LIVRE SIXIEME
Telles étaient les dispositions réciproquement menaçantes de la France et de l'Europe, au moment où l'Assemblée constituante, après avoir proclamé les principes. laissait à d'autres le soin de lesdéfendre et de les appliquer. C'était comme le législateur qui se retirait dans son repos, pour contempler ses lois en activité. La grande pensée de la France abdiquait, pour ainsi dire, avec l'Assemblée constituante. Le gouvernement tombait de haut entre les mains de l'inexpérience ou de la passion d'un nouveau peuple. Du 29 septembre au 1er octobre, il y eut comme un changement de règne. L'assemblée législative se trouva, ce jour-là, face à face avec un roi sans autorité, au-dessus d'un peuple sans modération. On sentit, dès sa première séance, l'oscillation désordonnée d'un pouvoir sans tradition et sans contre- poids, qui cherche son aplomb dans sa propre sagesse, et qui, flottant de l'insulte au repentir, se blesse lui-même avec l'arme qu'on lui a mise dans la main.
Une foule immense s'était portée à ses premières séances. L'aspect extérieur de l'Assemblée était changé. Presque tous les cheveux blancs avaient disparu. On eût dit que la France avait rajeuni dans une nuit. Li'expression des physionomies, les traits, les gestes, les costumes l'attitude des membres de l'Assemblée n'étaient plus les mêmes. Cette fierté de la noblesse française empreinte dans le legard et sensible dans les manières, cette dignité du clergé et de la magistrature, cette gravité austère des premiers députés du tiers état avaient tout à coup fait place aux représeniants d'un peuple nouveau, dont la confusion et la turbulence annonçaient l'invasion du pouvoir plutôt que l'habitude et la possession du gouvernement. L'extrême jeunesse s'y faisait remarquer en foule. Quand le président d'âge, pour former le bureau provisoire, somma les députés qui n'avaient pas encore accompli leur vingt-sixième année de se présenter, soixante jeunes gens se pressèrent autour de la tribune et se disputèrent le rôle de secrétaires de l'Assemblée. Cette jeunesse des représentants de la nation inquiéta les uns, réjouit les autres. Si, d'uu côté, une telle représentation n'offrait rien de cette maturité calme et de cette autorité du temps que les législateurs antiques recherchaient dans les conseils des peuples, d'un autre côté, ce rajeunissement soudain de la représentation nationale était comme un symptôme du rajeunis-
sement complet des institutions. On sentait que cette nouvelle génération avait rompu avec toutes les traditions et tous les préjugés de l'ancien ordre de choses. Son âge même était une garantie : à l'inverse des civilisations assises, où l'on demande aux législateurs de donner par leurs années des gages au passé, on demandait à ceux-ci de donner des gages à l'avenir. Leur inexpérience était un mérite, leur jeunesse était un serment. Les temps calmes veulent des vieillards, les révolutions veulent des jeunes gens.
A peine l'Assemblée était-elle constituée, que le double esprit qui allait sen disputer les actes, l'esprit monarchique et l'esprit républicain, s'y livra, sous un frivole prétexe. une lutte puérile en apparence, sérieuse au fond, et y fut tour à tour vaincu et vainqueur en deux jours. La députation qui s'était rendue près du roi, pour lui annoncer la constitution de l'Assemblée, rendit compte de sa mission par l'organe du député Ducastel, président de cette députation : s Nous avons hésité, dit-il, sur les formes du langage à adopter en parlant au roi. j Nous avons craint de blesser ou la dignité nationale ou la dignité royale Nous sommes convenus de lui dire ; i Sire, l'Assemblée est constituée ; elle nous a députés pour en informer Votre Majesté, i Nous nous sommes rendus aux Tuileries. Le ministre de la justice est venu nous annoncer que le roi ne pouvait nous recevoir qu'aujourd'hui à une heure. Nous avons pensé que le salut de la chose publique exigeait que nous fussions admis sur-le-champ, et nous avons insisté. Le roi alors nous a fait dire qu'il nous recevrait à neuf heures. Nous y sommes allés. A quatre pas du roi, je l'ai salué; j'ai prononcé les mots convenus. Le roi m'a demandé le nom de mes collègues, je lui ai répondu que je ne les connaissais pas. Nous allions nous retirer, lorsqu'il nous a arrêtés en nous disant: Je ne pourrai vous voir que vendredi. »
Une sourde agitation qui courait déjà dans les rangs de l'Assemblée, éclate à ces dernières paroles.
of Je demande, s'écrie un député, qu'on ne se serve plus de ce titre de Majesté. — Je demande, ajoute un autre, qu'on répudie ce titre de Sire, qui est un abréviation de seigneur, et qui reconnaît une souveraineté dans celui à qui on le donne. — Je demande, dit le député Bequet, que nous ne soyons pas comme des automates, assis ou debout quand il plaira au roi de se tenir debout ou de s'asseoir, s Couthon éleva la voix pour la première fois, et sa première parole fut une menace à la royauté, i II n'y a plus d'autre majesté ici que celle de la loi et du peuple, dit-il ; ne laissons au roi d'autre
DES GIRONDINS
titre que celui de roi des Français! Faites retirer ce fauteuil scandaleux, ce siège doré qu'on lui a apporté la dernière fois qu'il a paru dans cette salle : qu'il s'honore de s'asseoir sur le simple fauteuil du président d'un grand peuple ; que le cérémonial entre lui et nous soit celui de l'égalité; soyons debout et découverts quand il sera découvert et debout, restons couverts et assis quand il s'asseoira et se couvrira, i — a Le peuple, reprit Chabot, vous a envoyés ici pour faire respecter sa dignité. Souffrirez vous que le roi vous dise : « Je viendrai à tiois heures? » Comme si vous ne pouviez pas lever la séance sans l'attendre! i
On décréta que chacun pourrait s'asseoir et se couvrir devant le roi. n Cet article, observa Garran de Coulon, pourrait établir une sorte de confusion dans l'Assemblée. Cette faculté laissée à tous donnerait aux uns l'occasion de montrer de la fierté, aux autres de l'idolâtrie. — Tant mieux, s'écria une voix ; s'il y a des flatteurs, il faut les connaître, j On décréta aussi qu'il n'y aurait au bureau que deux fauteuils pareils placés sur la même ligne: un pour le président, un pour le roi ; enfin qu'on ne donnerait plus au roi d'autre titre que celui de roi des Français.