‹ Histoire de GirondinsChapitre 18 sur 107 · LIVRE DIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEME

Pendant que ces choses se passaient aux Jacobins, et que les journaux, ces échos des clubs, semaient partout dans le peuple les mêmes anxiétés et la même hésitation, la diplomatie sourde du cabinet des Tuileries et de l'empereur Léopold, qui cherchait en vain à ajourner le dénoûment, allait se voir déjouer par l'impatience des Girondins et par la mort de Léopold. Ce prince philosophe allait emporter avec lui tous les désirs de conciliation et toutes les espérances de paix. Lui seul contenait l'Allemagne. M. de Narbonne déjouait par des démonstrations publiques les négociations secrètes de son collègue, M. de Lessart, pour temporiser et pour faire aboutir les différends de la France et de l'Europe à un congrès.

Le comité diplomatique de l'Assemblée, poussé par Narbonne et peuplé de Girondins, proposait des résolutions décisives. Ce comité, établi par l'Assemblée constituante et influencé par la haute pensée de Mirabeau, interpellait les ministres sur toutes les relations extérieures. La diplomatie était ainsi dévoilée, les négociations brisées, les transactions et les combinaisons impossibles; les cabinets de l'Europe étaient sans cesse cités à la tribune de Paris. Les Girondins, meneurs actuels de ce comité, n'avaient ni les lumières ni la réserve nécessaires pour manier, sans les rompre, les fils d'une diplomatie compliquée. Un discours leur comptait plus qu'une négociation. Peu leur importait le retentissement de leur parole dans les cabinets étrangers, pourvu qu'elle retentît bien dans la salle et dans les tribunes. D'ailleurs ils voulaient la guerre; ils se trouvaient hommes d'Etat en brisant d'un seul coup la paix de l'Europe. Etrangers à la politique, ils se disaient habiles parce qu'ils se sentaient sans scrupules. En affectant l'indifférence de Machiavel, ils »e croyaient sa profondeur.

L'empereur Léopold, par un ofifice du 21 décembre, donna prétexte à une explosion de l'Assemblée : t Les souverains réunis en concert, disait l'empereur, pour le maintien de la tranquillité publique et pour l'honneur et la sûreté des couronnes... i Ces mots agitent les esprits; on ep cherche le sens; on se demande comment l'empereur, beau-frère et allié de Louis XVI, lui parle pour la première fois de

ce concert formé entre les souverains? Et contre qui, si ce n'est contre la Révolution ? Et comment les ministres et les ambassadeurs de la Révolution l'avaient-ils ignoré s'il existait? Et comment l'avaient-ils caché à la nation s'ils l'avaient su ? Il y avait donc une double diplomatie, dont l'une ourdissait ses trames contre l'autre ? Le comité autrichien n'était donc point un rêve des factieux? Il y avait donc dans la diplomatie officielle impéritie ou trahison, ou peut-être l'une et l'autre à la fois? On parlait du congrès projeté ; on se demandait s'il pouvait avoir un autre objet que d'imposer des modifications à la constitution de la France ? On s'indignait à la seule pensée de céder une lettre de la constitution aux exigences de l'Europe monarchique.

C'est dans cette émotion des esprits que le comité diplomatique, par l'organe du Girondin Gensonné, présenta son rapport sur l'état de nos relations avec l'empereur. Gensonné, avocat de Bordeaux, nommé à l'Assemblée législative le même jour que Guadet et Vergniaud, ses compatriotes et ses amis, composait avec ces députés ce triumvirat de talent, d'opinion et d'éloquence, qu'on appela depuis la Gironde. La dialectique obstinée, l'ironie âpre et mordante étaient les deux caractères du talent de Gensonné. Il n'entraînait pas, il contraignait : ses passions révolutionnaires étaient fortes, mais raisonnées.

Avant d'entrer à l'Assemblée législative, il avait été envoyé comme commissaire avec Dumouriez, depuis si célèbre, pour étudier l'esprit des populations dans les départements de I Ouest, et proposer les mesures utiles à la pacification de ces contrées agitées par les querelles religieuses. Son rapport, lumineux et calme, avait conclu à la tolérance et à la liberté, ces deux topiques des consciences. Il était, comme tous les Girondins alors, décidé à pousser la Révolution jusqu'à sa forme extrême et définitive : la république, — sans impatience cependant de renverser le trône constitutionnel, pourvu que la constitution fût dans les mains de son parti.

Lié avec le ministre Narbonne, ses calomniateurs l'accusaient de lui être vendu. Rien ne

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légitime ce soupçon. Si l'âme des Girondins n'était pas pure d'ambitions et d'intrigues, leurs mains restaient pures de toute corruption. Gensonné, dans son rapport au nom du comité diplomatique, se posait deux questions : d'abord, quelle était notre situation politique à l'égard de l'empereur? secondement, son dernier office devait-il être regardé comme une hostilité ; et, dans ce cas fallait-il accélérer, en l'attaquant, l'instant d'une rupture inévitable ?

Notre situation avec l'empereur, se répondait-il, c'est l'intérêt français sacrifié à la maison d'Autriche, nos finances et nos armées prodiguées pour elle, nos alliances perdues, et quelle marque de réciprocité en recevons-nous? La Révolution insultée, notre cocarde profanée, les rassemblements d'émigrés protégés dans les Etats qui dépendent d'elle, et, enfin, l'aveu d'un concert des puissances auquel elle déclare s'associer contre nous. Quand, du sein du Luxembourg, nos princes nous menacent d'une invasion imminente, et se vantent d'être appuyés par les puissances, l'Autriche se tait, et sanctionne, par son silence, les menaces de nos ennemis. Elle aflfecte, il est vrai, de temps en temps de condamner les manifestations hostiles à la France; mais ces blâmes convenus ne sont qu'une hypocrisie de plus. La cocarde blanche et l'uniforme contre-révolutionnaire sont impunément portés dans ses Etats ; nos couleurs nationales y sont proscrites. Quand le roi a menacé l'électeur de Trêves d'aller disperser chez lui les rassemblements qui nous menaçaient, l'empereur a ordonné au général Bender de marcher au secours de l'électeur de Trêves. C'est peu : dans le rapport concerté à Pilnitz, l'empereur déclare, conjointement avec le roi de Prusse, que les deux puissances s'entendront sur les affaires de France avec les autres cours de l'Europe; et qu'en cas de guerre, elle se prêteront secours et assistance réciproques. Ainsi il est démontré que l'empereur a violé le traité de 1756 en contractant des alliances à l'insu de la France; il est démontré qu'il s'est fait lui-même le centre et le moteur d'un système anti-français. Quel peut être son but, si ce n'est de nous intimider et de nous dominer pour nous amener insensiblement à accepter un congrès et à subir des modifications honteuses à nos nouvelles institutions?

Peut-être, ajoutait Gensonné, cette idée estelle éclose au sein de la France, peut-être des intelligences secrètes font-elles espérer à l'empereur le maintien de la paix à de telles conditions. Il se trompe : ce n'est pas au moment -où le feu de la liberté embrase les âmes de •vingt-quatre millions d'hommes, que les Français consentiraient à une capitulation à laquelle ils préféreraient la mort. Telle est notre situation, que la guerre, qui, dans des temps ordinaires, serait un fléau pour l'humanité, doit paraître aujourd'hui utile au bien public. Cette

crise salutaire élèvera le peuple à la hauteur d« ses destinées, elle lui rendra sa première énergie; elle rétablira nos finances, et étouflTera tous les germes de dissensions intestines. Dans une situation analogue, le grand Frédéric ne brisa la ligue que la cour de Vienne avait formée contre lui qu'en la prévenant. Votre comité vous propose de faire accélérer les préparatifs de guerre : un congrès serait une honte, la guerre est nécessaire, l'opinion publique la provoque, le salut public la commande.

Le rapporteur concluait à demander à l'empereur des explications nettes, et, dans le cas où ces explications ne seraient pas données avant le 10 février, à considérer le refus de répondre comme un acte d'hostilité.

A peine la lecture de ce rapport est elle terminée, que Guadet, qui présidait ce jour-là l'Assemblée, quitte la présidence, monte à la tribune, et prend la parole pour commenter le rappoit de son collègue et de son ami. Guadet, né à Saint-Emilien, dans les environs de Bordeaux, avocat célèbre avant l'âge où les hommes ont eu le temps de se faire une renommée, impatiemment attendu par la tribune politique, arrivé enfin à l'Assemblée législative, disciple de Brissot, moins profond, aussi courageux, plus éloquent que lui, intimement uni avec Gensonné et Vergniaud, que le même âge, les mêmes passions, la même patrie rapprochaient, doué d'une âme forte et d'une parole entraînante, également propre à résister aux mouvements d'une assemblée populaire ou à la précipiter vers le dénoûment, relevait tous ces dons de l'intelligence par une de ces physionomies méridionales où la passion s'allume du même feu que le discours.

t On vient de parler d'un congrès, dit-il, quel est donc ce complot formé contre nous, et jusqu'à quand souffrirons-nous qu'on nous fatigue par ces manœuvres, et qu'on nous outrage par ces espérances ! Y ont-ils bien pensé, ceux qui le trament ! La seule idée de la possibilité d'une capitulation de la liberté pourrait porter au crime les mécontents qui en auraient l'espérance, et ce sont les crimes qu'il faut prévenir. Apprenons donc à tous ces princes que la nation est résolue de maintenir sa constitution tout entière, ou de périr tout entière avec elle ! En un mot, marquons d'avance une place aux traîtres, et que cette place soit l'échafaud ! Je propose à l'instant même de décréter que la nation regarde comme infâmes, traîtres à la patrie, coupables de crime de lèse-nation, tout agent du pouvoir exécutif, tout Français (plusieurs voix : tout législateur) qui prendrait part, soit directement, soit indirectement, à un congrès dont l'objet serait d'obtenir une modiii-

cation à la constitution, ou une médiation entre la France et les rebelles, i

A ces mots, l'Assemblée se lève comme soulevée par une seule impulsion. Tous les bras se tendent, toutes les mains s'ouvrent dans l'attitude d'un homme prêt à prêter serment. Les tribunes confondent leurs applaudissements avec ceux qui retentissent dans la salle. Le décret est voté.

M. de Lessart, que le geste et les réticences de Guadet semblaient avoir déjà désigné pour victime aux soupçons du peuple, ne veut pas rester sous le poids de ces allusions terribles, i On a parlé, dit-il, des agents politiques du pouvoir exécutif, je dois déclarer que je ne connais rien qui doive autoriser à suspecter leur fidélité. Quant à moi, je répéterai le mot de mes collègues au ministère, et je le prends pour moi : La constitution ou la mort ! »

Pendant que Gensonné et Guadet soulevaient l'Assemblée dans cette scène concertée, Vergniaud soulevait la foule par le projet d'adresse au peuple français, répandu depuis quelques jours dans les masses. Les Girondins calquaient Mirabeau. Ils se souvenaient de l'effet produit deux ans plus tôt par le projet d'adresse au roi pour le renvoi des troupes.

s Français ! dit Vergniaud, l'appareil de la guerre se déploie sur vos frontières; on parle de complots contre la liberté. Vos armées se rassemblent, de grands mouvements agitent l'empire. Des prêtres séditieux préparent dans les chaires le soulèvement contre la constitution. Des lois martiales étaient nécessaires. Dès lors, elles nous ont paru justes... Mais nous n'avions réussi qu'à faire briller un moment la foudre aux yeux de la rébellion. La sanction du roi a été refusée à nos décrets. Les princes de l'Allemagne font de leur territoire un repaire de conspirateurs contre vous. Ils protègent les complots des émigrés. Ils leur fournissent asile, or, armes, chevaux, munitions. Une patience suicide devait-elle tout tolérer ! Ah ! sans doute, vous avez renoncé aux conquêtes, mais vous n'avez point promis d'endurer d'insolentes provocations. Vous avez secoué le joug de vos tyrans ; ce n'est pas pour fléchir le genou devant des despotes étrangers. Prenez garde cependant, vous êtes environnés de pièges; on cherche à vous amener par dégoût ou par lassitude à un état de langueur qui énerve votre courage. Bientôt, peut-être, on tâchera de l'égarer. On cherche à vous séparer de nous ; on suit un plan de calomnie contre l'Assemblée nationale ; on incrimine à vos yeux votre révolution. Oh ! gardez-vous de ces terreurs paniques ! Repoussez avec indignation ces imposteurs qui. en affectant un zèle hypocrite pour la constitution, ne cessent de vous parler de. monarchie, La monarchie, pour eux, c'est la contre-révolution ! La monarchie

c'est la noblesse ! La contre-révolution, c'est-àdire la dîme, la féodalité, la Bastille, des fers, des bourreaux, pour punir les sublimes élans de la liberté ! des satellites étrangers dans l'intérieur de l'Etat ; la banqueroute engloutissant avec vos assignats vos fortunes privées et la richesse nationale; les fureurs du fanatisme, celles de la vengeance, les assassinats, le pillage, l'incendie, enfin le despotisme et la mort se disputant dans des ruisseaux de sang et sur des monceaux de cadavres l'empire de votre malheureuse patrie ! La noblesse, c'est-à-dire deux classes d'hommes: l'une pour la grandeur, l'autre pour la bassesse ! L'une pour la tyrannie, l'autre pour la servitude ! La noblesse, ah ! ce mot seul est une injure pour l'espèce humaine !

(t Et cependant c'est pour assurer le succès de ces conspirations, qu'on met l'Europe en mouvement contre vous ! Eh bien ! il faut détruire ces espérances coupables par une solennelle déclaration. Oui, les représentants de la France,, libres, inébranlablement attachés à la constitution, seront ensevelis sous ses ruines avant qu'on obtienne d'eux une capitulation indigne d'eux et de vous. Ralliez-vous ! rassurez-vous. On tente de soulever des nations contre vous, on ne soulèvera que des princes. Le cœur des peuples est à vous. C'est leur cause que vous embrassez en défendant la vôtre. Abhorrez la guerre, elle est le plus grand crime des hommes et le plus terrible fléau de l'humanité ; mais enfin, puisqu'on vous y force, suivez le cours de vos destinées. Qui peut prévoir jusqu'où ira la punition des tyrans qui vous auront mis les armes à la mainîi .\insi ces trois voix conjurées s'unissaient pour lancer la nation dans la guerre.

Les dernières paroles de Vergniaud ouvraient assez clairement au peuple la perspective de la république universelle. Les constitutionnels n'étaient pas moins ardents à diriger vers la guerre les idées de la nation. M. de Narbonne, au retour de son voyage rapide, fit à l'Assemblée un rapport rassurant sur l'état de l'armée et sur l'état des places fortes. Il se loua de tout le monde. Il présenta à la patrie le jeune Mathieu de Montmorency, le plus beau nom de la France, caractère plus noble que son nom, comme le symbole de l'aristocratie se dévouant à la liberté. Il attestait que l'armée ne séparait pas, dans son attachement à la patrie, l'Assemblée du roi. Il glorifiait d'avance les chefs des troupes. Il nomma Rochambeau, à l'armée du Nord ; Berthier, à Metz; Biron, à Lille; Luckner, La B"'ayette, sur le Rhin. Il parla de plans de campagne concertés par les ordres du roi entre ces généraux. Il énuméra les gardes nationales prêtes

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servir de seconde ligne à l'armée active. II sollicita leur prompt armement. Il dépeignit ces volontaires comme donnant à l'armée le plus imposant des caractères, celui de la force et de la volonté nationales. Il répondit des officiers qui avaient prêté serment à la constitution, il excusa ceux qui le refuseraient de ne pas vouloir être cVs traîtres. Il encouragea l'Assemblée à la défiance envers les doutf'ux. t La défiance, dit-il. est dans ces temps d'orages le plus naturel mais le plus dangereux des sentiments. La confiance engage. Il importe au peuple de montrer qu'il ne peut avoir que des amis. » Il annonça un effectif de cent dix mille hommes d'infanterie et de vingt mille hommes de cavalerie prêts à entrer en campagne.

Ce rapport, loué par Brissot dans ses feuilles et applaudi par les Girondins dans l'Assemblée, ne laissa plus de prétexte à ceux qui voulaient ajourner la lutte. La France sentait ses forces à la hauteur de sa colère. Rien ne pouvait plus la contenir. L'impopularité croissante du roi ajoutait à l'irritation des esprits. Deux fois déjà il avait arrêté, en y opposant son vélo, l'effet des mesures énergiques décrétées par l'Assemblée : le décret contre les émigrés et le décret contre les prêtres non assermentés. Ces deux veto, dont l'un lui était commandé par son honneur, l'autre par sa conscience, étaient deux armes terribles que la constitution avait mises dans sa main, et dont il ne pouvait faire usage sansseblesser lui même. Les Girondins se vengeaient de sa résistance en lui imposant la guerre contre les princes qui étaient ses frères et contre l'empereur qu'ils supposaient son complice.

Les pamphlétaires et les journalistes jacobins agitaient sans cesse devant le peuple ces deux veto comme des actes de trahison. Les troubles de la Vendée étaient imputés à cette complicité secrète du roi avec un clergé rebelle. En vain le département de Paris, composé d'hommes respectueux pour les consciences, tels que M. de Talleyrand, M. de La Rochefoucauld et M. de Beauinetz, présentait-il au roi une pétition où les vrais principes de la liberté protestaient contre l'arbitraire de l'inquisition révolutionnaire, des contre-pétitions arrivaient en foule des départements.

Camille Desmoulins, ce Voltaire des clubs, prêtait à la pétition des citoyens de Paris la raillerie insolente qui faisait le succès de son talent.

I Dignes représentants, disait la pétition, les applaudissements sont la liste civile du peuple, ne repoussez donc pas les nôtres ! Recueillir les hommages des bons citoyens et les injures des mauvais, pour une assemblée nationale

c'est avoir réuni tous les suffrages. Le roi a mis son veto à votre décret contre les émigrés, décret digne à la fois de la majesté du peuple romain et de la clémence du peuple français. Nous ne nous plaignons pas de cet acte du' roi, parce que nous nous souvenons de la maxime d'un grand politique, Machiavel, que nous vous prions de méditer profondément : Il est contre nature de tomber volontairement de si haut... Pénétrés de cette vérité, nous n'exigeons donc pas du roi un amour impossible de lîi constitution et nous ne trouvons pas mauvais qu'il s'oppose à tous vos meilleurs décrets. Mais que des fonctionnaires publics préviennent le veto royal, et déclarent leur rébellion à votre décret contre les prêtres ; qu'ils soulèvent l'opinion publique; que ces hommes soient précisément les mêmes qui ont fait fusiller au Champ-de-Mars les citoyens signataires d'une pétition individuelle contre un décret qui n'était pas rendu ; qu'ils inondent l'empire desexemplaires de cette pétition qui n'est autre chose que le premier feuillet d'un grand registre de contre-révolution et une souscription de guerre civile envoyée à la signature de tous les fanatiques, de tous les idiots, de tous les esclaves permanents : pères de la patrie! il y a ici une telle complication d'ingratitude et d'abus de confiance, de contradiction et de fourberie, de prévarication et de trahison, que, profondément indignés de tant de scélératesse cachée sous le manteau de la philosophie et d'un civisme hypocrite, nous venons vous dire: Votre décret a sauvé la patrie ! et si l'on s'obstine à ne pas vous permettre de sauver la nation, eh bien ! la nation se sauvera ellemême ! Car enfin, la puissance du veto a un terme ; un veto n'empêche pas la prise de la Bastille.

i On vous dit que la pension des prêtres était une dette nationale ? Mais quand vous demandez seulement aux prêtres de déclarer qu'ils ne seront pas séditieux, ceux qui refusent cette déclaration ne sont-ils pas déjà séditieux de cœur ? Or, ces prêtres factieux, qui n'ont rien prêté à l'Etat, qui ne sont créanciers de l'Etat qu'à titre de bienfaisance, ne sont-ils pas mille fois déchus de la donation pour cause d'ingratitude ? Dédaignez donc ces misérables sophismes, pères de la patrie! et ne doutez plus de la toute-puissance d'un peuple libre ! Mais si la liberté sommeille, comment le bras agira-t-il ? Ne levez plus ce bras, ne levez plus la massue nationale pour écraser des insectes ! Caton et Cicéron faisaient-ils le procès à Céthégus et à Catilina? Ce sont les chefs qu'il faut poursuivre ! Frappez la têle 1 « Le rire amer se propagea des tribunes dana l'Assemblée et de l'Assemblée dans la foule. Le procès-verbal de cette séance fut envoyé aux quatre-vingt-trois départements. Le lendemain l'Assemblée revint sur cet envoi, et

effaça son vote de ]a veille. Mais la publicité n'en porta pas moins, avec le retentissement dans les provinces, l'inquiétude, la dérision et la haine attachées au veto royal. La constitution, traduite en ridicule et bafouée en pleine assemblée n'était plus que le jouet de la populace.

Depuis plusieurs mois, l'état du royaume répondait à l'état de Paris. Tout était bruit, trouble, dénonciation, émeute dans les départements. Chaque courrier apportait ses scandales, ses pétitions séditieuses, ses émeutes, ses assassinats. Les clubs établissaient autant de foyers de résistance à la constitution qu'il y avait de communes dans l'empire. La guerre civile, couvant dans la Vendée, éclatait par des massacres à Avignon.

Cette ville et le Comtat, réunis à la France par le dernier décret de l'Assemblée constituante, étaient restés depuis cette époque dans un état intermédiaire entre deux dominations si favorables à l'anarchie. Les partisans du gouvernement papal et les partisans de la réunion à la France y luttaient dans une alternative d'espérance et de crainte qui prolongeait et envenimait leur haine. Le roi, par un scrupule religieux, avait trop longtemps suspendu l'exécution du décret de réunion. Tremblant d'usurper sur le domaine de l'Eglise, il se décidait tard, et ses délais impolitiques donnaient du temps aux crimes,

La France était représentée, dans Avignon, par des médiateurs. L'autorité provisoire de ces médiateurs était appuyée par un détachement de troupes de ligne. Le pouvoir, tout municipal, reposait dans la dictature de la municipalité. La population agitée et passionnée, se divisait en parti français ou révolutionnaire, et en parti opposé à la réunion à la France et à la Révolution. Le fanatisme de la religion chez les uns, le fanatisme de la liberté chez les autres poussaient les deux partis aux mêmes ci'imes. L'ardeur du sang, la soif de vengeances privées, le feu du climat s'ajoutaient aux passions civiles. Les violences des républiques italiennes devaient se retrouver dans les mœurs de cette colonie de l'Italie et de cette succursale de Rome sur les bords du Rhône. Plus les États sont petits, plus les guerres civiles y sont atroces. Les opinions opposées y deviennent des haines personnelles; les batailles n'y sont que des assassinats. Avignon préludait à ces assassinats en masse par des meurtres particuliers.

Le 16 octobre, une agitation sourde se trahit par des attroupements populaires composés surtout d'hommes du peuple ennemis de la Révolution. Les murs des églises furent couverts d'affiches appelant la population à la révolte contre l'autorité provisoire de la municipalité. On semait le bruit de ridicules miracles qui demandaient, au nom du ciel, vengeance

des attentats commis contre la religion. Une statue de la vierge, vénérée du peuple dans l'église des Cordeliers, avait rougi des profanations de son temple. On l'avait vue verser de» larmes d'indignation et de douleur. Le peuple, nourri, sous le gouvernement papal, de cescrédulités superstitieuses, s'était porté en foule aux Cordeliers pour venger la cause de sa protectrice. Animé par des exhortations fanatiques, confiant dans cette intervention divine, l'attroupement, sorti des Cordeliers et grossi par la foule, se porta aux remparts, ferma les portes, retourna les canons sur la ville et se répandit dans les rues, demandant à grands cris le renversement du gouvernement. L'infortuné Lescuyer, notaire d'Avignon, secrétaire-greffier de la municipalité, plus spécialement désigné à la fureur de la horde, fut arraché violemment de sa demeure, traîné sur les pavés jusqu'à l'autel de?. Cordeliers, immolé à coups de sabre et à coups de bâton, foulé aux pieds, outragé jusque dans son cadavre, victime expiatoire étendue aux pieds de la statue offensée. La garde nationale, un détachement sorti du fort avec deux pièces de canon refoulèrent le peuple ameuté, et ramassèrent sur le pavé de l'église le corps nu et inanimé de Lescuyer. Mais les prisons de la ville avaient été forcées, et les scélérats qu'elles renfermaient allaient offrir leurs bras à d'autres assassinats. D'horribles représailles étaient à craindre, et cependant les médiateurs, absents de la ville, s'endormaient sur le danger ou fermaient les yeux. Des intelligences sourdes se nouaient entre les meneurs des clubs de Paris et les révolutionnaires d'Avignon.

Un de ces hommes sinistres qui semblent flairer le sang et présager le crime arrivait de Versailles à Avignon. Cet homme se nommait Jourdan. Il ne faut pas le confondre avec un autre révolutionnaire du même nom né à Avignon. Né dans ces montagnes du Midi arides et calcinées où les brutes mêmes sont plus féroces, successivement boucher, maréchal-ferrant, contrebandier dans les gorges qui séparent la Savoie de la France, soldat, déserteur, palefrenier, puis enfin marchand de vin dans un faubourg de Paris, il avait écume dans toutes ces professions abjectes les vices delà populace. Les premiers meurtres commis par le peuple dans les rues de Paris avaient révélé sa véritable passion. Ce n'était pas celle du combat, c'était celle du meurtre. Il paraissait après le carnage pour dépecer les victimes et pour déshonorer davantage l'assassinat. Il s'en vantait. C'était lui qui avait plongé ses mains dans la poitrine ouverte et arraché le cœur de MM. Foulon et Berthier. C'était lui qui avait coupéla tête aux deux gardes du corps MM. de-

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Varinccmrt et àea Huttes, le 6 octobre à Versailles ; c'était lui qui, rentré dans Paris et portant ces deux têtes décollées au bout d'une pique, reprochait au peuple de se contenter de fli peu et de l'avoir fait venir pour ne couper que deux têtes ! Il espérait mieux d'Avignon. Il s'y rendit.

Il y avait à Avignon un corps de volontaires appelé l'armée de Vaucluse, formé de la lie de ces contrées et commandé par un nommé Patrix. Ce Patrix ayant été assassiné par sa troupe, dont il voulait modérer les excès, Jourdan fut porté au commandement, par droit de sédition et de scélératesse. Les soldats à qui on reprochait leurs brigandages et leurs meurtres, sembables aux gueux de Belgique et aux sans-culottes de Paris, affichèrent l'insulte comme une gloire, et s'intitulèrent eux-mêmes les braves brigands d'Avignon. Jourdan. à la tête de cette bande, ravagea, incendia le Comtat, assiégea Carpentras, fut repoussé, perdit cinq cents hommes, et se replia sur Avignon tout frémissant encore du meurtre de Lescuyer. II vint prêter son bras et sa troupe à la vengeance du parti français. Dans la journée du 30 août, Jourdan et ses sicaires fermèrent les portes de la ville, se répandirent dans les rues, cernèrent les maisons signalées comme contenant des ennemis de la Révolution, en arrachèrent les habitants, hommes, femmes, vieillards, enfants, sans distinction d'âge, de sexe ou d'innocence. Ils les enfermèrent dans le Palais. La nuit venue, les assassins enfoncent les portes et immolent à coups de barres de fer ces victimes désarmées et suppliantes. Leurs cris appellent en vain les secours de la garde nationale. La ville entend ce massacre sans oser donner signe d'humanité. Le bruit du crime glace et paralyse tous les citoyens. Les assassins préludent à la mort des femmes par des dérisions et des souillures qui ajoutent la honte à l'horreur, et le supplice de la pudeur au supplice de l'assassinat. Le rire et les larmes, le vin et le sang, la luxure et la mort se mêlent. Quand il n'y a plus personne à tuer, on mutile encore les cadavres. On balaye le sang dans l'égout du palais. On traîne les restes mutilés dans la Glacière ; on la mure, on y scelle la vengeance du peuple. Jourdan et ses satellites offrent l'hommage de cette nuit aux médiateurs français et et à l'Assemblée nationale. Les scélérats de Paris admirent ; l'Assemblée frémit d'indignation et reçoit ce crime comme un outrage, le président s'évanouit en lisant le récit de la nuit d'Avignon. On ordonne l'arrestation de Jourdan et de ses complices. Jourdan s'enfuit d'Avignon. Poursuivi par les Français, il lance «on cheval dans la rivière de la Sorgue. Atteint «u milieu du fleuve par un soldat, il fait feu sur lui et le manque. Il est arrêté et garrotté. Le supplice l'attend. Mais les Jacobins imposent '«ux Girondins l'amnistie pour les crimes d'A-

vignon. Jourdan, sûr de l'impunité et fier de son crime, y reparaît pour immoler ses dénonciateurs.

L'Assemblée frémit un moment à la vue de ce sang, puis elle se hâta d'en détourner les yeux. Dans son impatience de régner seule, elle n'avait pas le temps d'avoir de la pitié. 11 y avait d'ailleurs entre les Girondins et les Jacobins une émulation d'emportement et une rivalité à tenir la tête de la Révolution, qui faisaient craindre à chacun de ces deux partis de laisser prendre le pas à l'autre. Les cadavres même ^'arrêtaient pas, et des larmes trop prolongées auraient pu passer pour faiblesse.

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