TOM. II. D
d'un si mauvais pas; mais je ne voyois qu'un châtiment infaillible pour moi, et je n'étois pas assez amoureux pour le braver. Je ne songeai qu'à me sauver avec mes dieux pénates, je veux dire, avec mes hardes. Je disparus de l'hôtel en un clin d'oeil ; et je fis en moins de rien enlever et transporter ma valise chez un muletier qui devoit le jour suivant partir à trois heures du matin pour Tolède. J 'au rois souhaité d'être déjà chez le comte de Polan, dont la maison me paroissoit le seul asile qui fût sûr pour moi. Mais je n'y ètois pas encore ; et je ne pouvois sans inquiétude penser au temps qui me restoit à passer dans une ville où j'appréhendois qu'on ne me cherchât dès la nuit même.
Je ne laissai pas d'aller souper à mon auberge, quoique je fusse aussi troublé qu'un débiteur qui sait qu'il y a des alguazils à ses trousses. Ce que je mangeai ce soir-là ne fit pas, je crois, un excellent chyle dans mon estomac. Misérable jouet de la crainte, j'examinois toutes les personnes qui entroient dans la salle ; et quand par malheur il y venoit des gens de mauvaise mine, ce qui n'est pas rare dans ces endroits-là, je frissonnois de peur. Après avoir soupe dans de continuelles alarmes, je me levai de table, et m'en retournai chez mon muletier, où je me jetai sur de la paille fraîche jusqu'à l'heure du départ.
On peut dire que ma patience fut bien exercée pendant ce temps-là ; mille désagréables pensées vinrent m'assaillir. Si quelquefois je m'assoupissois, je voyois le marquis furieux qui meurtrissoit de coups le beau vjsage de Laure, et brisoit tout chez elle ; ou bien je l'entendois or-
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donner à ses domestiques de me faire mourir sous le bâton. Je me réveillois là-dessus en sursaut; et le réveil, qui est ordinairement si doux après un songe affreux, me devenoit plus cruel encore que mon songe.
Heureusement le muletier me retira d'une si grande peine, en venant m'avertir que ses mules étoient prêtes. Je fus aussitôt sur pied, et grâces au ciel je partis radicalement guéri de Laure et de la chiromancie. A mesure que nous nous éloignions de Grenade, mon esprit reprenoit sa tranquillité. Je commençai à m* entretenir avec le muletier; je ris de quelques plaisantes histoires qu'il me raconta, et je perdis insensiblement toute ma frayeur. Je dormis d'un sommeil paisible à Ubeda, où nous allâmes coucher la première journée, et la quatrième nous arrivâmes à Tolède. Mon premier soin fut de m'informer de la demeure du comte de Polan, et je m'y rendis, bien persuadé qu'il ne souffriroit pas que je fusse logé ailleurs que chez lui. Mais je cOmptois sans mon hôte. Je ne trouvai au logis que le concierge, qui me dit que son maître étoit parti la veille pour le château de Leyva, d'où on lui avoit mandé que Séraphine étoit dangereusement malade.
Je ne m'étois point attendu à l'absence du comte : elle diminua la joie que j'avois d'être à Tolède, et fut cause que je pris un autre dessein. * Me voyant si près de Madrid, je résolus d'y aller.. Je fis réflexion que je pourrois me pousser à la cour, où un génie supérieur, à ce que j'avois oui dire, n'étoit pas absolument nécessaire pour s'avancer. Dès le lendemain je me servis de la
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commodité d'un cheval de retour, pour me Conduire à cette capitale de l'Espagne. La fortune m'y conduisoit, pour me faire jouer de plus grands rôles que ceux qu'elle m'avoit déjà fait faire.