‹ Histoire de Gil Blas de SantilloChapitre 66 sur 94 · TOM. II. S · texte numérisé non relu

TOM. II. S

bien la mine de demeurer, à la cour. Cela pour* roit bien être, lui répondis-je ; en même temps je le ravis en lui racontant mot pour mot le petit entretien que je venois d'avoir avec le monarque. Mon cher maître, me dit alors Scipion dans l'excès de sa joie, prendrez-vous une autre fois de mes almanachs ? Avouez que vous ne me savez pas à présent mauvais gré de vous avoir exhorté à faire le voyage de Madrid. Je vous vois déjà dans un poste éminent ; vous deviendrez le Calderone du comte d'Olivarès. C'est ce que je ne souhaite point du tout, interrompis-je ; cette place est environnée de trop de précipices pour exciter mon envie. Je voudrais un bon emploi où je n'eusse aucune occasion de faire des injustices ni un honteux trafic des bienfaits du prince. Après l'usage que j'ai fait de ma faveur passée, je ne puis être assez en garde contre l'avarice et contre l'ambition. Allez, monsieur, reprit mon secrétaire, le ministre vous donnera quelque bon poste que vous pourrez remplir sans cesser d'être honnête homme.

Plus pressé par Scipion que par ma curiosité, je me rendis le jour suivant chez le comte d'Olivarès avant le lever de l'aurore, ayant appris que tous les matins, soit en été, soit en hiver, il écoutoit à la clarté des bougies tous ceux qui avoient à lui parler. Je me mis modestement dans un coin de la salle, et de là j'observai bien le comte quand il parut ; car j'avois fait peu d'attention à lui dans le cabinet du roi. Je vis un homme d'une taille au-dessus de la médiocre, et qui pouvoit passer pour gros dans un pays où il est rare de voir des personnes qui ne soient pas

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maigres. Il avoit les épaules si élevées, que je le crus bossu, quoiqu'il ne le fût pas ; sa tête, qui étoit d'une grosseur excessive, lui tomboit sur la poitrine ; ses cheveux étoient noirs et plats, son visage long, son teint olivâtre, sa bouche enfoncée, et son menton pointu et fort relevé.

Tout cela ensemble ne faisoit pas un beau seigneur ; néanmoins, comme je le croyois dans une disposition obligeante pour moi, je le regardois avec indulgence, je le trouvois agréable. Il est vrai qu'il recevoit tout le monde d'un air affable et débonnaire, et qu'il prenoit gracieusement les placets qu'on lui présentoit ; ce qui sembloit lui tenir lieu de bonne mine. Cependant, lorsqu'à mon tour je m'avançai pour le saluer et me faire connoître, il me lança un regard rude et menaçant ; puis, me tournant le dos sans daigner m'entendre, il rentra dans son cabinet. Je trouvai alors ce seigneur~encore plus laid qu'il n'étoit naturellement ; je sortis de la salle fort étourdi d'un accueil si farouche, et ne sachant ce que j'en devois penser.

Ayant rejoint Soipion qui m'attendoit à la porte : Sais-tu bien, lui dis-je, la réception qu'on m'a faite ? Non, me répondit-il, mais elle n'est pas difficile à deviner ; le ministre, prompt à se conformer aux volontés du prince, vous aura pro* posé sans doute un emploi considérable. C'est ce qui te trompe, lui répliquai-je : en même temps je lui appris de quelle façon j'avois été reçu. Il m'écouta fort attentivement, et me dit : Vous m'étonnez ! Il faut que le comte ne vous ait pas remis, ou qu'il vous ait pris pour un autre. Je vous conseille de le revoir ; je ne doute pas qu'il ne vous fasse meilleure mine. Je suivis le

conseil de mon secrétaire ; je me montrai pour la seconde fois devant le ministre, qui, me traitant encore plus mal que la première, fronça le sourcil en în'envisageant, comme si ma vue lui eût fait de la peine ; puis il détourna de moi ses regards, et se retira sans me dire mot.

Je fus piqué de ce .procédé jusqu'au vif, et tenté de partir sur-le-champ pour retourner à Valence; mais c'est à quoi Scipion ne manqua pas de s'opposer, ne pouvant se résoudre à renoncer aux espérances qu'il avoit conçues. Ne vois-tu pas, lui dis-je, que le comte veut m'écarter de la cour ? Le monarque lui a témoigné, de la bonne volonté pour moi, cela ne suffit-il pas pour m'attirer l'aversion de son favori ? Cédons, mon enfant, cédons de bonne grâce au pouvoir d'un ennemi si redoutable. Monsieur, répondit-il en colère contre le comte d'Olivarès, je n'abandonnerois pas si facilement le terrain» Je voudrais même avoir raison d'un accueil si offensant. J'irois me plaindre au roi du peu de cas que le ministre fait de sa recommandation. Mauvais conseil, lui dis-je, mon ami : si je faisois cette démarche imprudente, je ne tarderais guère à m'en repentir. Je ne sais même si je ne cours pas quelque péril à m 'arrêter dans cette ville.

Mon secrétaire, à ce discours, rentra en luimême, et, considérant qu'en effet nous avions affaire à un homme qui pou voit nous faire revoir la tour de Ségovie, il partagea ma crainte. Il ne combattit plus l'envie que j'avois de quitter Madrid, d'où je résolus de m'éloigner dès le lendemain.

DE SANTILLÀNE.

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