‹ Histoire de Gil Blas de Santillane. Précédée des jugements et témoignages sur Le Sage et sur Gil BlasChapitre 37 sur 70 · Jour djgne d'être marqué d'une pierre blanche · texte numérisé non relu

Jour djgne d'être marqué d'une pierre blanche

régala d'une fête pastorale. Il habilla en bergers dix garçons des mieux faits, et dix jeunes filles; il employa tous les rubans et toutes les aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diverses danses, et chanta mille chansonnettes tendres et légères. Néanmoins, quoique rien n'ait jamais été plus galant, cela ne fit pas un grand effet : il faut qu'on n'aime plus comme autrefois la pastorale.

Pour aujourd'hui, continua-t-il, tout roule sur mon compte, et je dois fournir aux bourgeois d'Olmedo un spectacle de mon invention : Finis coronabit opus. J'ai fait élever un théâtre, sur lequel, Dieu aidant, je ferai représenter par mes disciples une pièce que j'ai composée; elle a pour titre : Les Amusements de Muley Bugentuf, roi de Maroc. Elle sera parfaitement bien jouée, parce que j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sont des enfants de famille de Pegnafîel et de Ségovie, que j'ai en pension chez moi. Les excellents acteurs ! Il est vrai que je les ai exercés : leur déclamation paraîtra frappée au coin du maître, ut ita dicam. A l'égard de la pièce, je ne t'en parlerai point; je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu'elle doit enlever tous les spectateurs. C'est un de ces sujets tragiques qui remuent l'âme par les images de mort qu'ils offrent à l'esprit. Je suis du sentiment d'Aristote : il faut exciter la terreur. Ah ! si je m'étais attaché au théâtre, je n'aurais jamais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins; je me serais baigné dans le sang. On aurait toujours vu périr dans mes tragédies non seulement les principaux personnages, mais les gardes mêmes : j'aurais égorgé jusqu'au souffleur; enfin, je n'aime que l'effroyable; c'est mon goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude, entretiennent le luxe des comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs.

Dans le temps qu'il achevait ces paroles, nous vîmes

sortir du village et entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. C'étaient les deux époux, accompagnés de leurs parents et de leurs amis, et précédés de dix à douze joueurs d'instruments, qui, jouant tous ensemble, formaient un concert très bruyant. Nous allâmes au-devant d'eux, et Diego se fit connaître. Des cris de joie s'élevèrent aussitôt dans l'assemblée, et chacun s'empressa de courir à lui. Il n'eut pas peu d' affaires à recevoir tous les témoignages d'amitié qu'on lui donna. Toute sa famille et tous ceux mêmes qui étaient présents l'accablèrent d'embrassades, après quoi son père lui dit : Tu sois le bien venu, Diego ! Tu retrouves tes parents un peu engraissés, mon ami; je ne t'en dis pas davantage présentement; je t'expliquerai cela tantôt par le menu. Cependant tout le monde s'avança dans la plaine, se rendit sous les tentes, et s'assit autour des tables qu'on y avait dressées. Je ne quittai pas mon compagnon, et nous dînâmes tous deux avec les nouveaux mariés, qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long, parce que le maître d'école eut la vanité de le vouloir donner à trois services, pour l'emporter sur ses frères qui n'avaient pas fait les choses si magnifiquement.

Après le festin, tous les convives témoignèrent une grande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas, ne doutant pas, disaient-ils, que la production d'un aussi beau génie que le sien ne méritât d'être entendue. Nous nous approchâmes du théâtre, au-devant duquel tous les joueurs d'instruments s'étaient déjà placés pour jouer dans les entr'actes. Comme chacun, dans un grand silence, attendait qu'on commençât, les acteurs parurent sur la scène; et l'auteur, le poème à la main, s'assit dans les coulisses, à portée de souffler. Il avait eu raison de nous dire que la pièce était tragique; car, dans le premier acte, le roi de Maroc, par manière de récréation, tua cent esclaves maures à coups de flèches ; dans le second, il coupa la tête à trente

ofTiciers portugais qu'un de ses capitaines avait faits prisonniers de guerre; et dans le troisième, enfin, ce monarque, soûl de ses femmes, mit le feu lui-même à un palais isolé où elles étaient enfermées et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais, étaient des figures d'osier faites avec beaucoup d'art, et le palais, composé de carton, parut tout embrasé par un feu d'artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui semblaient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce, et ferma le théâtre d'une façon très divertissante. Toute la plaine retentit du bruit des applaudissements que reçut une si belle tragédie ; ce qui justifia le bon goût du poète, et fit connaître qu'il savait bien choisir ses sujets.

Je m'imaginais qu'il n'y avait plus rien à voir après les Amusements de Muley Bugentuf ; mais je me trompais. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle : c'était la distribuiton des prix car Thomas de la Fuente, pour rendre la fête plus solennelle, avait fait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires, et il devait ce jour-là donner à ceux qui avaient le mieux réussi des livres achetés de ses propres deniers à Ségovie. On apporta donc tout à coup sur le théâtre deux longs bancs d'école, avec une armoire/ à livres, remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène, et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenait aussi bien sa morgue qu'un préfet de collège. Il avait à la main une feuille de papier où étaient écrits les noms de ceux qui devaient remporter des prix. Il la donna au roi de Maroc, qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu'on nommait allait respectueusement recevoir un livre des mains du pédant; puis il était couronné de lauriers, et on le faisait asseoir sur un des deux bancs, pour l'exposer aux regards de l'assistance admirative. Quelque envie toutefois qu'eût le maître d'école de renvoyer les spectateurs contents, il

ne put en venir à bout, parce qu'ayant distribué presque tous les prix aux pensionnaires, ainsi que cela se pratique, les mères de quelques externes prirent feu là-dessus, et accusèrent le pédant de partialité : de sorte que cette fête, qui jusqu'à ce moment avait été si glorieuse pour lui, pensa finir aussi mal que le festin des Lapithes.

Page 1