‹ Histoire de GirondinsChapitre 32 sur 107 · LIVRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIEME

Cependant la fermentation croissait d'heure en heure. On entendait partout ce murmure sourd qui présage les catastrophes des empires comme celles de la nature. La Fayette, disait-on, allait marcher sur Paris. Le vieux Luckner avait avoué ce projet à Guadet. dans un dîner, chez l'évêque de Paris. Averti du danger de cet aveu, Luckner le rétractait maintenant. Les fédérés, accumulés dans Paris, refusaient d'en sortir, prétextant les trahisons patentes des généraux aristocrates sous lesquels on les envoyait non à la victoire, mais à

la mort. Duniouriez avait reçu l'ordre perfide de lever son camp et d'ouvrir ainsi l'accès de la capitale aux Autrichiens. Il avait patriotiquement désobéi. Des préparatifs d'attaque et de défense se faisaient secrètement au château. Les appartements intérieurs du roi étaient remplis de nobles et d'émigrés rentrés. L'étatmajor de la garde nationale conspirait avec la cour. Le Carrousel et le jardin des Tuileries étaient un camp, le château une forteresse prête à vomir la mitraille et l'incendie sur Paris. Le sol même du jardin des Tuileries était traité par le peuple en terre maudite qu'il était interdit aux bons citoyens de fouler du pied.

Entre la terrasse des Feuillants et ce jardin, on avait tendu pour toute barrière un ruban tricolore avec cette inscription menaçante : i Tyran, notre colère tient à un ruban, la couronne tient à un fil. i

Les sections de Paris, ces clubs légaux, ces fragments incohérents de municipalités, centres perpétuels de délibérations anarchiques, essayèrent de prendre quelque unité pour devenir plus imposants et plus redoutables à l'Assemblée et à la cour. Péthion organisa à l'Hôtel-de-Ville un bureau de correspondance générale entre les sections. On y rédigea en leur nom une adresse à l'armée, qui n'était qu'une provocation au massacre des généraux, i Ce n'est pas contre les Autrichiens, disaient-elles aux troupes, que La Fayette voudrait vous conduire, c'est contre nous ! C'est du sang des meilleurs citoyens qu'il voudrait arroser le ]>avé du château royal, afin de réjouir les yeux de cette cour insatiable et corrompue ! Mais nous la surveillons et nous sommes forts! Au moment où les traîtres voudront livrer nos villes à l'ennemi, les traîtres auront disparu et nous nous serons ensevelis sous les cendres de nos villes, b

Des discours analogues à cette adresse agitaient l'âme du peuple dans les sections. La presse répandit dans tout le royaume un de ces discours prononcés à la section du Luxembourg et dont la concision relevait l'énergie. a Français, vous avez fait une révolution contre qui ? — Contre le roi, la cour, les nobles et leurs partisans ! — A qui avez-vous confié le sort de cette révolution après l'avoir faite? — Au roi. à la cour, aux nobles et ^ leurs partisans! — A qui faites-vous la guerre au dehors ? — Aux rois, aux cours, aux nobles et à leurs partisans! — Qui avez vous mis à la tête de vos armées ? — Le roi, la cour, les nobles et leurs complices! Eh bien! concluez : ou le roi, les nobles et les intrigants qui sont à la tête de vos affaires et de vos armées sont tous des Brutus qui sacrifient leurs pères, leurs frères, leurs fils au salut de leur patrie, ou ils vous trahissent! s La conclusion de ce discours, facile 0 tirer, était qu'il ne faut jamais confier une révolution aux hommes contre qui elle a été faite, c'est-à-dire que toutes les demi-révolutions sont des chimères, et qu'il n'y a que la république qui puisse faire une guerre sincère à la monarchie, c Levez-vous, citoyens î disait la section Mauconseil. L^n tyran méprisable se joue de nos destinées, qu'il tombe! L'opinion seule fait la force des rois, eh bien ! que l'opinion les détrône ! Déclarons que nous ne reconnaissons plus Louis XVI pour roi des Français ! I

Danton, dans la section du Théâtre-Français foula aux pieds cette distinction aristocratique entre les citoyens actifs et les citoyens passifs, et les appela tous, prolétaires ou pro-

priétaires, à prendre les armes pour le salut de la patrie commune.

Plus logique que la Fayette, Danton ne plaçait pas la limite de la richesse à la place de la limite de la naissance entre les citoyens ; il les effaçait toutes. Cet appel au droit et au nombre devait étouffer les baïonnettes de la gard^ nationale sous les forêts de piques des fédérés. Les enrôlements volontaires pour la frontière prirent plus d'activité ; ils avaient lieu solennellement sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Ces enrôlements étaient antiques de forme. Quatre tribunes, élevées aux quatre angles de la place, étaient occupées par des commissaires qui recevaient les engagements au bruit des instruments et aux acclamations de la foule. Des allocutions brûlantes enflammaient l'esprit des volontaires : i Citoyens, nous allons partir, dirent les orateurs de la section des Quinze- Vingts, vous êtes près du gouvernail, surveillez le pilote, il vaudrait mieux le jeter }\ la mer que de surveiller l'équipage. Le dix-neuvième siècle approche : puissent à cette époque de 1800 tous les habitants de la terre, éclairés et affranchis, adressera Dieu un hymne de reconnaissance et de liberté ! Demandez encore une fois à Louis XVI s'il veut être de cette fête universelle, nous lui réservons encore la preiTiière place au banquet. S'il s'y refuse, adieu ! Nos sacs sont prêts, notre adresse est ré«;lair qui précède la foudre ! i

Le contre-coup de ces convulsions extérieures se faisait sentir aux Jacobins, aux Cordeliers et jusque dans l'Assemblée. Les séances se passaient à voir défiler des députations et à entendre des adresses. Les Marseillais, au nombre de cinq cents, vinrent déclarer par l'organe de leur orateur que le nom de Louis XVI ne leur rappelait que trahison, et demander l'accusation des ministres et la déposition du roi. I Le peuple est levé, s'écria l'orateur des fédérés ; il vous demande une réponse catégorique : pouvez-vous nous sauver ou non ? s

Isnard, dans un discours ardent et incohérent comme les vociférations de la colère, lança au roi l'outrage, l'accusation, l'ignominie et la mort. Péthion, raisonnant froidement sa haine, lut à la barre et avec l'autorité de sa magistrature l'adresse de la commune de Paris, qui n'était qu'un acte d'accusation contre le roi : I Nous ne vous retracerons pas, disait le maire de Paris, la conduite entière de Louis XVI depuis le commencement de la Révolution, ses projets sanguinaires contre la ville de Paris, sa prédilection pour les nobles et les prêtres, son aversion contre le peuple, l'Assemblée constituante outragée par les valets de la cour, investie par des hommes armés, errant au milieu d'une ville royale, et ne trouvant d'asile que

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dans un jeu de paume ! Que de raisons n'avions- ! nous pas de l'écnrter du trône au moment où la nation fut maîtresse d'en disposer ! Nous le lui laissâmes! Nous ajoutâmes à cette générosité tout ce qui peut relever, fortifier, embellir un trône ! Il a tourné contre la nation tous ces bienfaits, il s'est entouré de nos ennemis, il a chassé les ministres citoyens qui avaient notre confiance, il s'est ligué avec ces émigrés qui méditent la guerre extérieure contre nous, avec ces prêtres qui conspirent au dedans la guerre civile ; il a retenu nos arméee prêtes à envahir la Belgique, il est le premier anneau de la chaîne contre révolutionnaire : il transporte Pilnitz au milieu de Paris, son nom lutte contre le nom de la nation; il a séparé ses intérêts de ceux de son peuple, séparons nous de lui. Nous vous demandons sa déchéance ! »

A la séance du 5 août, Guadet lut des adresses des départements qui concluaient, comme celle de Pélhion, à la déchéance du roi. Vaublanc s'éleva avec courage contre ces adresses inconstitutionnelles et contre l'oppression des insultes et des menaces que la tribune et les pétitionnaires exerçaient sur la liberté des représentants de la nation. Condorcet justifia les termes de l'adresse de la commune de Paris sur la déchéance ; il fit comme Danton, appel au peuple contre les riches. Les fédérés annoncèrent qu'ils avaient pris l'arrêté de cerner le château des Tuileries jusqu'à ce que l'Assemblée eût prononcé la déchéance.

La cour cependant veillait. Les ministres passaient les nuits chez le roi avec quelques officiers municipaux en échnrpe, pour être prêts à donner le caractère légal à la résistance. Les bruits de fuite du roi circulaient dans le peuple. Le ministre de l'intérieur démentit ces rumeurs par une lettre officielle, t: On répand avec profusion dans Paris une note portant : Cette nuit, vers deux heures, le roi, en habit de paysan, est sorti du château ; il s'est acheminé vers le pont tournant, en suivant la grande allée des Tuileries. La stature du monarque ne permet guère de le méconnaître. La sentinelle l'a reconnu sur le-champ. Elle a crié aux armes. Le prince fugitif est retourné à toutes jambes vers le château; il a écrit à l'instant au maire, qui s'est rendu au château. Le roi lui a raconté l'événement à sa manière. Suivant lui, il n'aurait tenté qu'une simple promenaile. On dit que M. de Larochefoucauld l'attendait au château pour le conduire en lieu de sûreté, s Le ministre attestait que le roi n'était pas sorti du château pendant la nuit, et que sa présence serait certifiée par les officiers municipaux que l'annonce d'une agression nocturne avait retenus auprès du roi au moment même où l'on signalait son évasion.

Le 6, la nouvelle du massacre de quatre administrateurs de Toulon consterna de nouveau l'Assemblée. On discuta ensuite la mise en accusation de La Fayette. La commission extraordinaire nommée pour instruire cette affaire conclut à l'accusation. Vaublanc justifia le général : i S'il avait eu des projets ambitieux ou criminels, il aurait songé d'abord, comme Sylla, César ou Cromwell, .N fonder sa puissance sur des victoires. Cromwell a marché à la tyrannie en s'appuyant sur la faction domin;inte, La Fayette la combat ; Cromwell fonda un club d'agitateuis, La Fayette abhorre et poursuit les agitateurs ; Cromwell fit périr son roi, La Fayette défend la royauté constitutionnelle. I

Brissot, accusé si souvent aux Jacobins de complicité avec La Fayette, voulut lutter de popularité avec Robespierre et ses amis en sacrifiant La Fayette aux soupçons, et Je l'accuse, s'écria-til, moi qui fus son ami, je l'accuse d'avoir dirigé nos armées comme s'il eût été d'accord avec la maison d'Autriche ! Je l'accuse de n'avoir pas vaincu ! Je l'accuse d'avoir consumé le temps à faire rédiger et signer des pétitions à ses troupes ! Je l'accuse d'avoir aspiré à devenir le modérateur de la France ! Je l'accuse d'avoir abandonné son armée devant l'ennemi ! d Le décret d'accusation fut rejeté à une forte majorité.

En sortant de la séance, Vaublanc, insulté, poursuivi, frappé par le peuple, chercha un refuge dans un poste de la garde nationale. Déjà le peuple ne voulait plus des législateurs, mais des complaisants. Girardin et Dumolard subirent les mêmes outrages. Un fédéré pénétra avec Dumolard jusque dans le corps-de-garde, frappa comme un forcené sur la table, et déclara au courageux représentant que s'il retournait à l'Assemblée il lui couperait la tête d'un coup de sabre. Ces faits, rapportés le lendemain à l'Assemblée, y soulevèrent l'indignation des constitutionnels, le sourire des Girondins, les huées des tribunes. Girardin déclara que la veille, en sortant de la séance, il avait été frappé. I En quel endroit?» lui demanda-t-on avec un ricanement ironique, s On me demande en quel endroit j'ai été frappé! i reprit avec une spirituelle indignation Girardin. c C'est par derrière. Les assassins ne frappent jamais autrement! s Ce mot lui reconquit le respect. Le courage est la première des éloquences, car c'est l'éloquence du caractère. Girardin la possédait au plus haut degré. Elève de Rousseau à Ermenonville, il avait la saillie de Voltaire. Nul ne brava autant les passions brutales de la foule dans ces temps de fureur, et ne se fit pardonner plus d'audace par plus d'esprit.

Le même jour, douze hommes armés se présentèrent chez Vaublanc, forcèrent sa porte, le cherchèrent en vain dans la maison, et déclarèrent en se retirant que si cet orateur remontait

à la tribune il serait massacré en descendant. Vaublanc y remonta le soir même pour y dénoncer ces tentatives d'intimidation. Homme d'un esprit droit, d'une parole facile et sonore, d'une intrépidité antique, s'il n'avait pas l'éloquence d'un orateur de premier ordre, il avait le dévouement d'un citoyen. Il luttait seul, et toujours vaincu, contre les Girondins, i Je défie toute violence, dit-il, de nous faire manquer à nos serments à la constitution. Je défie l'imagination la plus barbare de se figurer les traitements indignes dont quelques-uns de nos collègues ont été hier les victimes. Eh quoi ! njoutait-il, si un de vos ambassadeurs était avili dans une cour étrangère, vous tireriez l'épée pour venger la France outragée en lui, et vous soufifrez que les représentants de la France souveraine et libre soient traités sur le sol de la patrie comme ils ne le seraient pas chez les Autrichiens ou chez les Prussiens? i

Grangeneuve et Isnard justifièrent Péthion par son impuissance, et accusèrent les aristocrates d'être les instigateurs de ces excès. Ouadet fit la proposition dérisoire de demander au roi s'il avait les moyens de sauver l'ordre public, et de protéger l'empire. Les risées et les applaudissements de la gauche indiquèrent à Guadet qu'il était compris. Rœderer, procureur-syndic du département, mandé à la barre, ne dissimula rien des dangers publics. Il annonça que le tocsin devait sonner, la nuit, dans les deux quartiers de l'insurrection. Il parla des mesures prises et des forces insufifîsantes pour résister au mouvement. Péthion, cité aussi, succéda à Rœderer, justifia la mairie, accusa le département, insinua que la division existait entre les citoyens mêmes appelés à défendre l'ordre, et enveloppa sa complicité avec les Girondins de ces paroles ambiguës qui ont un sens différent selon l'oreille à laquelle on les adresse. Les Girondins comprirent ces paroles comme un encouragement à leur entreprise, les constitutionnels comme un aveu d'impuissance. Péthion se retira dans sa popularité. L'Assemblée ne conclut rien.

Pendant cette indécision calculée de la municipalité et des Girondins, un directoire secret, connu de Péthion, et qu'il avoua lui-même avoir concerté longtemps d'avance le plan de l'insurrection du 10 août, agissait dans l'ombre.

Il y avait à Paris un comité central des fédérés, composé de quarante-trois chefs des fédérés de Paris et des départements, réunis sous les auspices et dans l'enceinte des Jacobins, pour se concerter entre eux sur la direction à imprimer aux mouvements. C'était le quartier général de ce camp de la Révolution. Trop nombreux pour que ses réunions pussent avoir le mystère et l'unité nécessaires aux conjura-

tions, ce comité choisit dans son sein un directoire exécutif secret de cinq membres d'une résolution et d'une capacité avérées. Il leur donna la direction des résolutions et des préparatifs. Ces cinq membres étaient : Vaugeois, g?and-vicaire de l'évêque de Blois; Debessé, fédéré de la Drôme; Guillaume, professeur à Caen; Simon, journaliste à Strasbourg, et Galissot de Langres. Ils s'adjoignirent aussitôt pour collègues les meneurs de Paris qui tenaient d'avance les fils de l'agitation dans les difî'érents quartiers de la capitale, et les principaux démagogues des faubourgs. C'étaient le journaliste girondin Carra, Fournier l'Améiicain, Westerrnan, Kieulin l'Alsacien, Santerre, Alexandre, Lazouski, Polonais nationalisé par son fanatisme républicain ; Antoine de Metz, ancien membre de l'Assemblée constituante; Lagrey et Gario, électeurs de 1789.

La première séance de ce directoire se tint dans un petit cabaret de la rue Saint-Antoine, au Soleil-cfOr, près de la Bastille, dans la nuit du jeudi au vendredi 26 juillet. Gorsas, rédacteur du Courrier de Versailles, et un des chefs de colonne qui avaient marché le 6 octobre pour ramener le roi à Paris, lié depuis avec les Girondins pour arrêter le mouvement qu'il avait accéléré, parut à deux heures du matin dans ce cabaret pour y faire prêter aux conjurés le serment de mourir ou de conquérir la liberté. Fournier l'Américain y apporta un drapeau avec cette inscription : Loi martiale du peuple souverain ! Carra alla de là prendre chez Santerre cinq cents exemplaires d'une affiche ne portant que ces mots : Mort à ceux qui tireront sur les colonnes du peuple !

La seconde séance eut lieu, le 4 août, au Cadran-Bleu, sur le boulevard de la Bastille. Camille Desmoulins, l'agent et la plume de Danton, y assista. A huit heures du soir, les conjurés, n'ayant pu rien résoudre, se transportèrent, pour de plus complètes informations, dans la chambre d'Antoine, l'ex-constituant, rue Saint-Honoré, vis-h-vis de l'église de l'Assomption, dans la même maison qu'habitait Robespierre. Madame Duplay, passionnément dévouée aux idées de Robespierre, et tremblant de voir les jours de son hôte compromis par un conciliabule qui désignerait sa maison comme un foyer d'insurrection, monta chez Antoine vers minuit, et lui demanda avec colère s'il voulait donc faire égorger Robespierre? I II s'agit bien de Robespierre ! répondit Antoine à madame Duplay. Qu'il se cache s'il a peur! Si quelqu'un doit être égorgé, ce sera nous. I

Carra écrivit de sa main, chez Antoine, le dernier plan de l'insurrection, la marche des colonnes, l'attaque du château. Simon de Stras-

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bourg copia ce plan, et en envoya, à minuit, des copies chez Santerre et chez Alexandre, les deux commandants des faubourgs. L'insurrection, mal préparée, fut encore ajournée au 10. Enfin, la nuit du 9 au 10, les membres du directoire se subdivisèrent en trois noyaux in surrectionnels, et se réunirent en trois endroits différents à la même heure, savoir : Fournier l'Américain avec Alexandre au faubourg Saint- Marceau; Westerman Santerre et deux autres au f lubourg Saint-Antome ; Carra et Garin à la caserne des Marseillais et dans la chambre même du commandant, où ils délibérèrent sous les yeux de sa troupe. Des réunions de royalistes, pour concerter le salut du roi, avaient lieu, pendant la même nuit, h quelques pas de ces conciliabules. Un émissaire d'une de ces réunions contre-révolutionnaires chargé de papiers importants se trompa de porte et entra dans la maison où les républicains conspiraient. On reconnut l'erreur en ouvrant les dépêches. Carra proposa de tuer le messager afin de conserver le secret de la conjuration républicaine que le hasard venait de lui révéler. Mais un crime isolé était inutile au moment où le tocsin allait trahir la conspiration de tout un peuple.

Le tocsin sonnait en effet, dans quelques clochers des quartiers lointains de Paris. Une page d'intime confidence arrachée aux souvenirs de cœur de la jeune femme de Camille Desmoulins, Lucile Duplessis, et tachée du sang de cette belle victime, a conservé à l'histoire les impressions tour à tour naïves et sinistres que ces premiers coups de tocsin firent sur les conspirateurs du 10 août. Pendant qu'ils arment leurs bras et qu'ils composent leur visage pour le combat ou pour la mort, on lit leurs émotions à travers leur rôle. Le 8 août, Lucile Duplessis revint de la campagne à Paris pour se rapprocher de Camille Desmoulins à la veille du danger. Elle adorait son mari. Le 9, ils donnèrent un dîner de famille à Fréron, à Rebecqui, à Barbaroux, aux principaux chefs marseillais. Le repas fut gai comme l'imprévoyance de la jeunesse. La présence de cette belle femme, l'amitié, le vin, les fleurs, l'amour heureux, les saillies de Camille, l'espérance de la liberté prochaine voilaient la mort que pouvait receler la nuit. On se sépara pour aller chacun à son sort.

Lucile, madame Duplessis sa mère, et Camille Desmoulins allèrent chez Danton. Ils trouvèrent la femme de Danton dans les larmes. Son enfant pleurait sans comprendre, en regardant sa mère, comme s'il eût eu le pressentiment de l'élévation soudaine des crimes, et du supplice auquel cette soirée fatale allait vouer son père. Danton était serein, résolu, presque jovial, avec une arrière pensée de gravité; heureux de l'approche d'un grand mouvement, et indifférent au résultat, pourvu qu'il en sortît de

l'action pour son génie. On n'était pas bien sûr encore que le peuple se levât en masse assez imposante, et que le mouvement pût avoir lieu cette nuit. Madame Desmoulins disait en riant qu'il aurait lieu, et qu'il serait triomphant. Elle trouvait ces pronostics dans son bonheur, et elle les affirmait en riant, i Peut-on rire aussi follement dans une heure si inquiète ? ï lui dit plusieurs fois madame Danton, e Hélas ! e répondit la jeune républicaine, qui changeait de physionomie et d'accent comnie d'impression, (t cette gaieté insensée me présage peut-être que je verserai bien des larmes ce soir ! »

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