‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 31 sur 94 · TOM. II. H · texte numérisé non relu

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de tous autres, c'est-à-dire, qu'il soit défend» aux personnes de sa profession de s'établir dans les lieux où il sera. Par reconnoissance il comptera deux cents pistoles à celui qui lui remettra le privilège expédié. Je dis au saltimbanque, en tranchant du protecteur : Allez, mon ami, je ferai votre affaire. Véritablement, peu de jours après, je le renvoyai avec des patentes qui lai permettaient de tromper le peuple exclusivement dans tons les royaumes d'Espagne.

J'éprouvai la vérité du proverbe qui dit que l'appétit vient en mangeant ; mais outre que je me sentois plus avide à mesure que je devenois plus riche, j'avois obtenu de son excellence si facilement les quatre grâces dont je viens de parler, que je ne balançai point à lui en demander une cinquième. C'étoit le gouvernement de la ville de Vera, sur la côte de Grenade, pour un chevalier de Calatrava qui m'en offroit mille pistoles. Le ministre se prit à rire en me voyant si âpre à la curée. Vive Dieu ! ami Gil Blas, me dit-il, comme vous y allez ! Vous aimez furieusement à obliger votre prochain. Ecoutez, lorsqu'il ne sera question que de bagatelles, je n'y regarderai pas de si près ; mais quand vous voudrez des gouvernements ou d'autres choses considérables, vous vous contenterez, s'il vous plaît, de la moitié du profit ; vous me tiendrez compte de l'autre. Vous ne sauriez vous imaginer, continuat-il, la dépense que je suis obligé de faire, ni combien de ressources il me faut pour soutenir la dignité de mon poste ; car, malgré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je vous avoue que je ne suis point assez imprudent

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pour vouloir déranger mes affaires domestiques. Réglez-vous sur cela.

Mon maître, par ce discours, m'ôtant la crainte de l'importuner, ou plutôt m 'excitant à retourner souvent à la charge, me rendit encore plas affamé de richesses que je ne l'étois auparavant. J'aurois alors volontiers fait afficher que tous ceux qui souhaitaient obtenir des grâces de la cour n avoient qu'à s'adresser à moi. J'allois d'un côté, Scipion de l'autre. Je ne cherchois qu'à faire plaisir pour de l'argent. Mon chevalier de Calatrava eut le gouvernement de Vera pour ses mille pistoles; et j'en fis bientôt accorder un autre pour le même prix à un chevalier de Saint- Jacques. Je ne me contentai pas de faire des gouverneurs, je donnai des ordres de chevalerie, je convertis quelques bons roturiers en mauvais gentilshommes par d'excellentes lettres de noblesse. Je voulus aussi que le clergé se ressentit de mes bienfaits. Je conférai de petits bénéfices, des canonicats, et quelques dignités ecclésiastiques. A l'égard des évéchés et des archevêchés, c'étoit don Rodrigue de Calderone qui en étoit la collateur. Il nommoit encore aux magistratures* aux commanderies et aux vice-royautés ; ce qui suppose que les grandes places n'étoient pas mieux remplies que les petites; car les sujets qU£ nous choisissions pour occuper les postes dont nous faisions Un si honnête trafic, n'étoient pas toujours les plus habiles gens du monde, ni les plus réglés. Nous savions bien que, dans Madrid, les railleurs s'égayoiènt là-dessus à nos dépens ; mais nous ressemblions aux avares, qui se consolent des huées du peuple en revoyant leur or.

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Isocrate a raison d'appeler l'intempérance et la folie, les compagnes inséparables des riches. Quand je me vis maître de trente mille ducats, et en état d'en gagner peut-être dix fois autant, je crus devoir faire une figure digne d'un confident de premier ministre. Je louai un hôtel entier que je fis meubler proprement. J'achetai le carrosse d'un escrwano* qui se l'étoit donné par ostentation, et qui cherchoit à s'en défaire par le conseil de son boulanger. Je pris un cocher, trois laquais ; et, comme il est juste d'avancer ses anciens domestiques, j'élevai Scipion au triple honneur d'être mon valet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil, c'est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J'en perdis ce qui me restoit de jugement. Je n'étois guère moins fou que les disciples de Porcius Latro t, qui, lorsqu'à force d'avoir bu du cumin, ils s'étoient rendus aussi pâles que leur maître, s'imaginoient être aussi savants que lui : peu s'en falloit que je ne me crusse parent du duc de Lerme. Je me mis dans la tête que je passerois pour tel, ou peut-être pour un de ses bâtards ; ce qui me flattoit infiniment.

Ajoutez à cela qu'à l'exemple de son excellence qui tenoit table ouverte, je résolus de donner aussi à manger. Pour cet effet, je chargeai Scipion de me déterrer un habile cuisinier, et il m'en trouva un qui étoit comparable peut-être à celui du romain Nomentanus, de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux ; et, après

• Eêcribano, notaire on grenier.

t Orateur romain, célèbre, qni se tua dans nn accèi de fièvre, l'an de Rome 730.

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avoir fait mes autres provisions, je commençai à recevoir compagnie. Il venoit souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux commis du bureau du ministre, qui prenoient fièrement la qualité de secrétaires d'état. Je leur faisois très-bonne chère, et les renvoyois toujours bien abreuvés. De son côté, Scipion (car tel maître tel valet) avoit aussi sa table dans l'office, où il régaloit à mes dépens les personnes de sa connoissance. Mais outre que j'aimois ce garçon-là, comme il contribuoit à me faire gagner du bien, il me paroissoit en droit de m 'aider à le dépenser* D'ailleurs je regardois ces dissipations en jeune homme, je ne voyois pas le tort qu'elles me faisoient ; je ne considérois que l'honneur qui m'en revenoit. Une autre raison encore m'empêchoit d'y prendre garde : les bénéfices et les emplois necessoient pas de faire venir l'eau au moulin. Je voyois mes finances augmenter de jour en jour. Je m'imaginai pour le coup avoir attaché un clou à la roue de la fortune.

11 ne manquoit plus à ma vanité que de rendre Fabrice témoin de ma vie fastueuse. Je ne doutois pas qu'il ne fût de retour d'Andalousie ; et, pour me donner le plaisir de le surprendre, je lui fis tenir un billet anonyme, par lequel je lui mandois qu'un seigneur sicilien de ses amis l'attendoit à souper : je lui marquois le jour, l'heure et le lieu ou il falloit qu'il se trouvât. lie rendez-vous étoit chez moi. Nunez y vint, et fut extraordinairement étonné d'apprendre que j'étois le seigneur étranger qui l'avoit invité à souper. Oui, lui dis-je, mon ami, je suis le maître de cet hôtel ! J'ai un équipage, une bonne table, et de plus un

coffre-fort. Est-il possible, s'écria-t-il avec viva»cité, que je- te retrouve dans l'opulence ? Que je •me sais bon gré de t'avoir placé auprès du comte Galiano ! Je te disois bien que c'étoit un seigneur généreux, et qu'il ne tarderoit guère à te mettre à ton aise. Tu Auras sans doute, ajouta-t-il, suivi le sage conseil que je t'avois donné de lâcher un peu la bride au maître-d'hôtel; je fen félicite. Ce n'est qu'en tenant cette prudente conduite, que les intendants deviennent si gras dans les grandes maisons.

Je laissai Fabrice s'applaudir tant qu'il lai plut de m'avoir mis chez le comte Galiano. Après quoi, pour modérer la joie qu'il sentoit de m'avoir procuré un si bon poste, je lai détaillai les marques de reconnoissance dont ce seigneur arvoit payé mes services. Mais, m 'apercevant que mon poète, pendant que je lui faisois ce détail, chantoit en lui-même la palinodie, je lui dis : Je pardonne au Sicilien son ingratitude. Entre nous, j'ai plutôt sujet de m'en louer que de m'en plaindre. Si le comte n'en eût pas mal usé avec moi, je TauroiS suivi en Sicile, où je le servirais encore dans l'attente d'un établissement incertain. En un mot, je ne serois pas confident du duc de Lerme.

Nunez fut si vivement frappé de ces derniers mots, qu'il demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Puis, rompant tout à coup le silence, I/ai-je bien entendu? me dit-il. Quoi! vous avez la confiance du premier ministre ? Je la partage, lui répondis-je, avec don Rodrigue de Calderone ; et, selon toutes les apparences, j'irai loin. En vérité, seigneur de San*

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tillane, répliqua- t-il, je vous admire. Vous êtes capable de remplir toute sorte d'emplois. Que de talents tous réunissez en vous! ou plutôt pour me servir d'une expression de notre tripot, vous avez l'outil universel, c'est-à-dire, vous êtes propre à tout. Au reste, seigneur, poursuivit-il, je suis ravi de la prospérité de votre seigneurie. Oh que diable, interrompis-je, monsieur Nunez, trêve de seigneur et de seigneurie ! Bannissons ces termes-là, et vivons toujours ensemble familièrement. Tu as raison, reprit-il ; je ne dois pas te regarder d'un autre œil qu'à l'ordinaire, quoique tu sois devenu riche ; mais, ajouta-t-il, je t'avouerai ma faiblesse ; en m'annonçant ton heureux sort, tu m'as ébloui ; par bonheur mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Blas.

Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq commis qui arrivèrent. Messieurs, leur dis-je en leur montrant Nunez, vous souperez avec le seigneur don Fabricio, qui fait des vers dignes du roi Numa, et qui écrit en prose comme on n'écrit point. Par malheur je parlois à des gens qui faisoient si peu de cas de la poésie, que le poète en pâlit. A peine daignèrent-ils jeter les yeux sur lui. Il eut beau, pour s'attirer leur attention, dire des choses très-spirituelles, ils ne les sentirent pas. Il en fut si piqué, qu'il prit une licence poétique. Il s'échappa subtilement de la compagnie, et disparut. Jîos commis ne s'aperçurent pas de sa retraite, et se mirent à table, sans même s'informer de ce qu'il étoit devenu.

Comme j'achevois de m'habiller le lendemain matin, et me disposois à sortir, le poète des Astojies entra dans ma chambre. Je te demande

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pardon, mon ami, me dit-il, si j'ai hier au soir rompu en visière à tes commis ; mais, franchement, je me suis trouvé parmi eux si déplacé, que je n'ai pu y tenir. Les fastidieux person- < nages avec leur air suffisant et empesé ! Je ne comprends pas comment toi, qui as l'esprit si délié, tu peux Raccommoder de convives si lourds. Je veux dès aujourd'hui t'en amener de plus légers. Tu me feras plaisir, lui répondis-je, et je m'en fie à ton goût là-dessus. Tu as raison, répliqua-t-il. Je te promets des génies supérieurs et des plus amusants. Je vais de ce pas chez un marchand de liqueurs où ils vont s'assembler dans un moment. Je les retiendrai de peur qu'ils ne s'engagent ailleurs ; car c'est à qui les aura à dîner ou à souper, tant ils sont réjouissants.

A ces paroles il me quitta ; et le soir, à l'heure du souper, il revint accompagné seulement de six auteurs, qu'il me présenta l'un après l'autre en me faisant leur éloge. A l'entendre, ces beaux esprits surpassoient ceux de la Grèce et de l'Italie ; et leurs ouvrages, disoit il, méritoient d'être imprimés en lettres d'or. Je reçus ces messieurs très-poliment. J'affectai même de les combler d'honnêtetés; car la nation des auteurs est un peu vaine et glorieuse. Quoique je n'eusse pas recommandé à Scipion d'avoir soin que l'abondance régnât dans ce repas, comme il savoit quelle sorte de gens je devôis ce jour-là régaler, il avoit fait renforcer les services.

Enfin, nous nous mîmes à table fort gaîment. Mes poètes commencèrent à s'entretenir d'euxmêmes et à se louer. Celui-ci, d'un air fier, citoit les grands seigneurs et les femmes de qualité dont sa muse faisoit les délices. Celui-là, bl&-

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mant le choix qu'une académie de gens de lettres venoit de faire de deux sujets, disoit modestement que c'étoit lui qu'elle au roi t dû choisir. Il n'y avoit pas moins de présomption dans les discours des autres. Au milieu du souper, les voilà qui m'assassinent de vers et de prose. Ils- se mettent à réciter à la ronde chacun un morceau de ses écrits. L'un débite un sonnet, l'autre déclame une scène tragique, et un autre lit la critique d'une comédie. Un quatrième voulant à son tour faire la lecture d'une ode d'Anacréon, traduite en mauvais vers espagnols, est interrompu par un de ses confrères qui lui dit qu'il s'est servi d'un terme impropre. L'auteur de la traduction n'en convient nullement; de là naît une dispute dans laquelle tous les beaux esprits prennent parti. Les opinions sont partagées, les disputeurs s'échauffent ; ils en viennent aux invectives : passe encore pour cela : mais ces furieux se lèvent de table et se battent à coups de poing» Fabrice, Scipion, mon cocher, mes laquais, et moi, nous n'eûmes pas peu de peine à leur faire lâcher prise. Lorsqu'ils se virent séparés, ils sortirent de ma maison comme d'un cabaret, sans me faire la moindre excuse de leur impolitesse.

Nunez, sur la parole de qui je m'étois fait de ce repas une idée agréable, demeura fort étourdi de cette, aventure. Hé bien, lui dis-je, notre ami, me vanterez-vous encore vos convives ? Par ma foi, vous m'avez amené là de vilaines gens ! Je m'en tiens à mes commis, ne me parlez plus d'auteurs. Je n'ai garde, me répondit-il, de t'en présenter d'autres ; tu viens de voir les plus raisonnables,

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