‹ Histoire de GirondinsChapitre 107 sur 107 · A M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. DE LAMARTINE

Monsieur,

Un livre tel que VHistoire des Girondins, qui a pour but de retracer fidèlement des hommes et des événements placés trop près de l'époque où nous vivons pour être jugés avec calme, et pourtant trop loin déjà pour être étudiés avec certitude, ce livre froisse nécessairement bien des sentimens et bien des opinions. L'auteur a dû s'y attendre. Le caractère élevé et indépendant de cette œuvre, écrite, j'en suis convaincu, avec la foi reli- |;ieuse de l'historien, me porte à croire que l'auteur ne doit pas être moins désireux que les personnes intéressées dans ce récit à voir rectifier les assertions inexactes échappées involontairement à sa plume. C'est cette pensée qui dicte la réclamation que j'ai l'honneur de vous adresser.

Dans le 4me volume des Girondins, livre XXXIII, chapitres VI et VII, vous citez. Monsieur, un fragment d'une lettre écrite à la Convention par le député de Calais, Thomas

Paris, le 28 mai 1847.

fiayne, où il insiste sur l'urgence de mettre ouis XVI en jugement, et vous continuez aiasi :

J t C'est en ces termes que la voix de l'Amérique, affranchie par Louis XVI, venait retenti]'dans la prison de Louis XVI! Un Américain, un citoyen, un sage demandait sinon la tqte, du moins l'ignominie du roi qui avait ciuvert de baïonnettes françaises le berceau de dé la liberté de son pays. L'ingratitude s'expfimait en outrages... Payne avait été comblé d^gards par le Roi pendant le temps où il allait été envoyé à Paris pour implorer les secours de la France en faveur de l'Amérique. Louis XVI avait fait don de six millions à la jeune république. C'était entre les mains de Franklin et de Payne que ce don du roi avait été déposé... Il appartenait à tout le monde de har Louis XVI, plutôt, qu'à l'apôtre de l'Amérique, et à l'ami de Franklin.»

Il est difficile de se rendre compte où et

comment V Anglais Payne a pu devenir l'apôtre de l'Amérique. Il vécut en effet quelques temps aux Etats-Unis et y fut naturalisé, comme il le fut plus tard en France, mais il ne reçut jamais de mission et n'occupa jamais d'autre emploi au service du gouvernement américain que celui de commis dans le bureau d'un des comités du Congrès ; encore fut-il heureux de quitter ce poste au bout de quelques mois, afin d'éviter une destitution pour cause d'abus de confiance. Les commissaires envoyés par les Etats-Unis pour . solliciter l'aide et l'alliance de la France, pendant la guerre de l'Indépendance, furent Franklin, Deane et Lee ; c'est à eux que fut remise la somme offerte par Louis XVI comme un don gratuit, et acceptée à titre de prêt de la part du gouvernement français. Tous les docuraens relatifs à cette négociation ont été imprimés, soit dans le Secret Journal of Congress, soit dans la Diplomatie Correspond ence of the Révolution, 12 volumes publiés par ordre du gouvernement américain. Ces ouvrages sont tenus par moi, Monsieur, à votre disposition, et vous y verrez que Payne ne prit aucune part ni dans cette affaire ni dans aucune autre transaction diplomatique des Etats-Unis.

Le caractère cynique du député de Calais est peu fait sans doute pour inspirer l'estime, Toutefois il est juste de constater qu'aussitôl que la mise en jugement de Louis XVI eul été décrétée, Payne usa avec chaleur de l'influence dont il jouisait pour tâcher de sauver l'infortuné roi. Dans sa lettre à la Convention, du 15 janvier 1793, insérée au procès-verbal et imprimée au Moniteur (No. 18, 18 janvia- 1793^, on lit le passage suivant :

t C'est à la France entière que les Etats- Unis d'Amérique doivent les secours au moyen desquels ils ont secoué par la force des armfô la domination injuste et tyrannique de George m. L'empressement et le zèle qu'elle mita fournir et des hommes et de l'argent étaiert une suite naturelle de sa soif pour la liberté. Mais comme la nation ne pouvait alors, à came des entraves de sou propre gouvernement, agr que par un organe monarchique, cet organe, quels que fussent d'ailleurs ses motifs, fit alors une bonne action. Que les Etats-Unis d'Amérique soient donc la sauvegarde et l'abri de Louis Capet. Là, désormais à l'abri des misères et des crimes de la vie royale, il apprendra par l'aspect continuel de la prospérité publique que le véritable système de gouvernement, ce n'est pas les rois, mais la représentation (sic).

«En rappelant cette circonstance et en faisant cette proposition, je me considère moimême comme citoyen des deux pays. Je ftis cette proposition comme un citoyen de la i|épublique américaine, qui sent la reconnaissance qu'il doit à tout Français. Je la fjiis

aussi comme un homme qui, quoique l'ennemi des rois, n'oublie pas qu'ils tiennent à l'espèce humaine; enfin je l'appuie comme citoyen de la république française, parce que je la regarde comme la mesure la meilleure et la plus politique qu'on puisse adopter. »

Vous trouverez probablement, monsieur, que cette proposition témoigne d'un sentiment contraire à celui que manifeste la lettre citée par vous. L'honneur et la flétrissure de cette conduite retombent entièrement sur Payne et ses commettans, et nullement sur les citoyens des Etats-Unis. II était le député de Calais, et non pas l'apôtre de l'Amérique. Le vœu exprimé dans cette lettre, que les Etats- Unis soient la sauvegarde et Vahri de Louis XVI, était l'écho du souhait ardent de tous les Américains; et bien que l'allusion aux prétendus motifs du roi répugnât à leurs sentimens, ils se sont souvenus que l'auteur était membre de cette Convention qui, peu d'années auparavant avait déclaré, dans une adres'se solennelle au peuple des Etats-Unis, rédigée par le girondin Guadet, lue et adoptée le 22 décembre et insérée dans le Moniteur le 23 décembre 1792 : i Les Etats-Unis d'Amérique auront peine à le croire, l'appui que l'ancienne cour de France leur prêta pour recouvrer leur indépendance n'était que le fruit d'une vile spéculation.!

Un examen plus attentif vous convaincra, j'espère. Monsieur, que celui que vous désignez comme l'apôtre de l'Amérique n'avait rien dans son caractère ni dans sa position qui justifiâtce titre. Permettez-moi d'ajouter qu'aucune parole blessante contre Louis XVI n'est jamais venue des Etats Unis. Au contraire, tout ce qui pouvait être fait pour son salut a été fait. La sympathie éprouvée universellement en Amérique pour ce malheureux prince se manifeste dans la conduite du ministre plénipotentiaire des Etats-Unis en France, Gouverneur Morris ; il n'hésita pas à compromettre non seulement sa sûreté personnelle, mais encore les relations diplomatiques des deux pays, pour tenter d'arracher Louis XVI au sort que Morris prévoyait pour lui. Pendant le procès, il réunit ses efforts à ceux de plusieurs membres de la Convention, pour sauver Ifv vie du Roi et assurer son passage en Amérique. Avant la journée du 10 août, Morris eut de fréquents entretiens avec Louis XVI. Il avait conseillé au Roi de fuir Paris, et les préparatifs de l'évasion furent concertés à la légation américaine. Vers la fin de juillet 1792, Louis XVI déposa dans les mains de Morris plusieurs papiers particuliers et une somme d'argent s'élevant à 748,000 livres tournois. L'événement du 10 août déconcerta le plan d'évasion, et ce même jour MM. de Monciel, Brémond et autres impliqués dans le projet, ainsi que le co mte d'Estaing, se réfugièrent à l'hôtel de la légation

DES GIRONDINS

des Etats Unis. < Dieu seul peut dire si tna maison sera une protection pour vous et pour moi, leur dit Morris ; mais si douteux que soit cet abri, prenez-le ; il adviendra ce qui pourra.»

Une partie des fonds déposés par le Roi furent employés à dérober aux massacres de sep tembre plusieurs personnes compromises par leur attachement au monarque, et à faciliter leur fuite. Une note exacte de ces dépenses fut gardée par Morris, et aussitôt que sa mission à Paris fut terminée, il se hâta d'aller à Vienne pour rendre compte à Madame Royale du dépôt qui lui avait été confié, et pour lui remettre l'argent qui restait dans ses mains.

Vous mentionnez. Monsieur, un don de 6 millions de livres fait par Louis XVI aux Etats- Unis; permettez moi de soumettre à votre attention quelques faits qui se rattachent à cette assertion. La totalité de la somme avancée aux Etats-Unis par le gouvernement de France, durant la guerre de r[ndépeBdance, a été de 18 millions de livres. Une partie fut généreu sèment offerte comme un don gratuit, mais elle fut acceptée seulement en qualité de prêt, et la convention signée par le comte de Vergennes et Franklin le 16 juillet 1782 (dont je tiens un exemplaire à votre disposition), porte que ie paiement des intérêts à 5 pour 100 daterait de la conclusion de la paix. Le gouvernement français engagea aussi sa garantie pour d'autres dettes contractées par les Etats-Unis en Hollande et ailleurs, évaluées à 16 millions de livres; en sorte que le montant de la dette américaine envers la France s'élevait, au commencement de 1784, à 34 millions de livres tournois. La plus grande partie portait intérêt à 5 pour 100, et devait être remboursée par échéance après un délai de douze années. A la fin de 1789, Necker, se trouvant en un pressant besoin d'argent, fit indirectement la demande au gouvernement américain de lui rembourser immédiatement l'emprunt moyennant un escompte considérable. Cette proposition ne fut point acceptée, i La justice et l'honneur exigent, dit Washington, alors président, que notre dette h la France soit acquittée intégralement, et que nous ne retirions aucun bénéfice de l'embarras temporaire de ses finances, i

Dans le but d'acquitter promptement cette dette sacrée, le Congrès rendit immédiatement une loi qui fixait une somme et autorisait un nouvel emprunt en Bollande. Les rentrées commencèrent le 3 décembre 1790, et, avant le 10 août, 23 millions 717,639 livres avaient été payées. Le 16 août, un nouveau paiement de 6 millions devait avoir lieu à Amsterdam , mais les banquiers français, MM. Moguen, Grand et Cie, refusèrent de toucher aucune somme au crédit de Louis XVI, déclarant que désormais le compte était ouvert avec le seul conseil exécutif. Sous l'empire de telles circonstances, le ministre des Etats-Unis en Hol-

lande, M. Short, différa le paiement. L'agent américain, par suite des eflforts qu'il fit pour assurer ces fonds à Louis XVI, se trouva exposé à de vives attaques de la part de l'am^ bassadeur français h La Haye, M. Maulde, et le Conseil exécutif adressa même des plaintes au gouvernement des Etats-Unis. 11 est plus aisé de comprendre la raison de ces reproches du Conseil exécutif que l'accusation d'ingratitude de la part des Etats-Unis envers Louis XVI, formulée par un historien consciencieux.

Le 15 octobre 1792, JefFerson, alors ministre des affaires étrangères, écrivit au ministre américain, à Paris, relativement à la dette :

iNous apprenons par les papiers publics que la Constitution française, qui nous avait été officiellement notifiée, vient d'être suspendue, et :]u'une nouvelle assemblée est convoquée. Nou» :raignons que dans l'intervalle de cette snspenjsion, durant laquelle il n'y a point de gouvernement légitime, nous ne puissions continuer le Remboursement de notre dette à la France, car il n'y a personne ayant titre pour le recevoir et donner un acquit valable. Si cependant les circonstances vous obligent à en faire mention donnez les meilleures raisons que vous pourrez trouver, en expliquant, de la manière la plus îmicale, que le retard ne provient nullement de l'intention de créer des embarras ni s'opposer à ^e que la nation se donne un gouvernement tel (ju'elle l'entend, mais uniquement de notre déair, en acquittant exactement et honorablement i|otredette,d'en remettre le moHtantaux personnes véritablement autorisées parla nation. C'est à elle que nous sommes redevables de cet argent, ef ses représentants doivent seuls le recevoir. Cette suspension cessera aussitôt que les diflRmltés de la situation seront éloignées. La plus aldente de nos prières est que les Français obtiennent promptement liberté, paix et tranquillisé, s

lAu moment où JeflTerson écrivait ces lignes, le Congrès des Etats-Unis venait de voter une somme d'argent dans le but de secourir la maN hiureuse colonie de Saint-Domingue; et, outre ce don, les 4 millions de livres que l'Assemblée Nationale, par son décret du 26 juin 1792, avait Plié ie gouvernement des Etats-Unis de fournir à la colonie en détresse, furent comptés au ministre français. Les motifs politiques et le respect pour l'infortuné Louis XVI, qui retinrent inactifs à Amsterdam pendant un certain temps le$ fonds américains destinés pour la France, n'ont pas prévalu pour retarder l'accoraplissepient d'une œuvre d'humanité. Deux ans après, la dette était payée jusqu'à son dernier sou.

Les inexactitudes de fait, contenues dans V Histoire des Girondins, que j'ai cru de mon devoir d'Américain de vous signaler, m'ont fourni l'occasion de constater la sympathie et la grati-

tude existant à cette époque, et aujourd'hui encore, aux Etats-Unis, à l'égard de Louis XVI. Ce serait cependant une erreur de s'imaginer que ce sentiment se concentre uniquement sur le malheureux monarque. La France, qu'on a toujours vue prête à secourir les opprimés, et plus préoccupée d'idées généreuses que d'intérêts, a droit à la constante admiration des hommes libres, et surtout aux sympathies de ceux dont les frères préfèrent s'exposer aux dangers de l'Océan et de l'exil dans une terre inconnue plutôt que de sacrifier un principe.

La dette de reconnaissance des Etats-Unis est envers la nation française toute entière; mais le désir d'individualiser, pour ainsi dire, l'expression de cette gratitude, a fait choisiri ti'ois noms qui restent gravés dans le cœur de] tout citoyen américain. Ces noms sont ceux de Lafayette, Louis XVI et Vergennes ; et ai, dans cette trinité chérie, il en est un dont les services soient plus renommés, ceux-là ne furent pas

moins efficaces. Vergennes fut le premier ami qu'eut l'Amérique parmi les conseillers de Louis XVt ; c'est lui qui attacha sa réputation d'homme d'Etat au triomphe de la liberté américaine, qui ne cessa de proposer d'aider généreusement sa cause, et qui dans ses relations diplomatiques avec les ministres des Etats-Unis, Franklin et Jefferson, montra toujours l'esprit le plus loyal et le plus honorable.

Aujourd'hui le voyageur américain qui vient à Versailles visiter ce monument dédié à toutes les gloires de la France s'arrête d'abord dans un plus humble édifice, l'église de Notre Dame, et là dépose son tribut d'affection et de reconnaissance sur la tombe de Vergennes, sur la tombe de ce Français qui, dominant la politique de son souverain, et exerçantune influence sur l'opinion de la nation, n'oublia jamais d'être généreux et juste envers l'Amérique.

Je vous prie. Monsieur, d'agréer mes sentiments de haute considération.

George Sumner,

Citoyen des Etats- Unis.

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