‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 41 sur 94 · TOM. II» K · texte numérisé non relu

TOM. II» K

lancolie à la vivacité de votre douleur, vous prendrez plaisir à promener vos regards sur des. objets si agréables. Outre cela, comptez que le linge et les autres choses qui sont nécessaires à un homme qui aime la propreté, ne vous manqueront pas. De plus, vous serez bien couché, bien nourri, et je vous fournirai des livres tant que vous en voudrez ; en un mot, tous les agréments qu'un prisonnier peut avoir.

A des offres si obligeantes, je me sentis un peu soulagé. Je pris courage, et rendis mille grâces à mon geôlier. Je lui dis qu'il me rappeloit à la vie par son procédé généreux, et que je soubaitois de me retrouver en état de lui es témoigner ma reconnoissance. Hé! pourquoi ne vous y retrouveriez-vous pas? me répondit-il. Croyez-vous avoir perdu pour jamais la liberté ? Si vous vous imaginez cela, vous êtes dans Terreur, et /ose vous assurer que vous en serez quitte pour quelques mois de prison. Que ditesvous, seigneur don André? m'écriai-je. 11 semble que vous sachiez le sujet de mon infortune. Je vous avouerai, me repartit-il, que je ne l'ignore pas. L'alguazil qui vous a conduit ici m'a confié ce secret que je puis vous révéler. Il m'a dit que le roi, informé que vous aviez la nuit, le comte de Lemos et vous, mené le prince d'Espagne chez une dame suspecte, venoit, pour vous en punir, d'exiler le comte, et vous envoyoit, vous, à la tour de Ségovie, pour y être traité avec toute la rigueur que vous avez éprouvée depuis que vous y êtes. Comment, lui dis-je, cela est-il venu à la connoissance du roi? C'est particulièrement de cette circonstance que je voudrois être in-

DE SANTILLANE

struit. Et c'est, répondit-il, ce que l'alguazil ne m'a point appris, et ce qu'apparemment il ne sait pas lui-même.

Dans cet endroit de notre conversation, plusieurs valets qui apportaient le souper, entrèrent Us mirent sur la table du pain, deux tasses, deux bouteilles, et trois grands plats, dans l'un desquels il y avoit un civet de lièvre avec beaucoup d'oignon, d'huile et de safran ; dans l'autre une ottm podrida*; et dans le troisième un dindonneau sur une marmelade de berengena t. Lorsque Tordesillas vit que nous avions tout ee qu'il nous falloit, il renvoya ses domestiques, ne voulant pas qu'ils entendissent notre entretien. 11 ferma la porte, et nous nous assîmes tous deux vis-à-vis l'un de l'autre. Commençons, me dit-il, par le plus pressé. Vous devez avoir bon appétit après deux jours de diète. En parlant de cette sorte, il chargea mon assiette de viande. Il s'imaginoit servir un affamé, et il avoit effectivement sujet de penser que j'allois m'empiffrer de ses ragoûts : néanmoins je trompai son attente. Quelque besoin que j'eusse de manger, les morceaux me restaient dans la bouche, tant j'avois le cœur serré de ma condition présente. Pour écarter de mon esprit les images cruelles qui venoient sans cesse l'affliger, mon châtelain avoit beau m'exciter à boire et vanter l'excellence de son vin, m'eût-il donné du nectar, je l'aurois alors bu

* OU* podrida, est un composé de tontes sortes de viandes. ( OUa pudrida, pot-pourri ; mais ce que nous entendons par ce mot, en françois, n'est pas si composé que Voila pudrida, mets favori des Espagnols.)

t JtroyMO, petite citrouille appelée pomme d'amour.

sans plaisir. Il s'en aperçut, et, s'y prenant d'une autre façon, H se mit à me conter d'un style égayé l'histoire de son mariage. Il y réussit encore moins par là. J'écoutai son récit avec tant de distraction, que je n'aurois pu dire, lorsqu'il l'eut fini, ce qu'il venoit de me raconter. Il jugea bien qu'il entreprenoit trop de vouloir ce soir-là faire quelque diversion à mes chagrins. Il se leva de table après avoir achevé de souper, et me dit : Seigneur de Santillarie, je vais vous laisser reposer, ou plutôt rêver en liberté à votre malheur. Mais, je vous le répète, il ne sera pas de longue durée. Le roi est bon naturellement. Quand sa colère sera passée, et qu'il se représentera la situation déplorable où il croit que vous êtes, vous lui paraîtrez assez puni. A ces mots, le seigneur châtelain descendit, et fit monter ses valets pour desservir. Ils emportèrent jusqu'aux flambeaux, et je me couchai à la sombre clarté d'une lampe qui étoit attachée au mur.

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