‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 29 sur 94 · GIL 3MS · texte numérisé non relu

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tiers que je me joignisse aux enfants de bonne volonté qu'il avoit sur son bord.

Nous ne tardâmes guère à trouver une occasion de nous signaler. Nous rencontrâmes aux environs de l'île d'Albouran*, un corsaire de M elilla t qui retournent vers les côtes d'Afrique avec un bâtiment espagnol qu'il avoit pris à la hauteur de Carthagène $, et qui étoit richement chargé. Nous attaquâmes vivement l'Africain, et nous nous rendîmes maîtres de ses deux vaisseaux, où il y avoit quatre-vingts chrétiens qu'il emmenoit esclaves en Barbarie. Alors, profitant d'un vent qui s'éleva, et qui nous étoit favorable pour gagner la côte de Grenade, nous arrivâmes en peu de temps à Punta de Helena.

Comme nous demandions aux esclaves que nous avions délivrés de quel endroit ils étoient, je fis cette question à un homme de très-bonne mine, et qui pouvoit bien avoir cinquante ans. Il me répondit en soupirant qu'il étoit d'Antequerre. Je me sentis ému de sa réponse sans savoir pourquoi ; et mon' émotion dont il s'aperçut, excita en lui un trouble que je remarquai. Je suis, lui dis-je, votre concitoyen. Peut-on vous demander le nom de votre famille ? Hélas ! me répondit-il, vous renouvelez ma douleur en exigeant de moi que je satisfasse votre curiosité. Il y a dix-huit années que j'ai quitté le séjour d'Antequerre, où l'on ne doit se souvenir de moi

* Petite île dans la Méditerranée, sur les côtes du royaume de Fez.

t Melilla, petite ville du même royaume, t Carthagène, ou la nouvelle Carthage, ville du royaume de Murcie, sur les côtes de la Méditerranée.

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qu'avec horreur. Vous n'avez peut-être vousmême que trop entendu parler de moi. Je me nomme don Anastasio de Rada. Juste ciel ! m'écriai-je, dois-je croire ce que j'entends? Quoi! vous seriez don Anastasio; seroit-ce mon père que je verrois? Que dites-vous, jeune homme ? s'écria-t-il à son tour en me considérant avec surprise. Seroit-il bien possible que vous fassiez cet enfant malheureux qui étoit encore dans les flancs de sa mère quand je la sacrifiai à ma fureur ? Oui, mon père, lui dis-je ; c'est moi que la vertueuse Estéphanie a mis au monde trois mois après la nuit funeste où vous la laissâtes noyée dans son sang.

Don Anastasio n'attendit pas que j'eusse achevé ces paroles pour se jeter à mon cou. 11 me serra entre ses bras, et nous ne fîmes pendant un quartd'heure que confondre nos soupirs et nos larmes. Après nous être abandonnés aux tendres mouvements qu'une pareille reconnoissance ne pouvoit manquer d'exciter en nous, mon père leva les yeux au ciel pour le remercier d'avoir sauvé la vie à Estéphanie ; mais un moment après, comme s'il eût craint de lui rendre grâces mal à propos, il m'adressa la parole, et me demanda de quelle manière on avoit reconnu l'innocence de sa femme. Seigneur, lui répondis-je, personne que vous n'en a jamais douté. La conduite de votre épousé a toujours été sans reproche. Il faut que je vous désabuse. Sachez que c'est don Huberto qui vous a trompé. En même temps je lui contai toute la perfidie de ce parent, quelle vengeance j'en avois tirée, et ce qu'il m'avoit avoué en mourant.

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Mon père fut moins sensible au plaisir d'avoir recouvré la liberté, qu'à celui d'entendre les nouvelles que je lui annonçois. Il recommença, dans l'excès de la joie qui le transportait, à m'embrasser tendrement. 11 ne pouvoit se lasser de me témoigner combien il étoit content de moi. Allons, mon fils, me dit-il, prenons vite le chemin d' Antequerre ! Je brûle d'impatience de me jeter aux pieds d'une épouse que j'ai si indignement traitée. Depuis que vous m'avez fait connoître mon injustice, j'ai des remords qui me déchirent le cœur.

J'avois trop d'envie de rassembler ces deux personnes qui m'étoient si chères, pour en retarder le doux moment. Je quittai l'armateur; et, de l'argent que je reçus pour ma part de la prise que nous avions faite, j'achetai à Adra deux mules, mon père ne voulant plus s'exposer aux périls de la mer. Il eut tout le loisir sur la route de me raconter ses aventures, que j'écoutai avec cette avide attention que prêta le prince d'Ithaque au récit de celles du roi son père. Enfin, après plusieurs journées, nous nous rendîmes au bas de la montagne la plus voisine d'Antequerre, et nous fîmes halte en cet endroit. Comme nous voulions arriver secrètement au logis, nous n'entrâmes dans la ville qu'au milieu de la nuit.

Je vous laisse à imaginer la surprise où fut ma mère, de revoir un mari qu'elle croyoit avoir, perdu pour jamais; et la manière, pour ainsi dire, miraculeuse dont il lui étoit rendu, devenoit encore pour elle un autre sujet d'étonnement. Il lui demanda pardon de sa barbarie avec des

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marques si vives de repentir, qu'elle ne put se défendre d'en être touchée. Au lien de le regarder comme un assassin, elle ne vit plus en lui qu'un homme à qui le ciel l'avoit soumise, tant le nom d'époux est sacré pour une femme qui a de la vertu ! Estéphanie avoit été si en peine de moi, qu'elle fut charmée de mon retour. Elle n'en ressentit pas toutefois une joie pure. Une sœur de Hordalès procédoit criminellement contre le meurtrier de son frère ; elle me faisoit chercher partout ; de sorte que ma mère, ne me voyant pas en sûreté dans notre maison, n'étoit pas sans inquiétude. Cela m'obligea dès cette nuit-là même de partir pour la cour, où je viens, seigneur, solliciter ma grâce, que j'espère obtenir, puisque vous voulez bien parler en ma faveur au premier ministre, et m 'appuyer de tout votre crédit.

Le vaillant fils de don Anastasio finit là son récit ; après quoi je lui dis d'un air important : C'est assez, seigneur don Roger; le cas me paroît graciable. Je me charge de détailler votre affaire à son excellence, dont j'ose vous promettre la protection. Le Grenadin, sur cela, se répandit en remercîments qui ne m'auroient fait qu'entrer par une oreille et sortir par l'autre, s'il ne m'eût assuré que sa reconnoissance suivroit de près le service que je lui rendrois. Mais d'abord qu'il eut touché cette corde-là, je me mis en mouvement. Dès le jour même je contai cette histoire au duc, qui, m'ayant permis de lui présenter le cavalier, lui dit : Don Roger, je suis instruit de l'affaire d'honneur qui vous a fait venir à la cour ; Santillane m'en a dit toutes les circonstances. Ayez l'esprit tranquille : vous n'avez rien fait

qui ne soit excusable; et c'est particulièrement aux gentilshommes qui vengent leur honneur offensé, que sa majesté aime à faire grâce. Il faut pour la forme tous mettre en prison ; mais soyez assuré que vous n'y demeurerez pas longtemps. Vous avez dans Santillane un bon ami qui se chargera du reste ; il hâtera votre élargissement.

Don Roger fit une profonde révérence au ministre, sur la parole duquel il alla se constituer prisonnier. Ses lettres de grâce furent bientôt expédiées par mes soins. En moins de dix jours j'envoyai ce nouveau Télémaque rejoindre son Ulysse et sa Pénélope ; au lieu que s'il n'eût pas eu de protecteur et d'argent, il n'en auroit peutêtre pas été quitte pour une année de prison. Je ne tirai pourtant de ce service rendu que cent pistoles. Ce n'étoit point là un grand coup de filet; mais je n'étois pas encore un Calderone pour mépriser les petits.

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