IX. I
Soit indicrétion de ses hôtes, soit infidélité des convives, le comité de sûreté générale eut vent de ces entrevues et de ces demi-confidences. Vadier avait déjà fait introduire un de ses agents, Sénart, dans les réunions de la Mère de Dieu pour y observer les pensées et pour y no- ; ter les noms des principaux adeptes. Vadier i savait que Robespierre en était l'idole. Il l'en! supposait l'instigateur. Il le soupçonnait, depuis le 26 prairial, de vouloir se rattacher le peuple par les superstitions, et de caresser la | classe supérieure par des présages de clémence. ] Vadier voulut prendre Robespierre à la fois en ridicule et en trahison. Il n'osait pas s'atta- \ quer directement à un nom qui repoussait le ! soupçon et qui déconcertait l'agression. Mais il ; espérait ainsi déverser indirectement sur ce , nom un ridicule qui rejaillirait sur sa puissance. C'était de plus une entreprise hardie que de j montrer une première fois à la Convention que les amis de Robespierre n'étaient pas purs, et \ que ses sectateurs n'étaient pas inviolables. !
Le comité de sûreté générale, secrètement ' d'accord avec la mu'orité du comité de salut ! public et avec les conspirateurs de la réunion ; Tallien, ordonna donc l'arrestation de Cathe- j rine Théos et de ses principaux adeptes. Les ■ comités ordonnèrent en même temps l'arres- j tation de la marquise de Chastenais, de M. de | Quesvremont, de M. de Sartines et de toute la j famille Sainte-Amaranthe, sans en excepter le | fils, qui louchait à peine à sa seizième année. Ils firent arrêter aussi mademoiselle Grandmaison et son domestique Biret. On résolut de con- | fondre toutes ces accusations, étrangères les; unes aux autres, dans le grand acte d'accusa-
[ tion qu'Elie Lacoste rédigeait contre Ladmi- I rai et Cécile Renaud sous le nom générique et j vague de conspiration de Véiranger. Vadier j avait été chargé de rédiger le rapport préala- I ble contre la secte de Catherine Théos. On ' s'en rapporta à la malignité de ce vieillard pour donner aux puérilités de dom Gerle les couleurs sombres d'une conjuration, et un vernis de ridicule qui déteignît sur le nom de Robespierre.
Ce nom, que tout le monde savait caché au fond de cette affaire, devait être d'autant plus visible qu'il serait moins prononcé par Vadier. Robespierre avait senti le coup d'avance. Mais le poignard était enveloppé de respect. Il ne pouvait prendre ouvertement la défense de ces sectaires dans un moment où on l'accusait luimême de vouloir raviver les superstitions pour sanctifier sa dictature. Il s'était efforcé de faire ajourner, sous prétexte de mépris, la lecture du rapport de Vadier à la Convention. Vadier avait été inflexible. II avait fallu subir en silence les sarcasmes du rapporteur, les sourii-es de l'auditoire, les insinuations malignes contre son rôle de Mahomet. Le ridicule avait effleuré ce nom terrible, le soupçon avait jeté son ombre sur cette incorruptibilité. Les amis de Robespierre l'avaient senti. On l'avertissait confidentiellement de prendre garde à Vadier, espèce de Brutus feignant la rusticité pour déguiser la haine, c Faites tous vos efforts, n écrivait Payan h Robespierre, i pour diminuer aux yeux de l'opinion l'importance qu'on veut donner à l'affaire de Catherine Théos, et pour convaincre le peuple que c'est une jonglerie puérile qui ne mérite que le rire et le mépris des hommes sérieux, i
Enfin, bientôt après. Elle Lacoste avait fait le rapport du décret qui proposait l'envoi au tribunal révolutionnaire de tous les accusés. On y voyait, accolés à l'assassin Ladmiral et à Cécile Renault, le père, la mère et jusqu'aux frères de cette jeune fille, M. de Sartines, madame de Sainte-Amaranthe, madame de Sartines, sa fille, son fils qui n'avait pas même l'âge du crime, MM. de Laval-Montmorency, de Rohan-Rochefort, le prince de Saint-Maurice, MM. de Sombreuil père et fils échappés aux assassins de septembre, M. de Pons, Michonis, municipal du Temple, coupable de compassion et de décence envers les princesses captives; madame de Lamartinière. la veuve de d'Epréménil, enfin l'actrice Grandmaison, punie de l'amour de Sartines, et jusqu'au domestique de cette actrice, puni de son attachement à sa maîtresse. On joignit h ces soixante accusés le portier de la maison où Ladmiral avait tenté d'assassiner Collot-d'Herbois, et la femme de ce concierge: coupables tous deux, disait l'accusateur, de n'avoir pas fait éclater assez de joie quand Vassassin avait été arrêté !
DES GIRONDINS
Robespierre, en écoutant les noms de madame de Sainte-Amaranthe et de sa famille, s'était tu. Il craignait de paraître protéger des contre-révolutionnaires. Il savait bien que c'était son nom qu'on frappait, mais il retirait timidement ce nom pour ne pas paraître frappé lui-même; situation déplorable des hommes qui prennent la popularité au lieu de la conscience pour arbitie de leur politique. Ils se couvrent du corps de victimes innocentes au lieu de se couvrir de leur intrépidité!
Ces soixante-deux accusés prétendus complices se virent pour la première fois devant le tribunal. Ladmiral fat ferme ; Cécile Renault, naïve et touchante. Elle demanda pardon à son père, à sa mère, à ses frères de les avoir entraînés, par sa légèreté, dans l'apparence d'un crime qu'elle n'avait jamais conçu. Elle affirma devant la mort que son prétendu projet d'assassinat n'était que la curiosité de voir un tyran.
Les Montmorency, les Rohan, lesSombreuil conservèrent la dignité de leur innocence et de leurs noms. Ils ne démentirent pas devant la mort la noblesse de leur sang. Ils moururent comme leurs aïeux combattaient.
Madame de Sainte-Amaranthe s'évanouit entre les bras de ses enfants. Sartines, en passant devant mademoiselle Grandmaison, arrosa les mains de l'actrice de ses larmes. Il la pria de lui pardonner la mort dans laquelle son attachement pour lui l'entraînait. Sa femme fut au-dessus de ses années par la résignation, au dessus de sa beauté par sa tendresse. Elle se réjouit de mourir avec sa mère, son mari, son frère. Elle les pressa tour à tour dans ses bras. Elle ne repoussa pas même mademoiselle Grandmaison, qu'un sort cruel associait à leur infortune. Toute jalousie et toute distance disparurent devant la mort. Les mourants ne formèrent plus qu'une famille.
Afin de frapper les yeux du peuple d'un plus gi-and prestige de culpabilité, on avait revêtu pour la première fois, depuis Charlotte Corday, tous ces condamnés de la chemise de laine rouge, vêtement des assassins. Une escorte de cavalerie et des pièces de canon chargées à mitraille précédaient et suivaient le cortège. Huit charrettes le composaient. Dans la première on avait fait monter madame de Sainte- Amaranthe et madame d'Epréménil sur le premier banc; madame de Sartines et mademoiselle Grandmaison sur le second, ces deux victimes d'un même amour! Dans la charrette suivante, M. de Sartines et son beau-frère enfant, M. de Sombreuil et son fils. Les trois autres chars portaient, à côté des Montmorency et des Rohan, le pauvre et fidèle serviteur de mademoiselle Grandmaison, Biret, qui pleurait non sur lui-même, disait-il, mais sur sa
maîtresse. La marche était lente, l'échafaud lointain, le ciel printanier, la foule immense. Tous les regards s'élevaient vers ce groupe de têtes de femmes tout ^ l'heure tronquées. iMa reflets ardents de la chemise rouge relevaient encore la blancheur de leur cou et l'éclat de leur teint. La multitude s'enivrait de cet éblouissement de beauté qui allait s'éteindre. Les victimes échangeaient entre elles de tristes sourires, des paroles à voix basse, et des regards de mutuelle commisération. Ladmiral s'indignait et s'apitoyait sur le sort de ses soidisant complices, i Pas un seul, » s'écria-t-il, m'a coni u mon dessein, j'ai voulu seul venger l'humanité, j Puis se tournant vers Cécile Renault, qui priait avec ferveur: «Vous avez voulu voir un tyran, i lui disait il avec une ironique pitié, a eh bien! regardez, en voilh des centaines sous vos yeux. î
La marche dura trois heures. On immola les plus obscurs les premiers; puis Cécile Renault, mademoiselle Grandmaison, Ladmiral. madame d'Epréménil, les gentilshommes de l'ancienne monarchie, et le jeune Sainte-Amaranthe. Sa sœur et sa mère virent précipiter son corps décapité dans le panier. Leur tour approchait. La fille et la mère s'embrassèrent d'un long et dernier baiser, qu'interrompit l'exécuteur. La tête de la fille rejoignit celle de son jeune frère. Madame de Sainte-Amaranthe mourut l'avantdernière; Sartines le dernier. II avait vu tomber, pendant un supplice de trois quarts d'heure, la tête de sa maîtresse, celle de son beau-frère aimé comme un fils, celle de sa belle-mère, celle de sa femme. Ilétaitmort par tousses sentiments ici-bas avant de mourir par le couteau.
Ce carnage souleva le peuple contre Robespierre. Le crime de ses ennemis rejaillit sur lui. On ne le croyait pas assez déchu de son influence dans les comités pour leur permettre des supplices qu'il n'aurait pas désirés. On ne le croyait pas surtout assez lâche pour subir des crimes qu'il aurait réprouvés. Ceux qui espéraient en lui s'indignèrent. Ses amis s'étonnèrent. Ses ennemis s'encouragèrent. Il leur avait donné le secret de sa faiblesse. Ils redoublèrent de férocité. Ils le couvrirent pendant quarante jours du sang qu'ils versaient. Il n'osait avouer ni répudier ce redoublement de meurtres. Il se débattait en vain sous la responsabilité de la terreur. L'opinion la rejetait tout entière sur son nom. Situation cruelle, intolérable, méritée. Leçon éternelle aux hommes populaires, sur qui la juste postérité accumule tous les crimes contre lesquels ils n'ont pas osé protester.
Le langage de Robespierre aux Jacobins pendant ces quarante jours se ressentait de l'oppression de son âme. Il était vague, obscur,
ambigu comme sa situatiou. On ne pouvait comprendre s'il accusait les comités de cruauté ou d'indulgence. Tantôt il gourmandait la crffauté, tantôt la modération. Ses paroles h deux tranchants grondaient sans cesse et ne frappaient jamais. Il tenait sa colère en suspens. On ne devinait pas si elle tomberait sur les bourreaux ou sur les victimes. Un homme politique qui n'ose pas expliquer ses vues s'aliène à la fois les deux partis : s II est temps, citoyens, » s'écria-t-il enfin peu de jours avant la crise, t que la vérité fasse entendre dans cette enceinte des accents aussi libres et aussi mâles que ceux dont elle a retenti dans les plus grandes circonstances de la Révolution. Ironsnous, comme les conspirateurs, concerter dans des repaires obscurs s (allusion aux conciliabules de Clichy) tt les moyens de nous défendre contre les perfides efforts des scélérats ? Je dénonce aux hommes de bien un système qui tend à soustraire l'aristocratie à la justice nationale et à perdre la patrie en frappant les patriotes. Quand les circonstances se développeront, je m'expliquerai plus clairement. Maintenant j'en dis assez pour ceux qui comprennent. Il ne sera jamais au pouvoir de personne de ra'empêcher de déposer la vérité dans le sein de la représentation nationale et des républicains. Il n'est pas au pouvoir des tyrans et de leurs séides de faire échouçr mon courage. Qu'on répande des libelles contre moi, je n'en serai pas moins toujours le même. Si l'on me forçait à renoncer à une paitie des fonctions dont je suis chargé (le bureau de police,) il me resterait encore ma qualité de représentant du peuple, et je ferais une guerre à mort aux tyrans et aux conspirateurs ! 2
Ces tyrans et ces conspirateurs vaguement désignés ici étaient Billaud-Varennes, Collotd'Herbois, Barrère, Carnot, Léonard Bourdon, Vadier et tous les membres des comités. Ils n'osaient plus paraître aux Jacobins depuis que Robespierre y régnait seul, ou ils n'y venaient que silencieux pour épier et pour dénoncer ses paroles. Ils l'accusaient en sortant d'insinuer au peuple l'existence d'un foyer de complots dans la Convention, et de prêcher la nécessité d'une épuration violente et insurrectionnelle comme celle du 31 mai.
Quelques jours plus ;ard, Robespierre s'expliqua plus ouvertement; il se posa en victime, il appela sur lui l'intérêt et presque la pitié des patriotes : i Ces monstres, i s'écria-t il, i dévouent à l'opprobre tout homme dont ils redoutent l'austérité des mœurs et l'inflexible probité. Autant vaudrait retourner dans les bois que de nous disputer ainsi les honneurs, la renommée, les richesses dans la république. Nous ne pouvons la fonder que par des institu-
tions protectrices, et ces institutions ne peuvent être assises elles-mêmes que sur la ruine des ennemis incorrigibles de la liberté et de la vertu. Mais ces scélérats ne triompheront pas, s continua-t-il ; i il faut que ces lâches conjurés renoncent à leurs complots ou q't'ils nous arrachent la vie ! Je sais qu'ils le tenteront. Ils le tentent tous les jours. Mais le génie de la liberté plane sur les patriotes ! i
Ces accents passionnaient vivement le petit nombre de Jacobins qui se pressaient autour de lui chaque soir. Ces hommes de main étaient prêts à marcher avec Robespierre au but qu'il leur indiquerait. Ils devançaient même son impulsion. Leur impatience aspirait ouvertement à une insurrection. Ils conjuraient leur maître de nommer ses ennemis. Ils juraient de les immoler à sa cause. Buonarotti, Lebas, Payan, Couthon, Fleuriot-Lescot, Henriot, Saint-Just ne cessaient de lui reprocher sa temporisation et ses scrupules. Le peuple était prêt à se lever à sa voix et à remettre entre ses mains le pouvoir et la vengeance. Robespierre continuait à se refuser à la dictature avec une inexplicable obstination. Le nom de factieux lui faisait horreur. L'ombre de Catilina se levait toujours devant lui. Il respectait, disait-il, dans la Convention la patrie, la loi, le peuple. La pensée d'attenter par la force à la représentation et de se montrer ainsi le violateur de cette souveraineté nationale qu'il avait toute sa vie professée, lui paraissait une sorte de sacrilège. Il ne voulait entacher d'usurpation ni sa vertu républicaine ni sa mémoire. Il aimait mieux être, disait-il, la victime que le tyran de sa patrie. Il voulait le pouvoir sans doute, mais il le voulait donné, non dérobé. Il croyait fortement à lui même, à la toute-puissance de sa parole, à son inviolabilité populaire. Il ne doutait pas d'arracher à la Convention, par la seule force de la vérité et de la persuasion, cette autorité qu'il ne voulait pas déchirer en la disputant par la main tumultueuse d'une sédition. Il pensait que la république reconnaîtrait d'elle-même en lui la suprématie du génie et de l'intégrité. Idole de l'opinion, élevé par l'opinion, grandi, adulé, déifié depuis cinq ans par elle, il voulait que l'opinion seule le proclamât le dernier mot et le premier homme de la république, i Malheur aux hommes, i répétait-il souvent à ses amis, I qui résument en eux la patrie et qui s'emparent de la liberté comme de leur bien propre. Leur patrie meurt avec eux, et les révolutions qu'ils se sont appropriées ne sont que des changements de servitude. Non, point^ de Cromvirell, i ajoutait-il sans cesse, s pas même moi ! I
Dans cette pensée, Robespierre préparait lentement pour toute arme un discours à la
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Convention. Discours dans lequel il foudroie rait ses ennemis en laissant seulement éclater aux regards du peuple leurs trames et sa propre intégrité. Il retouchait à loisir ce discours profondément étudié, aussi vaste que la république, aussi théorique qu'une philosophie, aussi passionné que la Révolution. Il y résumait avec la plume de Tacite le tab'eau de tous les crimes, de toutes les corruptions, de tous les dangers, qui dégradaient, souillaient .ou menaçaient la république. Il en faisait rejaillir avec une allusion continue la responsabilité de nos désastres sur le gouvernement et sur les comités. If faisait des portraits si ressemblants et si personnels des vices de la Convention qu'il ne restait plus qu'à leur donner le nom de ses ennemis. Enfin, il concluait vaguement à la réforme des institutions révolutionnaires, sans préciser ces réformes, et il provoquait la Convention à réfléchir.
Cette conclusion, plus impérative que s'il avait formulé lui-même un décret de mort contre ses ennemis, devait arracher des résolutions plus terribles contre ses envieux et des pouvoirs plus absolus pour lui-même que celles qu'il avait formulées. La tyrannie a sa pudeur, il faut qu'on lui fasse violence. Ce qu'on lui donne va toujours au delà de ce qu'elle oserait demander.
Ce discours était divisé en deux parties et devait occuper deux séances. Dans la première partie, Robespierre tonnait sans frapper et désignait sans nonuuer. Dans la seconde partie, qu'il réservait pour réplique si quelqu'un avait l'audace de répondre, il sortait du nuage, il éclatait comme la foudre, il étreignait homme à homme, corps à corps, les membres hostiles des comités. Il précisait les accusations et les crimes. Il nommait, il stigmatisait, il frappait, il entraînait de la tribune à l'échainud les coupables laissés jusque-là dans l'ombre. C'est pour cet usage qu'il avait ébauché dans les notes secrètes de sa police les portraits destinés à ce pilori public. Armé sous ses habits de ces deux discours, Robespierre attendait la lutte avec confiance; ses adversaires commençaient à se défier. Aucun n'avait dans sa considération personnelle la force de lutter corps à corps avec l'idole des Jacobins. On savait que le peuple lui restait fidèle. Son ascen )ant intimidait la Convention. La mort pouvait tomber d'un de ses gestes sur toutes les têtes. Dans cette perplexité. Barrère insinuait des transactions. Collot-d'Herbois parlait de mal entendus- Billaud-Varennes lui-même prononçait le mot de concorde. Les comités tendaient à fléchir sous le seul effet de son absence. Des négociateurs officieux s'interposaient pour éviter un déchirement. Legendre caressait. Barras, Bourdon, Fréron, Tallien couvaient presque seuls l'âpreté de leur haine et le feu de la conjuration. Ce feu était entretenu dans Tallien
par l'amour. Un soir, en rentrant chez lui, un inconnu lui glissa dans la main, au coin de la rue de la Perle, un billet de Theresa C^barus. Ce billet, qu'un geôlier séduit avait consenti à laisser sortir de la prison des Carmes, était écrit avec du sang. Il ne contenait que ces mots: i L'administrateur de police sort d'ici, il est venu m'annoncer que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire à l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit. Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes.... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser !... »
Quand l'héroïsme est éteint partout, on le rallume, au foyer de l'amour dans un cœur de femme. Tallien répondit laconiquement :
ï Soyez aussi prudente que je serai courageux, et calmez votre tête ! i
Cependant les négociations avaient abouti à une entrevue entre Robespierre et les principaux membres des deux comités. Ils consentirent à se rencontrer au comité de salut public. Couthon, Saint Just, David, Lebas étaient avec Robespierre. Les physionomies étaient contraintes, les yeux baissés, les bouches muettes. On sentait que les deux partis, tout en se prêtant à une tentative de réconciliation, craignaient également de laisser transpirer leurs pensées. Elle Lacoste articula les griefs des comités. i Vous formez un triumvirat, ï dit-il à Saint- Just, à Couthon et à Robespierre. — i Un triumvirat, ï répondit Couthon, i ne se forme pas de trois pensées qui se rencontrent dans une même opinion ; des triumvirs usurpent tous les pouvoirs, et nous vous les laissons tous. — C'ePt précisément ce dont nous vous accusons, » s'écria ColIotd'Herbois: retirer du gouvernement, dans un temps si difficile, une force telle que la vôtre, c'est le trahir et le livrer aux ennemis de la liberté, i Puis se tournant vers Robespierre et prenant devant lui le ton et le geste théâtral d'un suppliant, il alfecta de vouloir se précipiter à ses genoux : ^ Je t'en conjure au nom de la patrie et de ta propre gloire,i lui dit-il, I laisse-toi vaincre par notre franchise et par notre abnégation ; tu es le premier citoyen de la république, nous sommes les seconds ; nous avons pour toi le respect dii à ta pureté, à ton éloquence, à ton génie ; reviens à nous, entendons-nous, sacrifions les intrigants qui nous divisent, sauvons la liberté par notre union ! »
Robespierre parut sensible aux protestations 'de Collot-d'Herbois. 11 se plaignit des accusations sourdes qu'on semait contre sa prétendue dictature; il afficha un complet désintéressement du pouvoir; il proposa de renoncer même à la direction du bureau de police, qu'on lui
reprochait de dominer; il parla vaguement de conspirateurs qu'il fallait avant tout écraser dans la. Convention.
Carnot et Saint- Just eurent une explication très-aigre au sujet des dix-huit mille hommes que Carnot avait détachés de l'armée du Nord exposée à toutes les forces de Cobourg, pour les envoyer envahir la Flandre maritime. « Vous voulez tout usurper, s s'écria Carnot, «vous déconcertez tous mes plans, vous brisez les généraux dans mes mains, vous écourtez les campagnes. Je vous ai laissé l'intérieur, laissez-moi le champ de bataille; ou si vous voulez le prendre comme le reste, prenez aussi la responsabilité des frontières! Que sera la liberté si vous perdez la patrie ? i •
Saint-Just se justifia avec modestie et se déclara plein de déférence pour le génie militaire de Carnot. Barrère fut caressant et conciliateur. Billaud seul se taisait. Son silence inquiétait Saint-Just. (tli y a des hommes, i dit le jeune fanatique, «qu'au caractère sombre de leur physionomie et à la pâleur de leurs traits, Lycurgue aurait bannis de Lacédémone. — Il y a des hommes, ï repartit Billaud, «qui cachent leur ambition sous leur jeunesse et jouent l'Alcibiade pour devenir des Pisistrate ! i
A ce nom de Pisistrate, Robespierre se crut désigné. Il voulut se retirer. Robert Lindet intervint avec des paroles sages et douces. Billaud dérida son visage, et tendant la main à Robespierre: tt Au fond, s dit il, i je ne te reproche rien que tes soupçons perpétuels ; je dépose volontiers ceux que j'ai moi-même conçus contre toi. Qu'avons-nous à nous pardon-
ner ? N'avons-nous pas toujours pensé ou parlé de même sur toutes les grandes questions qui ont agité la république et les conseils ? — Cela est vrai,! dit Robespierre; i mais vous immolez au hasard les coupables et les innocents, les aristocrates et les patriotes ! — Pourquoi n'es tu pas avec nous pour les choisir? — Il est temps,! répondit Robespierre, s d'établir un tribunal de justice, qui ne choisisse pas, mais qui frappe avec l'impartialité de la loi et non avec les hasards ou les préventions des factions, i La discussion s'établit sur ce texte. Les enjeux étaient les têtes de milliers de citoyens. Robespierre voulant régulariser et modérer la terreur, les autres la déclarant plus nécessaire que jamais pour exterminer et pour extirper les conspirateurs, s Pourquoi donc avez-vous forgé la loi du 22 prairial, s dit Billaud, i était-ce pour la laisser dormir dans son fourreau ? — Non, I dit Robespierre, c c'était pour menacer de plus haut les ennemis de la Révolution sans exception, et moi-même si j'élevais jamais ma tête au-dessus des lois, i
On convint, dit-on, de s'entendre à loisir sur le sort du petit nombre d'hommes dangereux qui remuaient dans la Convention; de les sacrifier, s'ils étaient coupables, à la sécurité de la république et à la concorde dans le gouvernement. Il fut convenu que Saint-Just ferait un rapport sur la situation des choses, propre à éteindre l'apparence des dissentiments et à démontrer à la république que l'harmonie la plus complète était rétablie entre les hommes. On se sépara avec les symptômes de la réconciliation.