LIVRE QU ATO R Z I E IVI E
La nuit était avancée au moment où Robespierre terminait son éloquent discours au milieu du recueillement des Jacobins. Les Jacobins et les Girondins, plus exaspérés que jamais, se séparent. Ils hésitaient devant ce gi'and déchirement, qui, en affaiblissant le parti des patriotes, pouvait livrer l'armée à La Fayette, et l'Assemblée aux Feuillants. Péthion, ami à la fois de Robespierre et de Brissot, cher aux .lacobins, lié avec madame Roland, tenait la balance de sa popularité en équilibre, de peur d'avoir à en perdre la moitié en se prononr^ant entre les deux factions. Il essaya le lendemain d'opérer une réconciliation générale, <i Des deux côtés, dit-il en frémissant, je vois mes amis, s II y eut une trêve apparente ; mais Guadet et Brissot firent imprimer leurs discoursavec des additions injurieuses contre Robespierre. Ils sapèrent sourdement sa réputation par de nouvelles calomnies. Un nouvel orage éclata le 30 avril.
On proposait d'interdire les dénonciations sans preuves, s Réfléchissez à ce qu'on vous propose, dit Robespierre. La majorité ici est à ■une faction qui veut par ce moyen nous calomnier librement et étouffer nos accusations par le silence. Si vous décrétez qu'il me sera interdit de me défendre contre les libellistes conjurés contre moi, je quitte cette enceinte et je m'ensevelis dans la retraite. — Robespierre, nous t'y suivrons ! i s'écrient des voix de femmes dans les tribunes, c On a profité du discours de Péthion, continue-t-il, pour répandre d'odieux libelles contre moi. Péthion luimême en est indigné. Son cœur s'est répandu dans le mien. Il gémit des outrages dont on m'abreuve. Lisez le journal de Brissot, vous y verrez qu'on m'invite à ne pas apostropher toujours le peuple dans mes discours. Oui, il faut s'interdire de prononcer le nom du peuple sous peine de passer pour un factieux, pour un tribun. On me compare aux Gracques. On a raison de me comparer à eux. Ce qu'il y aura de commun entre nous, peut-être, ce sera leur fin tragique. C'est peu : oc me rend responsable d'un écrit de Marat qui me désigne pourtribun en prêchant sang et carnage ; ai-je professé jamais ces principes, suis-je coupable de l'extravagance d'un écrivain exalté tel que Marat ! a
A ces mots, Lasource, ami de Brissot, demande la parole; on la lui refuse. Merlin demande si la paix jurée hier ne doit engager qu'un des deux partis et autoriser l'autre à semer les calomnies contre Robespierre? L'Assemblée en tumulte impose silence aux orateurs. Legendre accuse la partialité du bureau. Robespierre quitte la tribune, s'approche du président et lui adresse avec des gestes de menace des paroles couvertes par le bruit de la salle et par les injures échangées entre les tribunes.
e Pourquoi cet acharnement des intrigants contre Robespierre ? s'écrie un de ses partisans quand le calme est rétabli. Parce qu'il est le seul homme capable de s'élever contre leur parti, s'ils réussissent à le former. Oui, il faut dans les révolutions de ces hommes qui, faisant abnégation d'eux-mêmes, se livrent en victimes volontaires aux factieux. Le peuple doit les soutenir. Vous les avez trouvés, ces hommes. Ce sont Robespierre et Péthion. Les abandonnerez-vous à leurs ennemis ? — Non ! non ! s s'écrient des milliers de voix, et un arrêté proposé par le président déclare que Brissot a calomnié Robespierre.
Les journaux prirent parti selon leur couleur dans ces guerres intestines des patriotes, i Robespierre ! disent les Révolutions de Paris, comment se fait-il que ce même homme que le peuple portait en triomphe à sa maison au sortir de l'Assemblée constituante soit devenu aujourd'hui un problème ? Vous vous êtes cru longtemps la seule colonne de la liberté française. Votre nom était comme l'arche sainte. On ne pouvait y toucher sans êtes frappé de mort. Vous voulez être l'homme du peuple. Vous n'avez ni l'extérieur de l'orateur ni le génie qui dispose des volontés des hommes. Vous avez animé les clubs de votre parole. L'encens qu'on y brûle en votre honneur vous a enivré. Le dieu du patriotisme est devenu un homme. L'apogée de votre gloire fut au 17 juillet 1791. De ce jour votre astre a décliné. Robespierre, les patriotes n'aiment pas que vous vous donniez en spectacle. Quand le peuple se presse autour de la tribune où vous montez, ce n'est
pas pour entendre votre propre éloge, c'est j pour vous entendre éclairer Topinion publique. Vous êtes incorruptible, oui; mais il y a encore de meilleurs citoyens que vous : ce sont ; ceux qui le sont autant que vous et qui ne s'en i vantent pas. Que n'avez-vous la simplicité qui | s'ignore elle-même, et cette bonhomie de ver- { tus antiques que vous rappelez quelquefois en j vous ! i
J On vous accuse, Robespierre, d'avoir assisté ' à une conférence secrète qui s'est tenue il n'y a \ pas longtemps chez la princesse de Lamballe j en présence de la reine Marie-Antoinette. On ne dit pas les clauses du marché passé entre j vous et ces deux femmes, qui vous auraient corrompu. Depuis ce jour on s'est aperçu de j quelques changements dans vos mœurs domestiques, et vous avez eu l'argent nécessaire pour ' fonder un journal. Aurait-on eu des soupç-ons î aussi injurieux contre vous en juillet 1791 ? | Nous ne croyons rien de ces infamies; nous ne ■ vous croyons pas complice de Marat, qui vous j offre la dictature. Nous ne vous accusons pas l d'imiter César se faisant présenter le diadème i par Antoine ! Non ; mais prenez-y garde ! par- [ lez de vous-même avec moins de complaisance ! i Nous avons dans le temps averti aussi La j Fayette et Mirabeau, et indiqué la roche Tar- I péïenne pour les citoyens qui se croientplus j grands que la patrie. 2 i