‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 60 sur 94 · TOM. II. P · texte numérisé non relu

TOM. II. P

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^14 CIL BLÀS

croyoit devoir faire paroître le diable dans ses opérations, c'était Torribio Scipion qui faisoit ce personnage, et qui s'en acquittoit parfaitement bien, la rudesse de sa voix et la laideur de son visage lui donnant un air convenable à ce qu'il représentent. Pour peu qu'on fût crédule, on étoit épouvanté de la figure de mon père. Mais un jour, par malheur, il vint un brutal de capitaine qui voulut voir le diable, et qui lui passa son épée au travers du corps. Le saint-office, informé de la mort du diable, envoya ses officiers chez la Coscolina, dont ils se saisirent aussi-bien que de tous ses effets ; et moi, qui n'avois alors que sept ans, je fus mis à l'hôpital de log Nino**. Il y avoit dans cette maison de charitables ecclésiastiques, qui, bien payés pour avoir soin de l'éducation des pauvres orphelins,* prenoient la peine de leur montrer à lire et à écrire. Ils crurent remarquer que je promettois beaucoup, ce qui fut cause qu'ils me distinguèrent des autres, et me choisirent pour faire leurs commissions. Ils m'envoyoient en ville porter leurs lettres, j'allois et venois pour eux, et c'étoit moi qui répondois leurs messes. Par reconnoissance, ils entreprirent de m'enseigner la langue latine ; mais ils s'y prirent trop rudement, et me traitèrent avec tant de rigueur, malgré les petits services que je leur rendois, que, ne pouvant y résister, je m'échappai un beau jour en faisant une commission ; et, bien loin de retourner à l'hôpital, je sortis même de Tolède par le faubourg du côté de SéviUe.

Quoique j'eusse à peine alors neuf ans accont- • Des orphelins. (Nino ne vent dire que petit enfuit.)

DE SANTILLANE

plis, je sentois déjà, le plaisir d'être libre et maître de mes actions. J'étois sans argent et sans pain, n'importe ; je n'avois point de leçons à étudier ni de thèmes à composer. Après avoir marché pendant deux heures, mes petites jambes commencèrent à refuser le service. Je n'avois point encore fait de si longs voyages. Il fallut m'&rrêter pour me reposer. Je m'assis au pied d'un arbre qui bordoit le grand chemin ; là, pour m'amuser, je tirai mon rudiment que j'avois dans ma poche, et le parcourus en badinant ; puis, venant à me souvenir des férules et des coups de fouet qu'il m'avoit fait recevoir, j'en déchirai les feuillets en disant avec colère : Ah ! chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleurs ! Tandis que j'assouvissois ma vengeance, en jonchant autour de moi la terre de déclinaisons et de conjugaisons, il passa par là un ermite à barbe blanche, qui portait de larges lunettes, et qui avoit un air vénérable. Il s'approcha de moi; et, s'il me considéra fort attentivement, je l'examinai bien aussi. Mon petit homme, me dit-il avec un souris, il me semble que nous venons tous deux de nous . regarder bien tendrement, et que nous ne ferions point mal de demeurer ensemble dans mon ermitage, qui n'est qu'à deux cents pas d'ici. Je suis votre serviteur, lui répondis-je assez brusquement, je n'ai aucune envie d'être ermite. A cette réponse, le bon vieillard fit un éclat de rire, et me dit en m'embrassant : Il ne faut pas, mon fils, que mon habit .vous fasse peur ; s'il n'est pas beau, il est utile ; il me rend seigneur d'une retraite charmante et des villages voisins, dont les habitants m'aiment ou plutôt m'idolâtrent. Venee

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avec moi, ajouta-t-il, et ne craignez rién ; je voué revêtirai d'une jaquette semblable à la mienne. Si vous vous en trouvez bien, vous partagerez avec moi les douceurs de la vie que je mène ; et, si vous ne vous en accommodez point, non-seulement il vous sera permis de me quitter, mais vous pouvez même compter qu'en nous séparant je ne manquerai pas de vous faire du bien.

Je me laissai persuader, et je suivis le vieil ermite qui, chemin faisant, me fit plusieurs questions, auxquelles je répondis avec une ingénuité que je n'ai pas toujours eue dans la suite. En arrivant à l'ermitage, il me présenta quelques fruits que je dévorai, n'ayant rien mangé de toute la journée qu'un morceau de pain sec, dont j'avois déjeuné le matin à l'hôpital. Le solitaire, me voyant si bien jouer des mâchoires, me dit : Courage, mon enfant, ne ménage point mes fruits; j'en ai, grâce au ciel, une ample provision. Je ne t'ai pas amené ici pour te faire mourir de faim. Ce qui étoit très-véritable, car une heure après notre arrivée, il alluma du feu, embrocha un gigot de mouton ; et, tandis que je tournois la broche, il dressa une petite table qu'il couvrit d'une serviette assez malpropre, et sur laquelle il mit deux couverts, l'un pour lui, et l'autre pour moi.

Quand la viande fut cuite, il la tira de la broche, et en coupa quelques pièces pour notre souper, qui ne fut pas un repas de brebis, puisque nous bûmes d'un excellent vin dont il avoit aussi bonne provision. Eh bien ! mon poulet, me dit-il lorsque nous fûmes hors de table, es-tu content de mon ordinaire ? ne vaut-il pas bien celui de ton

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hôpital? Voilà de quelle façon tu seras traité tous les jours, si tu demeures avec moi. Au reste, poursuivit-il, tu ne feras dans cet ermitage que ce qu'il te plaira. J'exige de toi seulement que tu m'accompagnes toutes les fois que j'irai quêter dans les villages voisins ; tu me serviras à conduire un bourriquet chargé de deux paniers que les paysans charitables remplissent ordinairement d'oeufs, de pain, de viande et de poisson. Je ne te demande que cela. 11 me semble que ce n'est pas trop exiger de toi. Oh ! je ferai, lui dis-je, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne m'obligiez point à apprendre le latin. Le frère Cbrysostôme, c'était le nom du vieil ermite, ne put s'empêcher de rire de ma naïveté, et m'assura de nouveau qu'il ne prétendoit pas gêner mes inclinations.

Nous allâmes dès le lendemain à la quête avec l'ànon que je menois par le licou. Nous fîmes une copieuse récolte, chaque paysan se faisant un plaisir de mettre quelque chose dans nos paniers. L'un y jetoit un pain entier, l'autre une grosse pièce de lard ; celui-ci une oie farcie, celui-là une perdrix. Que vous dirai-je ? Nous apportâmes au logis des vivres pour plus de huit jours, ce qui marquoit bien l'estime et l'amitié que les villageois avoient pour le frère. Il est vrai qu'il leur étoit d'une grande utilité : il leur donnoit des conseils quand ils venoient le consulter; il remettoit la paix dans les ménages où régnoit la discorde, et marioit les filles qui lui paroissoient fatiguées du célibat; savoit-il que deux riches laboureurs étoient mal ensemble, il les alloit voir, et il faisoit si bien qu'il les réconcilioit ; enfin il

avoit des remèdes pour mille sortes de maladies, et apprenoit des oraisons aux femmes qui souhaitaient d'avoir des enfants.

Vous voyez, par ce que je viens de dire, que j'étois bien nourri dans mon ermitage. Je n'y étois pas plus mal couché : étendu sur de bonne paille fraîche, ayant sous ma tête un coussin de bure, et sur le corps une couverture de la même étoffe, je ne faisois qu'un somme qui duroit toute la nuit. Le frère Chrysostôme, qui m'avoit fait fête d'un habillement d'ermite, m'en fit un luimême d'une de ses vieilles robes, et me nomma le petit frère Scipion. Sitôt que je parus dans les villages sous cet habit d'ordonnance, on me trouva si gentil, que le bourriquet en fut plus chargé. C'étoit à qui en donnerait davantage au petit frère, tant on prenoit plaisir à voir sa figure !

La vie molle et fainéante que je menois avec le vieil ermite ne pouvoit déplaire à un garçon de mon âge. Aussi j'y pris tant de goût, que je l'aurois toujours continuée, si les Parques ne m'eussent pas filé d'autres jours fort différents ; mais la destinée que j'avois à remplir m'arracha bientôt à la mollesse, et me fit quitter le frère Chrysostôme de la manière que je vais vous raconter.

Je voyois souvent ce vieillard travailler au coussin qui lui servoit d'oreiller ; il ne faisoit que le découdre et le recoudre, et je remarquai un jour qu'il mit de l'argent dedans. Cette observation fut suivie d'un mouvement curieux, que je me promis de satisfaire dès le premier voyage qu'il feroit à Tolède, où il avoit coutume d'aller

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tout seul une fois la semaine. J'en attendis le jour impatiemment, sans avoir encore toutefois d'autre dessein que de contenter ma curiosité. Enfin le bon homme partit, et je défis son oreiller, où je trouvai, parmi la lame qui le remplissent, la valeur peut-être de cinquante écus en toutes sortes d'espèces.

Ce trésor apparemment étoit la reconnoissance des paysans qne l'ermite avoit guéris par ses remèdes, et des paysannes qui avoient eu des enfants par la vertu de ses oraisons. Quoi qu'il en soit, je ne vis pas plutôt que c'étoit de l'argent que je pouvois impunément m'approprier, que mon naturel bohémien se déclara. Il me prit une envie de le voler, qu'on ne pouvoit attribuer qu'à la force du sang qui couloit dans mes veines. Je cédai sans résistance à la tentation ; je serrai l'argent dans un sac de bure ou nous mettions nos peignes et nos bonnets de nuit ; ensuite, après avoir quitté mon habit d'ermite et repris celui d'orphelin, je m'éloignai de l'ermitage, croyant emporter dans mon sac toutes les richesses des Indes.

Vous venez d'entendre mon coup d'essai, continua Scipion, et je ne doute pas que vous ne vous attendiez à une suite de faits de la même nature. Je ne tromperai point votre attente ; j'ai encore d'autres pareils exploits à vous conter avant que j'en vienne à mes actions louables ; mais j'y viendrai, et vous verrez par mon récit qu'un fripon peut fort bien devenir un honnête homme.

Tout enfant que j'étois, je' ne fus point assez sot pour reprendre le chemin de Tolède ; c'eût été m'exposer au hasard de rencontrer le frère

Chrysostôme, qui m'aurait fait rendre désagréablement son magot. Je suivis une autre route qui me conduisit au village de Galves, où je m'arrêtai dans une hôtellerie dont l'hôtesse étoit une veuve de quarante ans qui avoit toutes les qualités requises pour bien faire ses petites affaires. Cette femme n'eut pas plutôt jeté les yeux sur moi, que, jugeant à mon habillement que je devois être un échappé de l'hôpital des orphelins, elle me demanda qui j'étois et où j'allois. Je lui répondis qu'ayant perdu mon père et ma mère, je cherchois une condition. Mon enfant, me dit-elle, sais-tu lire ? Je l'assurai que je lisois, et même que j'écrivois à merveille. Véritablement je formois mes lettres, et je les liois de façon que cela ressembloit un peu à de l'écriture ; et c'en étoit assez pour les expéditions d'une taverne de village. Je te retiens donc à mon service, me répliqua l'hôtesse. Tu ne me seras pas inutile; tu tiendras ici le registre de mes dettes actives et passives. Je ne te donnerai point de gages, ajouta-t-elle, attendu qu'il vient dans cette hôtellerie d'honnêtes gens qui n'oublient pas les valets. Tu peux compter sur de bons petits profits.

J'acceptai le parti, me réservant, comme vous pouvez croire, le droit de changer d'air sitôt que le séjour de Galves cesseroit de m'être agréable. Dès que je me vis arrêté pour servir dans cette hôtellerie, je me sentis l'esprit travaillé d'une grande inquiétude, et plus j'y pensois, plus ma crainte me serobloit bien fondée. Je ne voulois pas qu'on sût que j'a vois de l'argent, et j'étois bien en peine de savoir où je le cacherais, pour qu'il

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fut à couvert de toute main étrangère. Je ne connoissois pas encore assez la maison pour me fier aux endroits les plus propres à le receler. Que les richesses causent d'embarras ! J'étois dans de continuelles alarmes. Je me déterminai pourtant, à mettre mon sac dans un coin de notre grenier où il y avoit de la paille ; et, le croyant là plus en sûreté qu'ailleurs, je me tranquillisai autant qu'il me fut possible.

Nous étions trois domestiques dans cette maison : un gros garçon d'écurie, une jeune serrante de Galice, et moi. Chacun de nous tiroit tout ce qu'il pouvoit des voyageurs qui s'y arrêtoient. J'attrapois toujours de ces messieurs quelques pièces de menue monnoie, quand j'ai lois leur porter le mémoire de leur dépense. Ils donnoient aussi quelque chose au valet d'écurie, pour avoir eu soin de leurs montures ; mais pour la Galicienne, qui étoit l'idole des muletiers,qui passoient par là, elle gagnoit plus d'écusque nous de maravédis. Je n'avois pas sitôt reçu un sou, que je le portois au grenier pour en grossir mon trésor ; et plus je voyois augmenter mon bien, plus je sentois que mon petit cœur s'y attachoit. Je baisois quelquefois mes espèces ; je les contemplois avec un ravissement qui ne peut être compris que par les avares.

L'amour que j'avots pour mon trésor m'obligeoit à l'aller visiter trente fois par jour. Je reneontrois souvent sur l'escalier l'hôtesse, laquelle, étant très-défiante de son naturel, fut curieuse un jour de savoir ce qui pouvoit à tout moment m'attirer au grenier. Elle y monta et se mit à fureter partout, s'imaginant que je cachois peut-être dans

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ce galetas des choses que je dérobois dans sa maison. Elle n'oublia pas de remuer la paille qui couvrait mon sac, et elle le trouva. Elle l'ouvrit ; et, voyant qu'il y avoit dedans des écus et des pistoles, elle crut ou fit semblant de croire que je lui avois volé cet argent. Elle s'en saisit à bon compte. Puis, m'appelant petit misérable, petit coquin, elle ordonna au garçon d'écurie, tout dévoué à ses volontés, de m'appliquer une cinquantaine de bons coups de fouet ; et, après m'avoir si bien fait étriller, elle me mit à la porte, en disant qu'elle ne vouloit point souffrir chez elle de fripon. J'eus beau protester que je n'avois point volé l'hôtesse, elle soutint le contraire, et on la crut plutôt que moi. C'est ainsi que les espèces du frère Chrysostôme passèrent des mains d'un voleur dans celles d'une voleuse.

Je pleurai la perte de mon argent, comme on pleure la mort d'un fils unique ; et si mes larmes ne me firent pas rendre ce que j 'avois perdu, elles furent cause du moins que j'excitai la compassion de quélques personnes qui les virent couler, et entre autres du curé de Galves, qui passa près de moi par hasard. Il parut touché du triste état où j'étois, et m'emmena au presbytère avec lui. Là, pour gagner ma confiance, ou plutôt pour me tirer les vers du nez, il commença par me plaindre. Que ce pauvre enfant, s*ecria-t-il d'un air plein de compassion, est digne de pitié de n'avoir personne qui prenne soin de lui ! Faut-il s'étonner si, livré à lui-même dans un âge si tendre, il a commis une mauvaise action? Les hommes, pendant le cours de leur vie, ont bien de la peine à s'en défendre. Ensuite, m'adressant la parole :

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Mon fils, ajoûta-t-il, de quel endroit d'Espagne étes-vous, et qui sont vos parents ? Vous avez l'air d'un garçon de famille. Parlez-moi confidemment, et comptez que je ne vous abandonnerai point.

Le curé, par ce discours politique et charitable, m'engagea insensiblement à lui découvrir toutes mes affaires, ce que je fis avec beaucoup d'ingénuité. Je lui avouai tout, après quoi il me dit : Mon ami, quoiqu'il ne convienne guère aux ermites de thésauriser, cela ne diminue pas votre faute : en volant le frère Chrysostôme, vous avez toujours péché contre l'article du Décalogue qui défend de dérober ; mais ce qui doit vous consoler, c'est que je me charge d'obliger l'hôtesse à rendre l'argent, et de le faire tenir au frère dans son ermitage : vous pouvez dès à présent avoir la conscience en repos là-dessus. C'était, je vous l'avoue, de quoi je ne m'inquiétois guère. Le curé, qui avoit son dessein, n'en demeura pas là. Mon enfant, poursuivit-il, je veux m'intéresser pour vous, et vous procurer une bonne condition. Je vous enverrai dès demain, par un muletier, à mon neveu le chanoine de la cathédrale de To- . lède. Il ne refusera pas, à ma prière, de vous recevoir au nombre de ses laquais, qui sont chez lui comme autant de bénéficiera qui vivent grassement du revenu de sa prébende : vous serez là parfaitement bien ; c'est une chose dont je puis vous assurer.

Cette assurance fut si consolante pour moi, que je ne songeai plus ni à mon sac, ni aux coups de . fouet que j'avois reçus. Je ne m'occupai l'esprit .que du plaisir de vivre en bénéficier. Le jour

suivant, tandis qu'on me faisoit déjeuner, il arriva, selon les ordres du curé, un muletier au presbytère avec deux mules bâtées et bridées. On m'aida à monter sur Tune, le muletier s'élança sur l'autre, et nous prîmes la route de Tolède. Mon compagnon de voyage étoit un homme de belle humeur, et qui ne demandoit qu'à se réjouir aux dépens du prochain. Mon petit cadet, me dit-il, vous avez un bon ami dans monsieur le curé de Galves. Il vous le fait bien voir. Il ne pouvoit vous donner une meilleure preuve de son affection, que de vous placer auprès de son neveu le chanoine, que j'ai l'honneur de connoître, et qui sans contredit est la perle de son chapitre. Ce n'est point un de ces dévots dont le visage pâle et maigre prêche la mortification ; c'est une grosse face, une teint fleuri, une mine réjouie, un vivant qui ne se refuse point au plaisir qui se présente, et qui surtout aime la bonne chère. Vous serez dans sa maison comme un petit coq en pâte.

Le bourreau de muletier, s'apercevant que je l'écoutois avec une grande satisfaction, continua de me vanter le bonheur dont je jouirois quand je serois valet du chanoine. Il ne cessa de m'en parler jusqu'à ce qu'étant arrivés au village d'Obisa, nous nous y arrêtâmes pour faire un peu reposer nos mules. Là, par le plus grand bonheur du monde pour moi, j'appris qu'on me trompoit. Voici de quelle façon je fis cette découverte. Le muletier, allant et venant dans l'hôtellerie, laissa tomber par hasard de sa poche un papier que j'eus l'adresse de ramasser sans qu'il y prît garde, et que je trouvai moyen de lire pendant

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qu'il étoit à l'écurie. C'étoit une lettre adressée aux prêtres de l'hôpital des orphelins, et conçue dans ces termes : Messieurs, foi cru que la charité m'obtigeoit à remettre entre vos mains un petit fripon qui s'est échappé de votre hôpital; il me paraît avoir de l'esprit, et mériter que vous ayez la bonté de le tenir enfermé chez vous. Je ne doute point qu'à force de corrections vous n'en fassiez un garçon raisonnable. Que Dieu conserve vos pieuses et charitables seigneuries/

Le Curé de Galves.

Lorsque j'eus achevé de lire cette lettre, qui m'apprenoit les bonnes intentions de monsieur le curé, je ne demeurai pas incertain du parti que j'avois à prendre : sortir de l'hôtellerie et gagner les bords du Tage à plus d'une lieue de là, fut l'ouvrage d'un moment. .La crainte me prêta des ailes pour fuir les prêtres de l'hôpital des orphelins, où je ne voulois point absolument retourner, tant j'étois dégoûté de la manière dont, on y easeignoit le latin. J'entrai dans Tolède aussi gaiment que si j'eusse su où aller boire et manger. Il est vrai que c'est une ville de bénédiction, et dans laquelle un homme d'esprit, réduit à vivre aux dépens d'autrui, ne sauroit mourir ée faim. Mais j'étois encore bien jeune pour pouvoir me promettre de trouver moyen d'y subsister ; néanmoins la fortune me favorisa. Je fus à peine dans la grande place, qu'un cavalier bien vêtu, auprès de qui je passai, me retint par le bras et me dit : Petit garçon, veux-tu me servir? je serois bien aise d'avoir un laquais tel que toi. Et moi, lui répondis-je, un maître

comme vous. Cela étant, reprit-il, tu es à moi dès ce moment, et tu n'as qu'à me suivre ; ce que je fis sans répliquer.

Ce cavalier, qui pouvoit avoir trente ans, se nommoit don Abel; il logeoit dans un hôtel garni, où il occupoit un assez bel appartement. C'étoit un joueur de profession; et voici de quelle sorte nous vivions ensemble : le matin je lui hachois du tabac pour fumer cinq ou six pipes ; je lui nettoyois ses habits, et j'allois lui chercher un barbier pour le raser et lui redresser sa moustache ; après quoi il sortoit pour courir les tripots, d'où il ne revenoit au logis qu'entre onze heures et minuit. Mais tous les matins, avant que de sortir, il avoit soin de tirer de sa poche trois réaux qu'il me donnait à dépenser par jour, me laissant la Uherté de faire ce qu'il me plairoit jusqu'à dix heures du soir : pourvu que je fusse à l'hôtel quand il y rentroit, il étoit fort content de moi. Il me fit faire un pourpoint et un haut>de-chausses de livrée, avec quoi j'avois tout l'air d'un petit commissionnaire de coquettes. Je m'accommodois bien de ma condition, et certainement je n'en pouvois trouver une plus convenable à mon humeur.

Il y avoit déjà près d'un mois que je menois une vie si heureuse, lorsque mon patron me demanda si j'étois satisfait de lui; et, sur la réponse que je fis qu'on ne pouvoit l'être davantage, Eh bien ! reprit-il, nous partirons donc demain pour Séville, où mes affaires m'appellent* Tu ne seras pas fâché de voir cette capitale de l'Andalousie. Qui n'a pas vu SéniUe, dit le proverbe, n'a rien vu. Je lui témoignai que j'étois prêt a

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le suivre partout. Dès le même jour le messager de Séville vint prendre, à l'hôtel garni, un grand coffre où êtoient toutes les nippes de mon maître, et' le lendemain nous partîmes pour l'Andalousie.

Le seigneur don Abel étoit si heureux au jeu, qu'il ne perdoit que quand il vouloit; ce qui l'obi igeoit à changer souvent de lieu pour se dérober au ressentiment des, dupes, et ce qui étoit la cause de notre voyage. Etant arrivés à Séville, nous primes un logement dans un hôtel garni auprès de la porte de Cordoue, et nous recommençâmes à vivre comme à Tolède. Mais mon patron, trouva de la différence entre ces deux villes. Il rencontra des joueurs qui jouoient aussi heureusement que lui dans les tripots de Séville; de sorte qu'il en revenoit quelquefois fort chagrin. Un matin qu'il étoit encore de mauvaise humeur d'avoir perdu cent pistoles le jour précédent, il me demanda pourquoi je n'a vois pas porté son linge sale chez une dame qui avoit soin de le blanchir et de le parfumer. Je répondis que je ne m'en étois pas souvenu. Làdessus, se mettant en colère, il m'appliqua sur le visage une demi-douzaine de soufflets si rudement, qu'il me fit voir plus de lumières qu'il n'y en avoit dans le temple de Salomon. Tenez, petit malheureux, me dit-il, voilà pour vous apprendre à dévenir attentif à vos devoirs. Faudrat-il donc que je sois après vous sans cesse pour vous avertir de ce que vous avez à faire ? Pourquoi n'ètes-vous pas aussi habile à servir qu'à manger? Ne sauriez-vous, puisque vous n'êtes pas une bête, prévenir mes ordres et mes besoins ? A ces mots il sortit de son appartement, où il

me laissa très-mortifié d'avoir reçu des soufflets pour une faute si légère, et bien résolu d'en tirer vengeance si l'occasion s'en présentant.

Je ne sais quelle aventure lui arriva peu de temps après dans un tripot; mais un soir il revint fort échauffé. Scipion, me dit-il, j'ai résolu d'aller en Italie, et je dois m'embarquer aprèsdemain sur un vaisseau qui s'en retourne à Gènes. J'ai mes raisons pour faire ce voyage ; je crois que tu voudras bien m'accompagner, et profiter d'une si belle occasion de voir le plus charmant paya qu'il y ait au monde. Je fis réponse que je ne demandois pas mieux ; je témoignai même de l'impatience de voir l'Italie, mai» en même temps je me promis bien de disparoître au moment qu'il faudrait partir. Je m'imaginois par là me venger de mon maître, et je trou vois ce projet très-ingénieux. J'en étois si content, que je ne pus m'empêcher de le communiquer à un vaillant * de profession que je rencontrai dans la rue. Depuis que j'étois à Séville, j'avois fait quelques mauvaises connoissances, et principalement celle-là. Je lui contai de quelle manière et pourquoi j'avois été souffleté, ensuite je lui dis le dessein que j'avois de quitter don À bel lorsqu'il seroit prêt à s'embarquer, et je lui demandai ce qu'il pensoit de ma résolution.

Le brave fronça les sourcil» en m'écoutant, et releva les crocs de sa moustache ; puis, blâmant gravement mon maître: Petit bon homme, me dit-il, vous êtes un garçon déshonoré pour jamais, si vous vous en tenez à la frivole vengeance que

* Valiente, qui se prononce baliéneté, vaillant, brave, courageux. -

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vous méditez. Il ne suffit pas de laisser don Abel partir tout seul, ce ne seroit point assez le punir ; il faut proportionner le châtiment à l'outrage. Il n'y a point à balancer, enlevons-lui ses bardes et son argent, que nous partagerons en frères après son départ. Quoique j'eusse un penchant naturel à dérober, je fus effrayé de la proposition d'un vol de cette importance.

Cependant l'archi-fripon qui me la faisoit ne laissa pas de me persuader ; et voici quel fut le succès de notre entreprise. Le brave, qui étoit un homme grand et robuste, vint le. lendemain sur la fin du jour me trouver à l'hôtel garni. Je lui montrai le coffre où mon maître avoit déjà serré ses nippes, et je*lui demandai .s'il pourroit lui seul porter un coffre si pesant. Si pesant ! me dit-il ; apprenez que lorsqu'il s'agit d'enlever le bien d'autrui, j'emporterois l'arche de Noé. En achevant ces paroles, il s'approcha du coffre, le mit sans peine sur ses épaules, et descendit l'escalier d'un pas léger. Je le suivis du même pas ; et nous étions près d'enfiler la porte de la rue, quand don Abel, que son heureuse étoile amena la si à propos pour lui, se présenta tout à coup devant nous.

Où vas-tu avec ce coffre ? me dit-il. Je fus si troublé, que je demeurai muet; et le brave, voyant le coup manqué, jeta le coffre à terre, et prit la fuite pour éviter les éclaircissements. Où vas-tu donc avec ce coffre ? me dit mon maître pour la. seconde fois. Monsieur, lui répondisse plus mort que vif, je vais le faire porter au vaisseau sur lequel vous devez demain vous embarquer pour l'Italie. Eh ! sais-tu, me répliqua*

t-il, sur quel vaisseau je dois faire ce voyage? Non, monsieur, lui repartis-je, mais qui a langue va à Rome ; je m'en serpis informé sur le port, et quelqu'un me l'auroit appris. A cette réponse, qui lui fut suspecte, il me lança un regard furieux. Je crus qu'il m'alloit encore souffleter. Qui vous a commandé, s'écria-t-il, de faire emporter mon coffre hors de cet hôtel? C'est vous-même, lui dis-je. Qui, moi? répondit-il avec surprise, je t'ai donné cet ordre? Assurément, repris-je; souvenez- vous du reproche que vous me fîtes il y a quelques jours. Ne me dites-vous pas, en me maltraitant, que vous vouliez que je prévinsse vos ordres, et fisse de mon chef ce qu'il y auroit à faire pour votre service ? Or, pour me régler là-dessus, je faisois porter votre coffre au vaisseau. Alors le joueur, remarquant que j'avois plus de malice qu'il n'avoit cru, me dit, en me donnant mon congé d'un air froid : Allez, monsieur Scipion, que le ciel vous conduise ! vous avez trop d'esprit pour votre âge. Je n'aime point à jouer avec des gens qui ont tantôt une carte de plus et tantôt une carte de moins. Otez-vous de devant mes yeux, ajouta-t-il en changeant de ton, de peur que je ne vous fasse chanter sans solfier.

Je lui épargnai la peine de me dire deux fois de me retirer. Je m'éloignai de lui dans le moment, mourant de peur qu'il ne me fît quitter mon habit, qu'heureusement il me laissa. Je marchois le long des rues en rêvant où je pourrois, avec deux réaux que j'avois pour tout bien, aller gîter. J'arrivai à la porte de l'archevêché ; et, comme on travaîlloit alors au souper de monseigneur, il sortoit des cuisines une agréable

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odeur qui se faisoit sentir d'une lieue à la ronde. Peste ! dis-je en moi-même, je m'accommoderois Tolon tiers de quelqu'un de ces ragoûts qui prennent au nez ; je me contenterais même d'y tremper les quatre doigts* et le pouce. Mais quoi ! ne puisje imaginer un moyen de goûter de ces bonnes viandes dont je ne fais que humer la fumée? Pourquoi non ? cela ne paroît pas impossible. Je m'échauffai l'imagination là-dessus; et, à force de rêver, il me vint dans l'esprit une ruse que j'employai sur-le-champ, et qui réussit. J'entrai dans la cour du palais archiépiscopal, en courant vers les cuisines, et en criant de toute ma force: Au secours/ au secours! comme si quelqu'un m'eût poursuivi pour m'assassiner.

A mes cris redoublés, maître Diego, le cuisinier de l'archevêque, accourut avec trois ou quatre marmitons pour en savoir la cause ; et, ne voyant personne que moi, il me demanda pour quel sujet je criois si fort. Âh ! seigneur, lui répondis-je en faisant toutes les démonstrations d'un homme épouvanté, par saint Polycarpe! sauvez-moi, je vous prie, de la fureur d'un spadassin qui veut me tuer. Où est-il donc ce spadassin? s'écria Diego. Vous êtes tout seul de votre compagnie, et je se vois pas un chat à vos trousses. Allez, mon enfant, rassurez-vous ; «'est apparemment quelqu'un qui a voulu vous faire peur pour se divertir, et qui a bien fait de ne pas vous suivre dans ce palais, car nous lui aurions pour le moins coupé les oreilles. Non, non, dis-je au cuisinier, ce n'est pas pour rire qu'il m'a poursuivi. C'est un grand pendard qui vouloit me dépouiller, et je suis sûr qu'il m'at-

tend dans la rue. Il vous y attendra donc longtemps, reprit-il, puisque vous demeurerez ici jusqu'à demain. Vous y souperez et coucherez avec nos marmitons qui vous feront faire bonne chère.

Je fus transporté de joie quand j'entendis ces dernières paroles; et ce fut pour moi un spectacle ravissant, lorsque ayant été conduit par maître Diego dans les cujsines, j'y vis lea préparatifs pour le souper de monseigneur. Je comptai jusqu'à quinze personnes qui en étoient occupées ; mais je ne pus nombrer les mets qui s'offrirent à ma vue, tant la Providence avoit soin d'en pourvoir l'archevêché ! Ce fut alors que, respirant à plein nez la fumée des ragoûts que je n'avois sentis que de loin, j'appris à connoître la sensualité. J'eus l'honneur de souper et de coucher avec les marmitons, qui véritablement me. régalèrent, et dont je gagnai si bien l'amitié, que le jour suivant, lorsque j'allai remercier maître Diego de m'avoir donné si généreusement un asile, il me dit : Nos garçons de cuisine m'ont témoigné tous qu'ils seroient ravis de vous avoir pour camarade, tant ils trouvent à leur gré votre humeur. De votre côté, seriez-vous bien aise d'être leur compagnon ? Je répondis que si j'avois ce bonheur-là, je me croirais au comble de mes vœux. Si cela est, reprit-il, mon ami, regardezvous dès à présent comme un officier de l'archevêché. A ces mots, il me conduisit et me présenta au majordome, qui, sur mon air éveillé, me jugea digne d'être reçu parmi les fouille-aupot.

Je ne fus pas plutôt en possession d'un emploi

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Brhonorable, que maître Diego, suivant l'usage des cuisiniers des grandes maisons qui' envoient secrètement des viandes à leurs mignonnes, me choisit pour porter chez une dame du voisinage, tantôt des longes de veau, et tantôt de la volaille ou du gibier. Cette bonne dame étoit une veuve de trente ans tout au plus, très-jolie, très-vive, qui avoit tout l'air de n'être pas exactement fidèle à son cuisinier. Cependant il ne se contentoit pas de lui fournir de la viande, du pain, du sucre et de l'huile ; il faisoit aussi sa provision de vin, et tout cela aux dépens de monseigneur l'archevêque.

J'achevai de me dégourdir dans le palais de sa grandeur, où je fis un tour assez plaisant, et dont on parle encore aujourd'hui dans Séville. Les pages et quelques autres domestiques, pour célébrer l'anniversaire de monseigneur, s'avisèrent de vouloir représenter une comédie. Ils choisirent celle de Benavides; et, comme il leur falloit un garçon de mon âge pour faire le rôle du jeune roi de Léon, ils jetèrent les yeux sur moi. Le majordome, qui se piquoit de déclamation, se chargea de m'exercer; et, après m'a voir donné quelques leçons, il assura que je ne serois pas celui qui s'en acquitteroit le plus mal. Comme c'était le patron qui faisoit la dépense de la fête, tous vous imaginez bien qu'on n'épargna rien pour la rendre magnifique. On construisit dans la plus grande salle du palais un théâtre qui fut bien décoré. On fit dans les ailes un lit de gazon, sur lequel je devais paroître endormi, quand les Maures viendroient se jeter sur moi pour me faire prisonnier. Lorsque les acteurs furent en état de

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représenter la pièce, l'archevêque fixa le jour de la représentation, et se fit un plaisir de prier les seigneurs et les dames les plus considérables de la ville de s'y trouver.

Ce jour venu, chaque acteur ne s'occupa que de son habillement. Pour le mien, il me fut apporté par un tailleur accompagné de notre majordome, qui, s'étant donné la peine de me faire répéter mon rôle, se faisoit un devoir de me voir habiller. Le tailleur me revêtit d'une riche robe de velours bleu, garnie de galons et de boutons d'or, avec des manches pendantes, ornées de franges du même métal ; et le majordome lui-même me posa sur la tête une couronne de carton, parsemée de quantité de perles fines mêlées de faux diamants. De plus, ils me mirent une ceinture de soie couleur de rose à fleurs d'argent ; et à chaque chose dont ils me paroient, il me sembloit qu'ils me prêtoient des ailes pour m'envoler et m'en aller. Enfin, la comédie commença sur la fin du jour. Le jeune roi de Léon paroît d'abord dans la pjèce et fait un long monologue; comme c'étoit moi qui faisois ce personnage, j'ouvris la scène par une tirade de vers qui aboutissoit à dire que ne pouvant me défendre des charmes du sommeil j'allois m'y abandonner. ' En même temps je me retirai dans les coulisses, et me jetai sur le lit de gason qui m'y avoit été préparé ; mais, au lieu de m'y endormir, je me mis à rêver au moyen de pouvoir gagner la. rue, et me sauver avec mes habits royaux. Un petit escalier dérobé, par où l'on descendent sous le théâtre et dans la salle, me parut propre à l'exécution de mon dessein. Je

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me levai légèrement, et, voyant que personne ne prenoit garde à moi, j'enfilai cet escalier qui me conduisit dans la salle dont je gagnai la porte, en criant : Place, place, je vais changer d'habit. Chacun se rangea pour me laisser passer ; de sorte qu'en moins d'une minute je sortis impunément du palais à la faveur de la nuit, et me rendis à la maison du vaillant, mon ami.

Il fut dans le dernier étonnement de me voir vêtu comme j'étois. Je le mis au fait, et il en rit de tout son cœur. Puis, m'embrassant avec d'autant plus de joie qu'il se flattoit de la douce espérance d'avoir part aux dépouilles du roi de Léon, il me félicita d'avoir fait un si beau coup, et me dit que si je ne me démentois pas dans la suite, je ferois un jour du bruit dans le monde par mon esprit. Après nous être égayés tous deux et bien épanoui la rate, je dis au brave : Que ferons-nous de ce riche habillement? Que cela ne vous embarrasse point, me répondit-il. Je connois un honnête fripier qui, sans témoigner la moindre curiosité, achète tout ce qu'on veut lui vendre, pourvu qu'il y trouve bien son compte. Demain matin j'irai le chercher, et je vous l'amènerai ici. En effet, le jour suivant le brave sortit de grand matin de sa chambre, où il me laissa au lit, et revint deux heures après avec le fripier, qui portoit un paquet de toile jaune. Mon ami, me dit-il, je vous présente le seigneur Ybagnez de Ségovie, fripier plein d'honneur et de bonne foi s'il en fut jamais, et qui, malgré le mauvais exemple que ses confrères lui donnent, se pique de Ja plus scrupuleuse intégrité. Il va vous dire au juste ce que vaut l'ha-

billement dont vous voulez vous défaire, et vous pourrez vous en tenir à son estimation. Oh ! pour cela oui, dit le fripier. Il faudroit que je fusse un grand misérable, pour priser une chose audessous de sa valenr. C'est ce qu'on ne m'a point encore reproché, Dieu merci, et ce qu'on ne reprochera jamais à Ybagnez de Ségovie. Voyons un peu, ajouta-t-il, les bardes que vous avez envie de vendre ; je vous dirai en conscience ce qu'elles valent. Les voici, lui dit le brave en les lui montrant ; convenez que rien n'est plus magnifique ; remarquez la beauté de ce velours de Gênes et la richesse de cette garniture. J'en suis enchanté, répondit le fripier après avoir examiné l'habit avec beaucoup d'attention ; rien n'est plus beau. Et que pensez-vous des perles fines qui sont à cette couronne ? reprit mon ami. Si elles étoient plus rondes, repartit Ybagnez, elles seroient inestimables ; cependant, telles qu'elles sont, je les trouve fort belles, et j'en suis aussi content que du reste. J'en demeure d'accord, continua-t-il, et j'aime à rendre justice. Un fourbe de fripier, à ma place, affecterait de mépriser la marchandise pour l'avoir à vil prix, et n'auroit pas honte d'en offrir vingt pistoles ; mais moi qui ai de la morale, j'en donnerai quarante. *

Quand Ybagnez auroit dit cent, il n'eût pas encore été un juste estimateur, puisque les perles seules en valoient bien deux cents. Le brave, qui s'entendoit avec lui, me dit: Voyez le bonheur que vous avez d'être tombé entre les mains d'un honnête homme. Le seigneur Ybagnez apprécie les choses comme s'il étoit à l'article de la mort.

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Cela est vrai, dit le fripier ; aussi n'y a-t-il pas une obole à rabattre ou à augmenter avec moi. Eh bien I ajouta-t-il, est-ce une affaire finie ? n'y a-t-il qu'à vous compter l'espèce ? Attendez, lui répondit le brave, il faut auparavant que mon petit ami essaie l'habit que je tous ai fait apporter ici pour lui : je suis bien trompé s'il n'est pas convenable à sa taille. Alors le fripier, ayant défait son paquet, me montra un pourpoint avec un baut»de-chausses d'un beau drap musc avec des boutons d'argent, le tout à demi usé. Je me levai pour essayer cet habillement, lequel, quoique trop large et trop long, parut à ces messieurs fait exprès pour moi. Ybagnez le prisa dix pistoles, et, comme il n'y avoit rien à rabattre avec lui, il fallut en passer par là. De sorte qu'il tira de sa bourse trente pistoles qu'il étala sur la table; après quoi il fit un autre paquet de ma robe royale et de ma couronne, qu'il emporta, 8'applaudissant sans doute en lui-même d'avoir si bien commencé la journée.

Lorsqu'il fut sorti, le vaillant me dit : Je suis très-satisfait -de ce fripier. Il avoit bien raison de l'être ; car je suis sûr qu'il tira de lui pour le moins une centaine de pistoles de bénéfice. Mais il ne se contenta point de cela, il prit sans façon la moitié de l'argent qui ^toit sur la table, et me laissa l'autre en me disant : Mon petit ami Scipion, avec ces quinze pistoles qui vous restent, je vous conseille de sortir incessamment de cette ville, où vous jugez bien qu'on ne manquera pas de vous chercher par ordre de monseigneur l'arche* vêque. Je serois au désespoir qu'après vous être signalé par une action qui fera honneur à votre

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histoire, tous tous fissiez sottement mettre en prison. Je lui répondis que j'avois bien résolu de ra'éloigner de Séville : comme en effet, après avoir acheté un chapeau et quelques chemises, je gagnai la vaste et délicieuse campagne qui conduit, entre des vignes et des oliviers, à l'ancienne cité de Camionne; et trois jours après j'arrivai à Cordoue.

J'allai loger dans une hôtellerie à l'entrée de la grande place où demeurent les marchands. Je me donnai pour un enfant de famille de Tolède qui voyageoit pour son plaisir ; j'étois assez proprement vêtu pour le faire croire, et quelques pistoles que j'affectai de laisser voir comme par hasard à l'hôte achevèrent de le persuader. Peutêtre aussi que ma grande jeunesse lui fit penser que je poovoiS être quelque petit libertin qui couroit le pays après avoir volé ses parents. Quoi qu'il en soit, il ne parut point curieux d'en savoir plus que je ne lui en disois, de peur apparemment que sa curiosité ne m'obligeât à changer de logement. Pour six réaux par jour, on étoit bien dans cette hôtellerie, où il y avoit beaucoup de monde ordinairement. Je comptai le soir au souper jusqu'à douze personnes à table. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que chacun mangeoit sans rien dire, à la réserve d'un seul homme, qui, parlant sans cesse à tort et à travers, compensoit par son babil le silence des autres. Il faisoit le bel esprit, débitait des contes, et s'efforçoit par de bons mots de réjouir la compagnie, qui de temps en temps éclatoit de rire, moins à la vérité pour applaudir à ses saillies que pour s'en moquer.

Pour moi, je faisois si peu d'attention aux dis-

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cours de cet original, que je me serois levé de table sans pouvoir rendre compte de ce qu'il avoit dit, s'il n'eût trouvé moyen de m'intéresser dans ses discours. Messieurs, s'écria-t-il sur la fin du repas, tout ce que je vous ai dit n'est rien en comparaison de ce que je vais vous dire ; je vous garde pour la bonne bouche une histoire des plus divertissantes, une aventure arrivée ces jours passés à l'archevêché de Séville. Je la tiens d'un bachelier de ma connoissance, qui en a, ditil, été témoin. Ces paroles me causèrent quelque émotion ; je ne doutai point que cette aventure ne fût la mienne, et je n'y fus pas trompé. Ce personnage en fit un récit fidèle, et m'apprit même ce que j'ignorois, c'est-à-dire, ce qui s'étoit passé dans la salle après mon départ : je vais vous le raconter.

A peine eus-je pris la fuite que les Maures qui, suivant l'ordre de la pièce qu'on représentoit, dévoient m'enlever, parurent sur la scène, dans le dessein de venir me surprendre sur le lit de gazon oû ils me croyoient endormi ; mais quand ils voulurent se jeter sur le roi de Léon, ils furent bien étonnés de ne trouver ni roi ni roc*. Aussitôt la comédie fut interrompue. Voilà tous les acteurs en peine : les uns m'appellent, les autres me font chercher : celui-ci crie, et celui-là me donne à tous les diables. L'archevêque, apercevant que le trouble et la confusion régnoient derrière le théâtre, en demanda la cause. A la voix du prélat, un page, qui faisoit le Grariop

• Terme du jeu d'échec*. • Le roc est une pièce qu'on appelle autrement la tour. On dit même roquer, mettre le roc auprès du roi, qu'on passe par-derrière.

dans la pièce, accourut, et dit à sa' grandeur : Monseigneur, ne craignez plus que les Maures fassent prisonnier le roi de Léon ; il vient, grâces à Dieu, de se sauver avec son habillement royal. Le ciel en soit loué ! s'écria l'archevêque. Il a parfaitement bien fait de fuir les ennemis de notre religion et d'échapper aux fers qu'ite lui préparaient. Il sera sans doute retourné à Léon, la capitale de son royaume. Puisse-t-il y arriver sans malencontre! Au reste, je défends qu'on suive ses pas ; je serois fâché que sa majesté reçût quelque mortification de ma part. Le prélat ayant parlé de cette sorte, ordonna -qu'on lût mon rôle et qu'on achevât la comédie.

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