GIL
moignàmet mutuellement la joie que noue avion* de nous revoir : mai» le temps et le lieu ne non» permettant pas de nous répandre en de longs discours, nous remîmes au lendemain à nous entre-» tenir chez elle plus amplement.
Le plaisir de parler est une des plus vive» passions des femmes, et particulièrement la mienne. Je ne pus fermer l'œil de toute la nuit, tant j'avois d'envie d'être aux prises avec Phénice, et de lui foire questions sur questions. Dieu sait si je fus paresseuse à me lever pour me rendre où elle m'avoit enseigné qu'elle demeurait ! Elle étoit logée avec toute la troupe dans un grand hôtel garni. Une servante que je rencontrai en entrant, et que je priai de me conduire à l'appartement de Phénice» me fit monter à un corridor, le long duquel régnoient dix à douze petites chambres séparées seulement par des cloisons de sapin, et occupées par la bande joyeuse. Ma conductrice frappa à une porte que Phénicè, à qui la langue démangeoit autant qu'à moi, vint ouvrir. A peine nous donnâmes* nous le temps de nous asseoir pour caqueter* Nous voilà eu train d'en découdre. Nous avions à nous interroger sur tant de choses, que les demandes et les réponses se succédoient avec une volubilité surprenante.
Après avoir raconté nos aventures de part et d'autre, et nous être instruites de l'état présent de nos affaires, Phénice me demanda quel parti je voulois prendre, car enfin, me dit-elle, il faut bien faire quelque chose : il n'est pas permis à une personne de ton âge d'être inutile dans la société. Je lui répandis que j'avois résolu, en at-
DE lAtiTOLàNE. *T tendant mieux, de me placer auprès de quelque fille de qualité. Fi donc, s'écria mon amie, tu n'y penses pas» Est-il possible,, ma mignonne, que tu ne sois pas encore dégoûtée de la servitude? n'es-tu pas lasse de te voir soumise aux volontés des autres, de respecter leurs caprices, de t'entendre gronder, en un mot d'être esclave ? Que n'embrasses-tu plutôt, à mon exemple, la vie comique? Rien n'est plus convenable aux personnes d'esprit qui manquent de bien et de naissance. C'est un état qui . tient un milieu entre la noblesse et la bourgeoisie, une condition libre et affranchie des bienséances les plus incommodes de la vie civile. Nos revenus nous sont payés en espèces- par le public qui en possède le fonds* Nous vivons toujours dans la joie, et dépensons notre argent comme nous le gagnons.
Le théâtre, poursuivit-elle, est favorable surtout aux femmes. Dans le temps que je demeurois chez Florimonde, j'en rougis quand j'y pense, j'étois réduite à écouter les gagistes de la troupe du prince; pas un honnête homme ne faisoit attention à ma figure. D'où vient cela ? c'est que je n'étois point en vue. Le plus beau tableau qui n'est pas dans son jour ne frappe point. Mais depuis- que je suis sur mon piédestal, c'est-à-dire sur la scène, quel changement 1 Je vois à mes trousses la plus brillante jeunesse des villes par où nous passons. Une comédienne a donc beaucoup d'agrément dans son métier. Si elle est sage, je veux dire que si elle ne favorise qu'un amant à la fois, cela lui fait tout l'honneur du monde. On loue sa retenue; et lorsqu'elle change de galant, on la regarde comme une vé-
GÎL BLAS
ritable veuve qui se remarie. Encore voit-ètf celle-ci avec mépris, quand elle convole en troi-> Bièmes noces ; on diroit qu'elle blesse la délicatesse des hommes: au lieu que l'autre semble devenir plus précieuse, à mesure qu'elle grossit le nombre de ses favoris. Après cent galanteries, c'est un ragoût de seigneur.
A qui dites-vous cela? interrompis-je en cet endroit. Pensez-vous que j'ignore ces avantages ? Je me les suis souvent représentés, et, je ne t'en fais pas mystère, ils ne flattent que trop une fille de mon caractère. Je me sens même de l'inclination pour la comédie ; mais cela ne suffit pas. Il faut du talent, et je n'en ai point. J'ai quelquefois voulu réciter des tirades de pièces devant Arsénié ; elle n'a pas été contente de moi ; cela m'a dégoûtée du métier. Tu n'es pas difficile à rebuter, reprit Phénice. Ne sais-tu pas que ces grandes actrices-là sont ordinairement jalouses î Elles craignent, malgré toute leur vanité, qu'il ne vienne des sujets qui les effacent. Enfin, je ne m'en rapporterais pas là-dessus à Arsénié ; elle n'a pas été sincère. Je te dirai, moi, sans fiât* terie, que tu es née pour le théâtre. Tu as du naturel, l'action libre et pleine de grâces, le son de la voix doux, une bonne poitrine, et avec cela un minois ! Ah ! friponne, que tu charmeras de cavaliers, si tu te fais comédienne !
Elle me tint encore d'autres discours séduisants, et me fit déclamer quelques vers, seulement pour me faire juger moi-même de la belle disposition que j'avois à débiter du comique; Lorsqu'elle m'eut entendue, ce fut bien autre chose. Elle me donna de grands applaudisse-
DE SANTILLANE
ments, et me mit au-dessus de toutes les actrices de Madrid. Après cela, je n'aurois pas été excusable de douter de mon mérite. Arsénié demeura atteinte et convaincue de jalousie et de mauvaise foû II me fallut convenir que j'étois un sujet tout admirable. Deux comédiens qui arrivèrent dans le moment, et devant qui Phénice m'obligea de répéter les vers que j'avois déjà récités, tombèrent dans une espèce d'extase, d'où ils ne sortirent que pour me combler de louanges. Sérieusement, quand ils se seroient défiés tous trois à qui me loueroit davantage, ils n'auroient pas employé d'expressions plus hyperboliques. Ma modestie ne fut point à l'épreuve de tant d'éloges. Je commençai à croire que je valois quelque chose, et voilà mon esprit tourné du côté de la comédie.
Oh çà, ma chère, dis-je à Phénice, c'en est fait ; je veux suivre ton conseil et entrer dans ta troupe, si elle l'a pour agréable. A ces paroles, mon amie transportée de joie m'embrassa, et ses deux camarades ne me parurent pas moins ravis qu'elle de me voir ces sentiments. Nous convînmes que le jour suivant je me rendrois au théâtre dans la matinée, et ferois voir à la troupe assemblée le même échantillon que je venois de montrer de mon talent. Si j'avois fait concevoir une opinion avantageuse de moi chez Phénice, tous les comédiens en jugèrent encore plus favorablement, lorsque j'eus dit en leur présence une vingtaine de vers seulement. Ils me reçurent volontiers dans leur compagnie. Après quoi je ne fus plus occupée que de mon début. Pour le rendre plus brillant, j'employai tout ce qui mé