’elle donnait à ses pensées. Aurore en paraissait aussi cliarraée que moi. Elles lièrent amitié l'une avec l'autre , et se promirent réciproquement d’avoir ensemble un commerce de lettres. Comme notre caiTOSse ne pouvait être raccommodé que le jour suivant , et que nous courions risque de partir foil tard , il fut arrêté que nous demeurerions au château le lendemain. On nous servit à notre tour des viandes avec profusion , et nous ne fûmes pas plus mal couchés que nous avions été régalés.

Le jour d'après, ma maiti’esse trouva de nouveaux charmes > dans l'entretien d’Ëlvire. E^les dînèrent dans ime grande salle où il y avait plusieurs tableaux. On en remarquait un , entre autres , dont les figures étaient mervdileusement bien représentées; mais il offrait aiix yeux un spectacle bien tragique. * Un cavalier mort, couché à la renverse pt noyé dans son sang, y était peint; et, tout mort qu'il paraissait, il avait un air menaçant. On voyait auprès de lui une jeune dame dans imc autre attitude, quoiqu’elle fût aussi étendue par terre. Elle avait une épée plongée dans son sein , et rendait les dentiers jwupirs, en attachant ses regards mourants sm* un jeune

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homme qui semblait avoir une douleur mortelle de la perdre. Le peintre avait encore, charpé sou tableau d’une ligure qui n'échappa point à mon attention, (tétait un vieillard de bonne mine, qui, vivement touché des objets qui frappaient sa vue, ne s'y montrait pas moins sensible que le jeune homme. On eût dit que ces images sanglantes leur faisaient sentir à tous deux les mêmes atteintes , mais qu’ils en recevaient difléremment les impressions. Le vieillard , plongé dans une profonde tristesse, en paraissait comme accablé ; au lieu qu’il y avait de la fureur mêlée avec l’affliction du jeune homme. Toutes ces choses étaient peintes avec des expressions si fortes, que nous ne pouvions nous lasser de les regarder. Ma maîtresse demanda quelle triste histoire ce tableau représentait. Madame, dit Elvirc , c’est une peinture lidèle des malheui’s de ma famille. Cette réponse piqua la curiosité d’Aurore, qui témoigna un si grand désir d’en savoir davantage, que la veuve de don Pedre ne. put se dispenser de lui promettre la satlsfaclion qu’elle souhaitait. Cette promesse, qui se fit devant Ortiz, ses deux compagnes et moi , nous arrêta tous quatre dans la salle après le repas. Ma maiti-esse voulut nous renvoyer ; mais El- ^ ire, qui s’aperçut bien que nous mourions d’envie d’entendre l’explication du tableau , eut la bonté de nous retenir, en disant que l’histoire qu’elle allait raconter n’était pas de celles qui demandent du secret. Un moment après, elle commença son récit dans ces termes.

CHAP. IV. — Le MARlACË,nE VENGEANCE. [NoUVjllc'.)

Roger, roi de Sicile , avait un frère et une sœur. Ce frère, appelé Mainfroi, se révolta contre lui, et alluma dans le

' Cet épisode de Cil Blas, fondé en partie sur l'histoire, a fait naître deux tragédies, savoir : Tancride et Sigismond, en anglais, par Thompson (le chantre des S<a^ sons); l’aiitrc, intitulée Blanche et Gviscard, par Sa n ri n. La tragédie anglaise, traduite par La Place, remplit les Aferctires de France des mois de janvier et février 1761. Saurin l'a imitée. < La dernière scène de cette tragédie présente le tahlean

> qui, dans Gil Blat, excite la cnrioaité de doaa Aurore, et occasionne le récit de la

> nouvelle. L'auteur tragique a suivi presque entièrement la marche du romancier.

> Eurique, dont il a fait GiiiscarJ, est de même élevé par Silfredi ; seulement il n'ap- » prend le secret de sa naissance qu'au moment de la mort du roi. Constance, dans s la tragédie, est la soeur et non b nièce du roi, auquel aacccde Onisetrd. Au reste, s l'anUiur a rendn tons les autres détails racoutés daus la nouvelle, ce qui l'a ohligé s de reufermer un grand no.'ribre d'événements dans nu court espace de temps. > (Extrait de l’aceriittement qui précède la tragédie de Bbuebe et Guiscard.)

royaume une guerre qui fu^. dangereuse et sanglante; mais eut le malheur de pei-dre deux batailles, et de tomber entre les mains du roi, qui se contenta de lui ôter la liberté, pour le punir de sa révolte. Cette clémence ne servit qu'à faire, passer Roger pour un barbare dans l’esprit d'une partie de ses sujets. Ils disaient qu'il n’avait sauvé la vie à son frère, que pour exercer sur lui une vengeance lente et inhiunedne. Tous les autres, avec plus de fondement, n’imputaient les b’aitements durs que Mainfroi souffrait dans sa prison qu’à sa .sœur Mathilde. Celte princesse avait en effet toujours haï ce prince, et ne cessa point de le persécuter tant qu’il vécut. Elle raoumt peu de temps après lui, et Ton regarda sa mort comme une juste punition de ses sentiments dénaturés.

Mainfroi laissa deux fils; ils étaient encore dans Tenianco. Roger eut quelque envie de s’en défah'e, de crainte que, parvenus à un âge plus avancé, le désii- de venger leur père ne les portât à relever un parti qui n’était pas si bien abattu , qu’il ne pût causer de nouveaux troubles dans l’État. Il communiqua son dessein au sénateur Leontio Siffredi, son ministre, qui ne l’approuva point et qui, pour Ten -détourner, se chargea de l'éducation du prince Enrique , qui était Taine , et lui conseilla de confier au connétable de Sicile la conduite du plus jeune, qu’on appelait don Pèdre. Roger, persuadé que ses neveux seraient élevés par ces deux hommes dans la soumission qu’ils lui devaient, les leur abandonna, et prit soin lui-même de Constance , sa nièce. Elle était de Tâge d’Enrique, et fille unique de la princesse Mathilde. Il lui donna des femmes et des maîtres, et n’épargna rien pour son éducation.

Leontio Sifff'edi avak un château à deux petites lieues de Païenne, dans un lieu nommé Belmonte. C’était là que ce ministre s’attachait à rendre Enrique digne de monter un jour sur le trône de Sicile. Il remarqua d’abord dans ce prince des qualités si aimables, qu’il s’y attacha comme s’il n'avait point eu d’enfant : il avait pourtant deux filles. L’aînée , qu’on nommait Blanche, plus jeune d’une année que le prince, était pourvue d’une beauté pai faite ; et la cadette, appelée Porcie, après avoir en naissant causé la mort de sa mère, était encore au berceau. Blanche et le prince Enrique sentirent de Tamuur Tun pour Tautre dès qu’ils furent capables d’aimer; mais Us

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