‹ Histoire de GirondinsChapitre 22 sur 107 · VITI · texte numérisé non relu

VITI

Mirabeau, découragé des hésitations et des scrupules du duc d'Orléans, et le trouvant audessous ou au-dessus du crime, le rejeta comme un complice d'ambitiou méprisé, et chercha à •e rapprocher de La Fayette. Celui-ci, qui n'avait que la force armée, mais qui sentait

dans Mirabeau toute la force morale, sourit à l'idée de ce duumvirat qui leur assurait l'empire. Il y eut des entrevues secrètes à Paris et à Passy entre ces deux rivaux. La Fayette, repoussant toute idée d'usurpation au profit d'un prince, déclara à Mirabeau qu'il fallait renoncer à tout complot criminel contre la reine, si l'on voulait s'entendre avec lui. — i Eh bien ! général, répondit Mirabeau, puisque vous le voulez, qu'elle vive! Une reine humiliée peut être utile ; mais une reine égorgée n'est bonne qu'à faire composer une mauvaise tragédie ! s Cette saillie atroce, qui prenait le sang d'une femme en plaisanterie, fut connue plus lard de la reine, qui la pardonna à Mirabeau, et n'empêcha pas ses liaisons avec le grand orateur. Mais le mot dut rester sur le cœur de cette princesse, comme un indice sanglant de ce qu'elle pouvait craindre.

La Fayette, sûr de l'assentiment du roi et de la reine, appuyé sur l'indignation de la garde nationale, qui commençait à se lasser des factieux, osa prendre tout bas envers ce prince le ton d'un dictateur, et prononcer contre lui un exil arbitraire sous les apparences d'une mission librement acceptée. Il fit prier le duc d'Orléans de lui donner un rendez-vous chez la marquise de Coigny, femme noble et spirituelle, attachée à La Fayette; et dans le salon de laquelle le duc d'Orléans se rencontrait quelquefois avec lui. A la suite d'une conversation que les murs seuls entendirent, mais dont les résultats peuvent donner le sens, et que Mirabeau, de qui elle fut connue, appelait très-impérieuse d'un côté, très-résignée de VaU' tre, il fut convenu que le duc d'Orléans partirait immédiatement pour Londres.

Les amis de ce prince le firent changer de résolution dans la nuit. Il en informa La Fayette par un billet. La F'ayette lui indiqua un second i-endez-vous, le somma de tenir sa parole, lui enjoignit de partir dans les vingtquatre heures, et le conduisit chez le roi. Là, le prince accepta la mission fictive, et promit de ne rien négliger pour déjouer en Angleterre les complots des artisans des troubles du royaume. <t Vous y êtes plus intéressé que personne, lui dit La Fayette en présence du roi, car personne n'y est plus compromis que vous. I Mirabeau, instruit de cette oppression de La Fayette et de la cour sur l'esprit du duc d'Orléans, offrit au duc ses services, le tenta par les dernières séductions du rang suprême. Le plan de son discours du lendemain à l'Assemblée était déjà conçu. Il dénoncerait comme une conspiration du despotisme ce coup d'Etat contre un seul citoyen, dans lequel la liberté de tous les citoyens était atteinte, t cette violation de l'inviolabilité des représentants de la nation dans l'exil transparent d'un prince du sang ; il montrerait La Fayette se servant de la main royale pour frapper ses rivaux de popularité, et

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pour couvrir sa dictature insolente de la sanction vénérable du chef de la nation et du chef de la famille, i Mirabeau ne doutait pas du soulèvement de l'Assemblée contre une si odieuse tentative, et promit aux amis du duc d'Orléans un de ces retours d'opinion qui élèvent un homme plus haut que le rang d'où il est tombé. Ces paroles, soutenues des supplications de Laclos, de Sillery, de Lauzun, ébranlèrent une seconde fois la résolution du prince. 11 vit de la honte dans cet exil volontaire, où il n'avait vu d'abord que de la magnanimité. A la pointe du jour, il écrivit qu'il ne partirait pas.

La Fayette le fait appeler chez le ministre des affaires étrangères. Là, le prince, vaincu de nouveau, écrit à l'Assemblée une lettre qui détruit d'avance tout l'effet de la dénonciation de Mirabeau, i Mes ennemis prétendent, dit le duc à La Fayette, que vous vous vantez d'avoir contre moi des preuves de complicité dans les attentats du 5 octobre? — Ce sont plutôt mes ennemis qui le disent, lui répondit La Fayette; si j'avais des preuves contre vous, je vous aurais déjà fait arrêter. Je n'en ai pas, mais j'en cherche. I Leduc d'Orléans partit. Neuf mois s'étaient écoulés depuis son retour. L'Assemblée constituante avait laissé sans autre tutelle que l'anarchie la constitution qu'elle venait de voter. Le désordre était dans le royaume ; les premiers actes de l'Assemblée législative annonçaient l'hésitation d'un peuple qui fait une halte sur une pente, mais qui la descendra jusqu'au fond.

Les Girondins, dépassant du premier pas le parti des Barnave et des Lameth, indiquaient la volonté de pousser la France sans préparation dans la république. Le duc d'Orléans, que son long séjour en Angleterre avait laissé réfléchir, loin de l'entraînement des événements et des factions, sentit son sang de Bourbon parler en lui. Il ne cessa pas d'être patriote; mais il comprit que le salut de la patrie, au moment d'une guerre imminente, n'était pas dans l'anéantissement du pouvoir exécutif. Sans doute aussi la pitié pour le roi et pour la reine se réveilla dans un cœur où la haine n'avait pas étouffé toute générosité. Il se sentit trop vengé par les journées du 6 octobre, par l'humiliation du roi devant l'Assemblée, par les insultes quotidiennes de la populace sous les fenêtres de Marie-Antoinette, et par les nuits sinistres de cette famille dont le palais n'était plus qu'une prison; peut-être aussi craignait-il pour luimême l'ingratitude des révolutions.

Il était pai'ti pour l'Angleterre par contrainte; il y était resté par une appréhension réelle que son nom servît de prétexte à des agitations dans Paris. Laclos était venu de temps en temps à Londres pour tenter de nouveau l'ambition de l'exilé, et lui faire honte

d'une condescendance à La Fayette, que la France prenait pour lâcheté. L'orgueil du prince s'était soulevé à cette idée, il menaçait de repartir; les représentations de M. de La Luzerne, ministre de France à Londres, celles de M. de Boinville, aide-de camp de La Fayette, et enfin sa propre prévoyance avaient prévalu sur les incitations de Laclos. On en trouve la preuve dans ce billet de M. de La Luzerne, trouvé dans l'armoire de fer parmi les secrets papiers du roi. i J'atteste, dit M. de La Luzerne, que j'ai présenté à M. le duc d'Orléans M. de Boinville, aide-de-camp de M. de La Fayette ; que M. de Boinville a déclaré au duc d'Orléans qu'on était très-inquiet des troubles que pourraient exciter, en ce moment dans Paris, des malintentionnés qui ne manqueraient pas de se servir de son nom pour troubler la capitale, et peut-être le royaume, et qu'on le conjurait, par ce motif, de retarder l'époque de son retour. M. le duc d'Orléans, ne voulant en aucune manière donner lieu ou prétexte à ce que la tranquillité fût troublée, a consenti à différer son départ, i

Il partit enfin et fit d'inutiles démarches à son retour pour être employé dans la marine. C'est dans ces dispositions flottantes d'esprit que M. Bertrand de Molleville lui adressa, de la part du roi, sa nomination au grade d'amiral. Le duc d'Orléans alla remercier le ministre. Il ajouta : " Qu'il était heureux de la grâce que le roi lui accordait, parce qu'elle lui fournirait l'occasion de faire connaître à ce prince ses sentiments odieusement calomniés. Je suis bien malheureux, poursuivit-il ; on s'est servi de mon nom pour des horreurs qu'on m'a imputées, on m'en a cru coupable parce que j'ai dédaigné de me justifier. On jugera bientôt si ma conduite démentira mes paroles, i

L'air de franchise et de loyauté, le ton significatif avec lequel le duc d'Orléans prononça ces mots, frappèrent le ministre violemment prévenu contre son innocence. Il demanda au prince s'il consentirait à tenir directement au roi un langage qui consolerait son cœur et dont il craignait d'affaiblir l'énergie en le transmettant. Le duc accueillit avec empressement l'idée de voir le roi, si le roi daignait le recevoir. Il manifesta l'intention de se rendre, le lendemain, au château. Le roi, prévenu par son ministre, attendit le prince et s'enferma longtemps seul avec lui.

Un écrit confidentiel de la main du prince lui même, et rédigé d'abord pour justifier sa mémoire aux yeux de ses enfants et de ses amis, fut introduit dans les mystères de cet entretien. « Les démocrates outrés, dit le duc d'Orléans, ont pensé que je voulais faire de la France une république ; les ambitieux ont cru

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que je voulais, à force de popularité, forcer le roi à remettre l'administration du royaume entre mes mains ; enfin les patriotes vertueux ont eu sur moi l'illusion même de leur vertu : ils ont pensé que je m'immolais tout entier à la chose publique. Les uns m'ont fait pire, les autres meilleur que je ne suis. J'ai suivi ma nature, voilà tout. Elle me portait, avant tout, vers la liberté. Je crus en voir l'image dans les parlements, qui du moins en avaient le ton et les formes. J'embrassai ce fantôme de représentation. Trois fois je me sacrifiai pour ces parlements. Les deux premières fois, ce fut une conviction de ma part ; la troisième, ce fut pour ne pas me démentir moi-même. J'avais été en Angleterre, j'y avais vu la vraie liberté ; je ne doutai pas aux états-généraux que la France ne voulût la conquérir. A peine eusje entrevu que la France aurait des citoyens, que je voulus être un de ces citoyens moimême. Je fis légèrement tous les sacrifices de rang et de privilèges qui me séparaient de la nation. Ils ne me coûtèrent rien. J'aspirai à être député ; je le fus : je passai du côté du tiers état, non par faction, mais par justice. Il était, selon moi, impossible, dès ce moment, d'empêcher la révolution de s'accomplir.

Quelques personnes autour du roi pensèrent autrement. On rassembla des troupes ; elles entourèrent l'Assemblée nationale. Paris se crut menacé et se souleva; les gardes-franpaises vivant au milieu du peuple suivirent le courant du peuple. On répandit que mon or avait acheté ce régiment. Je dirai franchement mon opinion. Si les gardes-françaises s'étaient conduits autrement, c'est alors que j'aurais cru qu'on les avait achetés ; car leur hostilité au peuple de Paris eût été contre nature. On porta mon buste avec relui de M. Necker au 14 juillet! Pourquoi? Parce que ce ministre des espérances publiques était adoré de la nation, et que mon nom se trouvait 8ur les listes des députés à l'Assemblée qui devaient, disait-on, être arrêtés avec ce ministre par les troupes appelées autour de Versailles. Au milieu de ces événements si favorables à un factieux, que fis-je pour en profiter ? Je me dérobai sans affectation aux regards du peuple, je ne le flattai point sur ses excès, je me retirai à ma maison de Mousseaux, j'y passai la nuit; le lendemain, je me rendis sans suite à l'Assemblée nationale à Versailles. Au moment plus heureux où le roi se décida à se jeter dans les bras de cette assemblée, je me refusai à faire partie de la députation de ceux de ses membres qui allaient annoncer cette nouvelle à la capitale. Je craignis que quelquesuns de ces hommages, que la capitale devait an roi seul, ne fussent détournés vers moi. Même conduite de ma part aux journées d'octobre. Je m'absente pour ne pas ajouter un élément de plus à la fermentatioa du peuple.

Je ne reparais qu'avec le calme. Rencontré à Sèvres par les bandes peu nombreuses d'assassins qui rapportaient les têtes coupées des gardes du roi, ces hommes se précipitent à la tête de mes chevaux, et l'un d'eux tire un coup de fusil sur mon postillon. C'est moi, prétendu chef de ces hommes, qui manque d'être leur victime ! Je ne dois mon salut qu'à un poste de la garde nationale qui me donne une escorte jusqu'à Versailles, où je me rends chez le roi en réprimant les dernières clameurs du peuple dans la cour des Ministres. Je concours au décret qui déclare l'Assemblée inséparable de la personne du roi. C'est alors que M. de La Fayette me demande un rendezvous et me témoigne, de la part du roi, son désir de nae voir m'éloigner de Paris, pour enlever tout prétexte aux agitations populaires. Sûr désormais du triomphe de la révolution accomplie, et ne redoutant pour elle que les troubles dont on pourrait vouloir entraver sa marche, j'obéis sans hésitation, ne demandant à mon départ d'autre condition que la permission de l'Assemblée nationale. Elle l'accorda, je partis. Le peuple de Boulogne, remué par une intrigue qui peut se rattacher à moi, mais k laquelle je me suis montré étranger, puisque je n'y cédai pas, voulut me retenir de force et s'opposa à mon embarquement. Je fus attendri, je l'avoue ; mais je ne cédai pas à cette violence de la faveur du peuple et je le ramenai moi-môme au devoir. On abusa de ce voyage et de mon absence pour m'imputer, sans réfutation de ma part, les plus odieux attentats. J'avais voulu forcer le roi à fuir avec le dauphin de Versailles ; mais Versailles n'est pas la France. Le roi eût retrouvé son armée et la nation hors de cette ville, et mon ambition auiait eu pour unique effet la guerre civile et la dictature militaire donnée au roi. Mais le comte de Provence restait. Il était l'héritier naturel du trône abandonné. Il était populaire, il avait passé avec moi du côté des communes; j'aurais donc travaillé pour lui! Mais le comte d'Artois était en sûreté à l'étranger ; mais ses enfants étaient avec lui à l'abri de mes prétendus meurtres ! Ils étaient plus près du trône que moi ! Quelle série de 'folies, d'absurdités ou de crimes perdus ! Le peuple français n'a changé, par la Révolution, ni de sentiments ni de caractère. J'aime à croire que le comte d'Artois, que j'ai aimé moi-même, en fera l'épreuve ; j'aime à croire que se rapprochant d'un roi qu'il chérit et dont il est tendrement aimé, d'un peuple à l'amour duquel ses brillantes qualités lui donnent tant de droits, il reviendra, après nos troubles apaisés, jouir de cette partie de son héritage, l'amour que la nation la plus sensible et la plu» aimante a voué aux enfants d'Henri IV.»

Ces raisons, entrecoupées sans doute de quelques repentirs, fortifiées de ces larmes d'attendrissement, de ces attitudes et de ces gestes plus persuasifs que la parole, qui donnent tant de pathétique et tant d'émotion à de si solennelles explications, convainquirent sinon l'esprit, du moins le cœur du roi. 11 excusa, il pardonna et il espéra, i Je crois comme vous, dit-il encore tout attendri à son ministre, que le duc d'Orléans revient de bonne foi, et qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour réparer le mal qu'il a fait et auquel il est possible qu'il n'ait pas autant de part que nous l'avons cru. i

Le prince était sorti de l'appartement du roi. réconcilié avec lui-même et résolu de retirer plus que jamais son nom aux factieux. Il avait peu de peine à sacrifier son ambition, car il en était dépourvu ; et quant à sa popularité, elle le quittait d'elle-même pour se donner plus bas que lui. 11 n'avait donc de sûreté et d'honneur que dans la constitution et au pied du trône. Son cœur l'y portait comme son devoir. L'homme, dans Louis XVI, le touchait encore plus que le roi. L'adulation et les ressentiments de cour perdirent tout.

Le dimanche qui suivit cette réconciliation, le duc d'Orléans se présenta pour rendre ses hommages au roi et à la reine. C'était le jour et l'heure des grandes réceptions. La foule des courtisans remplissait les cours, les escaliers, les appartements des Tuileries; quelques-uns espérant encore des retours de fortune, d'autres venus des provinces et attirés autour de leur malheureux maître par l'attrait de l'infortune et de la fidélité. A l'apparition inattendue du duc d'Orléans, dont la réconciliation avec le roi n'avait pas encore transpiré, l'étonnement et l'horreur assombrirent tous les visages. Un murmure d'indignation courut avec son nom dans les chuchottements ironiques. La foule s'ouvrit et s'écarta, comme en répugnance d'un contact odieux, sur son passage. 11 chercha en vain un front accueillant ou respectueux dans tous ces fronts. En approchant de la chambre du roi, des groupes de courtisans et de gardes lui barrèrent avec aflFectation les portes en lui tournant le dos et en serrant les coudes ; rebuté de ce côté, il entra dans les appartements de la reine. Le couvert était mis pour le dîner de la famille royale. — Prenez garde aux plats! crièrent des voix outrageantes, comme si on eût vu entrer un empoisonneur public. Le prince indigné rougit, pâlit, crut reconnaître la haine de la reine et un mot d'ordre donné par le roi dans ces insultes. Il regagna l'escalier pour sortir du palais. De nouvelles huées, de nouveaux outrages l'y poursuivirent. Du haut de la rampe qu'il descendait, on cracha sur ses habits et jusque sur sa tête. Des poignards l'auraient blessé moins cruellemeut que ces assassinats du mé-

pris. Il était rentré apaisé, il sortit implacable. Il sentit qu'il n'avait de refuge contre la cour que les derniers rangs de la démocratie. Il s'y précipita résolument pour y trouver la sûretfr ou la vengeance.

Informés bientôt de ces insultes, le roi et la reine, qui ne les avaient pas commandées, ne firent rien pour les réparer. lisse sentirent secrètement flattés, peut-être, de la colère de leurs familiers, de l'avilissement de leur ennemi. La reine avait la faveur légère et la haine imprudente. La bonté ne manquait pas au roi, mais la grâce. Un mot d'Henri IV aurait puni ces insulteurs et ramené le prince à ses pieds: il ne sut pas le dire ; le ressentiment couva dan» le silence, et la destinée s'accomplit.

Le duc d'Orléans franchit, ce jour-là, les Girondins, auxquels il ne tenait que par Péthion et par Brissot ; il passa aux Jacobins. Il ouvrit son palais à Danton à Barère, et ne se rencontra plus que dans les partis extrêmes, qu'il suivit sans hésiter ni reculer un seul jour, en silence, partout, jusqu'à la république, jusqu'au régicide, jusqu'à la mort.

xin.

Cependant, les alarmes qu'inspiraient à la nation les armements de l'empereur, et la dé- ! fiance que les Girondins semaient dans tous j leurs discours contre la cour et les ministres j agitaient de plus en plus la capitale. A chaque I nouvelle communication de M. de Lessart, ministre des affaires étrangères, les cris de guerre i et de trahison sortaient du parti de la Gironde. '■ Fauchet dénonça le ministre. Brissot s'écria : i a Le masque tombe! notre ennemi est connu : c'est l'empereur! Les princes possessionnés en Alsace, dont il feint de prendre la cause, ne I sont que les prétextes de sa haine ; les émigrés i eux-mêmes ne sont que ses instruments. Mé- I prisons ces émigrés. C'est à la haute cour nationale seule de nous faire justice de ces princes ! mendiants! Les électeurs de l'empire ne sont ( pas dignes non plus de votre colère. La peur ! les fait d'avance se prosterner à vos pieds. Un j peuple libre n'écrase pas ses ennemis à ge- I noux. Frappez à la tête ! la tête, c'est l'empereur! I

Il communiqua son emportement à l'Assemblée. Mais Brissot, politique habile, conseiller piofond de son parti, n'était pas une de ces voix sonores qui élèvent l'accent d'une opinion jusqu'à la proportion d'une voix du peuple. Vergniaud seul avait ce don d'une âme où se résume en passion et où résonne en éloquence tout un parti. Il s'élevait par la méditation de l'histoire jusqu'aux scènes analogues de son temps, dans les temps antiques, et il donnait à ses pa-

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rôles la hauteur et la sôleQuité de tous les temps.

c Notre révolution, dit-il dans îa même séance, a jeté l'alarme sur tous les trônes. Elle a donné l'exemple de la destruction du despotisme qui les soutient. Les rois haïssent notre constitution parce qu'elle rend les hommes libres et qu'ils veulent régner sur des esclaves. Cette haine s'est manifestée, de la part de l'empereur, jiar toutes les mesures qu'il a prises pour nous inquiéter ou pour fortifier nos ennemis, et pour encourager les Français rebelles aux lois de leur patrie. Cette haine, il ne faut pas croire qu'elle cesse d'exister; mais il faut qu'elle cesse d'agir! Le génie veille sur nos frontières défendues par nos troupes de ligne, par nos gardes nationales, moins encore que par l'enthousiasme de la liberté. La liberté! depuis sa naissance, elle est l'objet d'une guerre cachée, honteuse, qu'on lui fait dans son berceau même. Quelle est donc cette guerre? Trois armées de reptiles et d'insectes venimeux se meuvent et rampent dans votre propre sein. L'une est composée de libellistes à gages et de calomniateurs soudoyés; ils s'efforcent d'armer les deux pouvoirs l'un contre l'autre, en leur inspirant de mutuelles défiances. L'autre armée, aussi dangereuse sans doute, est telle des prêtres séditieux, qui sentent que leur Dieu s'en va. que leur puissance s'écroule avec leur prestige, et qui, pour retenir leur empire, appellent la vengeance que la religion défend, et prescrivent comme des vertus tous les crimes ! La troisième est celle de ces financiers avides, de ces agioteurs, qui ne peuvent s'enrichir que de notre ruine ; pour leurs spéculations égoïstes, la prospérité nationale serait leur mort, notre mort serait leur vie! Ils sont semblables à ces animaux carnassiers qui attendent l'issue des combats pour dévorer les cadavres restés sur les champs de bataille. (On applaudit.)

I Ils savent que vos préparatifs de défense sont ruineux, ils comptent sur le discrédit de votre trésor, sur la rareté du numéraire. Ils comptent sur la lassitude de ces citoyens qui ont abandonné femmes, enfants, pour voler aux frontières, et qui les abandonneront, pendant que des millions, artificieusement semés à l'intérieur, susciteront des insurrections où le peuple, armé par le délire, détruira lui-même ses droits en croyant les défendre. Alors, l'empereur fera avancer une armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous fait, voilà celle qu'on vous veut faire. (On applaudit longtemps.)

I Le peuple a juré de maintenir la constitution parce qu'il sent en elle son honneur et sa liberté; mais si vous le laissez dans un état d'immobilité inquiète, qui use ses forces dans l'attente, et qui épuise toutes nos ressources, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier de la constitution ? L'état où Ton nous

tient est un véritable état d'anéantissement qui peut nous conduire à l'opprobre ou à la mort. (Vifs applaudissements.) Aux armes donc, citoyens ! aux armes, hommes libres ! défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du genre humain, ou bien vous ne méritez pas même la pitié dans vos malheurs! (Les applaudissements recommencent.)

i Nous n'avons d'autres alliés que la justice éternelle, dont nous défendons les droits. Nous est-il interdit cependant d'en chercher d'autres et d'intéresser les puissances qui seraient menacées avec nous par la rupture de l'équilibre de l'Europe? Non, sans doute; déclarez à l'empereur que dès ce moment les traités sont rompus! (Bravos prolongés.) L'empereur les a rompus lui-même. S'il hésite encore à vous attaquer, c'est qu'il n'est par prêt ! Mais il est démasqué. Félicitez-vous! l'Europe a les yeux fixés sur vous; apprenez-lui enfin ce que c'est que l'Assemblée nationale de France ! Si vous vous montrez avec la dignité qui convient aux représentants d'un grand peuple, vous aurez ses applaudissements, son estime, son appui. Si vous montrez de la faiblesse, si vous manquez l'occasion que la Providence vous donne de vous aflfranchir dune situation qui vous entrave, redoutez l'avilissement que vous prépare la haine de l'Europe, celle de la France, celle de votre siècle et de la postérité. (On applaudit.)

i Mais faites plus : exigez que vos couleurs soient respectées au delà du Rhin ; exigez que l'on disperse vos émigrés. Je pourrais demander qu'on les rende à leur patrie qu'ils outragent, pour les punir. Mais non ! S'ils ont été avides de notre sang, ne nous montrons point avides du leur! leur crime est d'avoir voulu détruire leur patrie; eh bien! qu'errants et vagabonds sur le globe, leur punition soit de ne trouver de patrie nulle part (on applaudit) ! Si l'empereur tarde de répondre à vos sommations, que tout délai soit considéré comme un refus ; que tout refus d'expliquer, de sa paît, soit considéré comme un déclaration de guerre ! Attaquez pendent que l'heure est pour vous. Si, dans la guerre de Saxe, Frédéric eût temporisé, le roi de Prusse serait en ce moment le marquis de Brandebourg. Il a attaqué, et la Prusse dispute aujourd'hui à l'Autriche la balance de l'Allemagne qui a échappé à vos mains !

I Jusqu'ici vous n'avez suivi que des demidéterminations, et l'on peut appliquer à vos mesures le lanfiage que tenait, en pareille circonstance, Démosthène aux Athéniens : — Vous vous conduisez à l'égard des Macédoniens, leur disait-il, comme ces barbares qui combattent dans nos jeux, à l'égard de leur adversaires ; quand on les frappe au bras, ils portent la main au bras ; quand on les frappe à la tête, ils portent la main à la tête ; ils ne songent à se défendre que lorsqu'il sont blés-

ses sans jamais penser à parer d'avance les coups qu'on leur prépare. Philippe arme, vous armez aussi ; désarme-t il, vous posez les armes. S'il attaque un de vos alliés, aussitôt vous envoyez une armée nombreuse au secours de cet allié ; s'il attaque une de vos villes, aussitôt vous envoyez une armée nombreuse à la défense de cette ville. Désarme-t-il encore, vous désarmez de nouveau, sans vous occuper des moyens de prévenir son ambition et de vous mettre à l'abri de ses attaques. Ainsi vous êtes aux ordres de votre ennemi, et c'est lui qui commande votre armée. —

I Et moi aussi, je vous dirai des émigrants : Entendez-vous dire qu'ils sont à Coblentz, des citoyens sans nombre volent pour les combattre. Sont-ils rassemblés sur les bords du Rhin, vous garnissez son cours de deux corps d'armée. Des puissances voisines leur accordent-elles un asile, vous vous proposez d'aller les attaquer. Entendez-vous dire, au contraire, qu'ils s'enfoncent dans le nord de l'Allemagne, vous posez les armes. Vous font-ils une nouvelle offense, votre indignation éclate. Vous fait-on de belles promesses, vous désarmez encore. Ainsi ce sont les émigrés et les cabinets qui les soutiennent qui sont vos chefs et qui disposent de vous, de vos conseils, de vos trésors et de vos armées (on applaudit) ! C'est à vous de voir si ce rôle humiliant est digne d'un grand peuple.

t Une pensée échappe en ce moment à mon cœur et je terminerai par elle. Il me semble que les mânes des générations passées viennent se presser dans ce temple pour vous conjurer, au nom de tous les maux que l'esclavage leur a fait éprouver, d'en préserver les générations futures dont les destinées sont entre nos mains! Exaucez cette prière ! soyez à l'avenir une autre providence! Associez vous à la justice éternelle qui protège les peuples! En méritant le titre de bienfaiteurs de votre patrie, vous mériterez aussi celui de bienfaiteurs du genre humain. >

Les applaudissements prolongèrent longtemps dans la salle le retentissement de l'émotion que ce discours avait porté dans tous les cœurs. C'est que Vergniaud, à l'exemple des orateurs antiques, au lieu de refroidir son élo quence dans les combinaisons de la politique, qui ne parle qu'à l'esprit, la trempait au feu

d'une âme pathétique. Le'peuple ne comprend que ce qu'il sent. Les seuls orateurs pour lui sont ceux qui l'émeuvent. L'émotion est la conviction des masses. Vergniaud l'avait en lui et la communiquait à la foule. La conscience de travailler pour le bonheur du genre humain, la perspective de la reconnaissance des siècles donnaient un noble orgueil à la France et une sorte de sainteté à la liberté. C'est un des caractères de cet orateur, qu'il élevait presque toujours la Révolution à la hauteur d'un apostolat, qu'il étendait son patriotisme à la proportion de l'humanité tout entière, et qu'il ne passionnait et n'entraînait le peuple que par ses vertus. De semblables paroles produisaient dans tout l'empire des contre-coups auxquels le roi et son ministère ne pouvaient résister.

D'ailleurs, on l'a vu, Vergniaud et ses amis avaient des intelligences dans le conseil. M. de Narbonne et les Girondins se rencontraient et se concertaient chez madame de Staël, dont le salon, tout retentissant des motions martiales, s'appelait alors le camp de la Révolution. L'abbé Fauchet, le dénonciateur de M. de Lessart, y puisait son ardeur pour le renversement de ce m nistre. M. de Lessart, en amortissant autant qu'il le pouvait les menaces de la cour de Vienne et les colères de l'Assemblée, s'efforçait de donner du temps à de meilleurs conseils. Son attachement loyal à Louis XVI et sa prévoyance sensée et réfléchie lui faisaient voir dans la guerre non la restauration, mais l'ébranlement violent du trône. Dans ce choc de r Europe et de la France, le roi devait être le premier écrasé. Homme de bien, l'attachement de M. de Lessart à sou maître lui servait de génie. Obstacle aux trois partis qui voulaient la guerre, il fallait écarter à tout prix ce ministre de l'oreille du roi. Il pouvait se couvrir, soit en se retirant, soit en cédant à l'impatience de l'Assemblée. Il ne le voulut pas. Instruit de la terrible responsabilité qui pesait sur sa tête, sachant que cette responsabilité c'était la mort, il brava tout pour donner au roi quelques jours de négociation de plus. Ces jours étaient comptés.

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