TOM. II. I
GEL BLÀ8
A ces moto il Tint me trouver. Quel tintamare ! lai dis-je. Quelle sorte de personnes régaleztous donc là-bas? Sont-ce des poètes? Non pas, s'il tous plaît, me répondit-il. Ce seroit dommage de donner votre vin à boire à ces genslà; j'en fais un meilleur usage. Il y a parmi mes convives un jeune homme très-riche qui veut obtenir un emploi par votre crédit et pour son argent. Cest pour lui que la fête se fait. A chaque coup qu'il boit, j'augmente de dix pistolet» le bénéfice qui doit vous en revenir. Je veux le faire boire jusqu'au jour. Sur ce piedlà, repris-je, va te remettre à table, et ne ménage point le vin de ma cave.
Je ne jugeai point à propos de l'entretenir alors de Catalina ; mais le lendemain à mon lever je lui parlai de cètte sorte : Ami Scipion, tu sais de quelle manière nous vivons ensemble. Je te traite plutôt en camarade qu'en domestique : tu aurbis tort par conséquent de me tromper comme un maître^ N'ayons donc point de secret l'un pour l'autre: Je vais t'apprendre une chose qui te surprendra, et toi de ton côté tu me diras ce que tu penses des femmes que tu m'as fait connoître. Entre nous, je les soupçonne d'être deux matoises d'autant plus raffinées, qu'elles affectent plus de simplicité. Si je leur rends justice, le prince d'Espagne n'a pas grand sujet de se louer de moi ; car, je te l'avouerai, c'est pour lui que je t'ai demandé une maîtresse. Je l'ai mené chez Catalina, et il en est devenu amoureux. Seigneur, me répondit Scipion, vous en uses trop bien avec moi pour que je manque de sincérité avec vous. J'eus hier un tète-à-tête avec la sui-
DE SANTILLANE
vante de ces deux princesses; elle m'a conté leur histoire qui m'a paru divertissante : je vais vous en faire succintement le récit que vous ne serez pas fâché d'avoir écouté.
. Catalina, poursuivit-il, est fille d'un petit gentilhomme aragonois. $e trouvant à quinze ans une orgholine aussi pauvre que jolie, elle écouta un vieux commandeur qui la conduisit à Tolède, où il mourut au bout de six mois, après lui avoir plus servi de père que d'époux. Elle recueillit sa succession, qui consistoit en quelques nippes et en trois cents pistoles d'argent comptant; puis elle se joignit à la senora Mencia, qui étoit encore à la mode, quoiqu'elle fût déjà sur le retour. Ces deux bonnes amies demeurèrent ensemble, et commencèrent à tenir une conduite dont la justice voulut prendre connoissance. Cela déplut aux dames, qui de dépit ou autrement abandon* nèrent brusquement Tolède, pour venir s'établir à Madrid, où, 'depuis environ deux ans, elles vivent sans fréquenter aucune dame du voisinage. Mais écoutez le meilleur: elles ont loué deux petites maisons séparées seulement par un mur'; on peut entrer de l'une dans l'autre par un escalier de communication qu'il y a dans les caves. La senora Mencia demeure avec une jeune soubrette dans l'une de ces maisons, et la douairière du commandeur occupe l'autre avec une vieille duègne qu'elle fait passer pour sa grand'mère ; de façon que notre Aragonoise est tantôt une nièce élevée par sa tante, et tantôt une pupille sous l'aile de son aïeule. Quand elle fait la nièce, elle s'appelle Catalina ; et lorsqu'elle fait la petite-fille, elle se nomme Sirena.
GIL fi LAS
An nom de Sirena, j'interrompis en pâlissant Scipion. Que m'apprends-tu ? lui dis-je ; tu me fais trembler: Hélas! j'ai bien peur que cette maudite Aragonoise ne soit la maîtresse de Calderone. Hé vraiment, répondit-il, c'est ellemême ! Je croyois tous réjouir en tous annonçant cette nouvelle. Tu n'y penses pas,. lui répliquai-je. Elle est plus propre à me causer du chagrin que de la joie; n'en vois-tu pas bien les conséquences ? Non, ma foi, repartit Scipion. Quel malheur en peut-il arriver ? Il n'est pas sûr que don Rodrigue découvre ce qui se passe ; et si vous craignez qu'il n'en soit instruit, vous n'avez qu'à prévenir le premier ministre. Contez-lui la chose tout naturellement; il verra votre bonne foi ; et si après cela Calderone veut vous rendre quelques mauvais offices auprès de son excellence, elle verra bien qu'il ne cherche à vous nuire que par un esprit de vengeance.
Scipion m'ôta ma crainte par ce discours. Je suivis ce conseil. J'avertis le duc de Lerme de cette fâcheuse découverte. J'affectai même de lui en faire le détail d'un air triste, pour lui persuader que j'étois mortifié d'avoir innocemment Uvré au prince la maîtresse de don Rodrigue ; mais le ministre, loin de plaindre son favori, en fit des railleries. Ensuite il me dit d'aller toujours mon train ; et qu'après tout il étoit glorieux pour Calderone d'aimer la même dame que le prince d'Espagne, et de n'en être pas plus maltraité que lui. Je mis aussi au fait le comte de Lemos, qui m'assura de sa protection si le premier secrétaire venoit à découvrir l'intrigue, et qu'il entreprît de me perdre dans l'esprit du duc.
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• Croyant avoir par cette manoeuvre délivré le bateau de ma fortune du péril de s'ensabler, je ne craignis plus rien. J'accompagnai encore le prince chez Catalina, autrement la belle Sirène qui avoit l'art de trouver des défaites pour écarter de sa maison don Rodrigue, et lui dérober les nuits qu'elle étoit obligée de donner à son illustre rival.