‹ Histoire de GirondinsChapitre 46 sur 107 · XX V · texte numérisé non relu

XX V

(t S'il est un malheur pour un représentant du peuple, dit-il d'une voix affaissée, c'est sans doute celui d'être obligé de remplacer, à cette tribune, un homme chargé de décrets de prise de corps qu'il n'a pas purgés! — Je m'en fais gloire! s'écria Marat. — Sont-ce les décrets du despotisme ? dit Chabot. — Sont-ce les décrets dont il a été honoré pour avoir terrassé La Fayette? i dit Tallien. Vergniaud reprit froidement : k C'est le malheur d'être obligé de remplacer, à cette tribune, un homme contre lequel il a été rendu un décret d'accusation, et qui a élevé sa tête audacieuse au dessus des lois! un homme, enfin, tout dégouttant de calomnie, de fiel et de sang !... s Des murmures s'élèvent contre les expressions de Vergniaud. Ducos s'écrie : s Si l'on a fait l'effort d'entendre Marat, je demande qu'on entende Vergniaud. i Les tribunes trépignent et vocifèrent pour Marat. Le président est obligé de rappeler les spectateurs au respect de la représentalion. Vergniaud lit la circulaire de la commune aux départements pour provoquer à l'imitation des massacres des prisons. Il rappelle que la commune, par l'organe de Robespierre, a dénoncé un complot tramé, selon lui, par Ducos, Vergniaud, Brissot, Guadet, Lasource, Condorcet, et dont le but était de livrer la France au duc de Brunswick, i Robespierre, reprendil, sur lequel, jusque-là, je n'avais prononcé que des paroles d'estime... — Cela est faux, s'écrie Sergent. — Comme je parle sans amertume, poursuit Vergniaud, je me félicite d'une dénégation qui me prouvera que Robespierre aussi a pu être calomnié. Mais il est crtain que, dans cet écrit, on appelle les poignards sur l'Assemblée. Que dirai je de l'invitation formelle qu'on y fait au meurtre et à l'assassinat?... Le bon citoyen jette un voile sur ces désordres partiels. Il cherche à faire disparaître autant qu'il est en lui les taches qui pourraient ternir l'histoire d'une si mémorable Révolution. Mais que des hommes chargés par leurs j fonctions de parKr au peuple de ses devoirs et ! de faire respecter la loi, prêchent le meurtre et i en fassent l'apologie, c'est là un degré de per- j versité qui ne peut se concevoir que dans un temps où toute morale serait bannie de la terre ! k

Boileau. ami des Girondins, succède à Vergniaud, et lit à la Convention des phrases du journal de Marat, qui provoquent au massacre

des députés : z O peuple, n'attends plus rien de cette Assemblée ! Cinquante ans d'anarchie t'attendent, et t-i n'en sortiras que par un dictateur, vrai patriote et homme d'Etat. » Des cris de fureur éclatent contre Marat. Des voix demandent qu'il soit conduit à l'Abbaye. Marat affronte avec intrépidité cet orage, i On invoque contre moi des décrets, dit-il ; le peuple les a anéantis en m'envoyant ici. Les condamnations qu'on allègue contre moi, je m'en fais gloire, j'en suis fier. Je les avais méritées en démasquant les traîtres et les conspirateurs. J'ai vécu dix-huit mois sous le glaive de La Fayette. Si les souterrains où je vivais ne m'avaient dérobé à sa fureur, il m'aurait anéanti, et le plus zélé défenseur du peuple n'existerait plus! Les lignes que l'on vient de lire contre moi ont été écrites il y a dix jours, quand je m'indignais de voir élire à la Convention cette faction de la Gironde qui veut me proscrire aujourd'hui! i II lit lui-même une page de son journal du matin, où il parle avec plus de modération et de décence : « Vous le voyez, ajoute t-il ; à quoi tient la vie des patriotes les plus éprouvés? Si, par la négligence de mon imprimeur, ma justification n'avait pas paru ce matin dans ces pages, vous m'auriez voué au glaive des tyrans! Cette fureur estelle d'gne d'hommes libres?... Mais je ne crains rien sous le soleil! i A ces mots, tirant de sa poitrine un pistolet, il applique la bouche du canon sur son front : ^ Je déclare, dit-il en prolongeant ce geste, que si le décret d'accusation eût été lancé contre moi, je me brûlais la cervelle au pied de cette tribune... i Puis, attendrissant sa voix, et comme affaissé sous l'ingratitude de ses ennemis : i Voilà donc le fruit de trois années de cachot et d'angoisses essuyées pour sauver ma patrie ! Voilà le fruit de mes veilles, de mes travaux, de ma misère, de mes souffrances, de mes proscriptions!... Eh bien ! je resterai parmi vous pour braver vos fureurs ! i

A ces mots, une foule de députés, parmi lesquels on distingue Cambon. Goupilleau, Rebecqui, Barbaroux, s'approchent de la tribune avec des gestes menaçants : i A la guillotine ! à la guillotine! i lui crient de toutes parts des voix furieuses. Marat croise les bras sur sa poitrine, et regarde d'un œil impassible la salle qui bouillonne à ses pieds. On voit, à l'impassibilité de son exaltation, qu'il se complaît dans ce rôle de martyr du peuple, et que la tribune est le piédestal où il veut être contemplé comme la victime de la Révolution.

On l'en arrache à force de clameurs. Moitié pitié, moitié lassitude, l'Assemblée oublie Marat, vote l'indivisibilité de la république, et se sépare. Le lendemain, Marat triompha dans ses feuilles de la faiblesse de ses ennemis : u J'abandonne le lecteur, écrivit-il, à ses réflexions sur la scélératesse de la faction Guadet-Brissot.

Je plains quolques-uns de leurs acolytes, et je leur pardonne : ils sont égarés. Quant aux chefs, Condorcet, Brissot, Lasource, Vergniaud, je les crois incapables de repentir, et je les poursuivrai jusqu'à la mort : ils ont juré que je périrais le "^ô de ce mois par le glaive de la tyrannie ou par le poignard des brigands. Que les amis de la patrie soient avertis ! Si je tombe sous les coups des assassins, ils savent à qui doivent remonter le crime et la vengeance ! i Les tribunes de la Convention, remplies do ce que les sections avaient de plus violent, soutenaient Marat du regard et du geste. Un ami de Brissot ayant voulu sortir de la salle avant la fin de la séance, l'officier de garde l'en empêcha, i Gardez-vous de vous montrer h la foule, lui dit il; elle est pour Marat. Je viens de la traverser. Elle fermente. Si le décret d'accusation est porté contre l'ami du peuple, il y aura des têtes abattues ce soir, i

Telle fut la première démonstration des Girondins. Mal préparée, et mal soutenue par les principa>ix orateurs, bornée dans son plan, indécise et avortée dans son résultat, elle ne constata pas leur empire. Robespierre en sortit plus populaire, Danton plus important, Marat plus impuni. En rejetant tout l'odieux de l'anarchie sur Marat. les Girondins avaient essayé de déshonorer l'anarchie; mais ils avaient grandi Marat. Cet homme se vantait de leur haine et s'illustrait de leurs coups. Il devenait l'idole du peuple en se présentant à lui comme son martyr. La pitié s'ajoutait à sa popularité. Le rôle de cet homme appelle un regard.

Marat n'avait point de patrie. Né au village de Baudry, près de Neufchâtel, de parents obscurs, dans cette Suisse cosmopolite dont les enfants vont chercher fortune par le monde, il avait quitté de bonne heure, et pour jamais, ses montagnes. 11 avait erré jusqu'à l'âge de quarante ans en Angleterre, en Ecosse, en France. Poussé et repoussé par cette vague inquiétude qui est le premier génie des ambitieux, instituteur, savant, médecin, philosophe, politique, il avait remué toutes les idées, toutes les professions où l'on peut trouver la fortune ou la gloire. Il n'y avait trouvé que l'indigence et le bruit. Voltaire n'avait pas dédaigné de persiffler sa philosophie. Le célèbre professeur Charles avait pulvérisé sa physique. Marat, irrité, avait répondu par l'in',ure à la critique. Il avait eu un duel avec Charles. La législation criminelle avait ai pelé plus tard ses réflexions. Cet apôtre du meurtre en masse avait conclu à l'abolition de la peine de mort. Sans talent dans l'expression de ses idées, sans convenance dans ses rapports avec les hommes, la société ne s'était pas ouverte pour lui. Son orgueil blessé et blessant fermait les cœurs que sa si-

tuation, ses travaux, son mérite auraient intéressés. Poursuivi par le besoin, il avait été quelque temps réduit à vendre lui-même, dans les rues de Paris, un spécifique de sa composition. Ces habitudes de charlatan avaient trivialisé son langage, débraillé son costume, avili ses mœurs; il avait appris à connaître, à flatter, à émouvoir la populace.

Cependant, sa fibre aigrie et souffrante lui avait fait aimer et plaindre ce peuple souffrant et méprisé comme lui. Il avait contracté avec les niasses la parenté de la misère et de l'oppression. En se vengeant lui-même, il avait juré de les venger. Il voulait retourner la société comme on retourne une terre avec la charrue, mettant à l'ombre ce qui est au soleil, et au soleil ce qui est h l'ombre. Il ne rêvait pas une révolution, mais un redressement général de toutes les situations et de fous les principes faussés par le désordre social, et rétablis violemment et à tout prix sur le plan de la nature. Philosophie, ressentiment, équité, vengeance, amour du peuple, haine des hommes, ambition et dévouement, assassinat et martyre, tout se confondait dans son système. C'était l'utopie du bouleversement, éclairée d'en haut par la lumière de la philanthropie, d'en bas par la lueur de l'incendie social.

Ce système couvait depuis des années dans son âme. La Révolution vint lui donner de l'air. Marat était alors parvenu à l'emploi infime et humiliant, pour son génie, de médecin des écuries du comte d'.-Xrtois. Emporté dès les premiers jours de 89 par le mouvement populaire, il s'y jeta pour l'accélérer. Il vendit jusqu'à son lit pour payer l'imprimeur de ses premières feuilles. Il changea trois fois le titre de son journal, jamais l'esprit. C'était le rugissement du peuple rédigé chaque nuit en lettres de sang, et demandant chaque matin la tête des tiaîtres et des conspirateurs.

Cette voix paraissait venir du fond de la société en ébullition. Nul ne connaissait celui qui la proférait. Marat était un être idéal pour le peuple. Un mystère planait sur son existence. On a vu que madame Roland elle même en doutait, et demandait à Danton s'il existait en effet un homme appelé Marat? Ce mystère, ces souterrains, ces cachots d'où s'échappaient ces feuilles, ajoutaient un prestige aux écrits, au nom, à la vie de Marat. Le peuple s'attendrissait sur les dangers, les fuites, les asiles ténébreux, les souffrances, les haillons de celui qui paraissait souffrir tout cela pour sa cause. Marat ne sortait dune retraite que pour entrer dans une autre. Poursuivi, en 1790, par La Fayette, Danton le couvrit de sa protection, et le cacha chez mademoiselle Fleury, actrice du Théâtre- Franç-ais. Soupçonné dans cet asile, il se réfu-

gia à Versailles, chez Bassel, curé de la paroisse Saint-Louis, et, plus tard, son collègue à la Convention. Ces frères de la religion nouvelle se visitaient et se secouraient les uns les autres. Décrété de nouveau d'accusation par les Girondins Lasource et Guadet pendant l'Assemblée législative, le boucher Legendre le recueillit dans sa cave. Les souterrains du couvent des Cordeliers l'abritèrent ensuite, lui et ses presses, jusqu'au 10 août. Jl en sortit, porté en triomphe, pour entrer, sous le patro nage de Danton, à la commune, et y combiner les massacres de septembre. Etranger, jusquelà à tous les partis, mais redouté de tous, les Jacobins, sur la demande de Chabot et de Taschereau, le recommandèrent aux électeurs de Paris. La terreur de son nom sollicitait pour lui. Il fut élu.

Il vivait alors, dans un petit appartement d'uneruevoisine des Cordeliers, avec une femme qui s'était attachée à ses malheurs. Cette femme, encore jeune, portait, dans sa pâleur et dans la maigreur de ses triits, les traces des misères qu'elle souffrait avec lui et pour lui. C'était la femme de son imprimeur, que Marat avait séduite et enlevée à son mari. Vouée pour lui à une vie errante et ténébreuse, elle souffrait l'ignominie de ce nom. Maîtresse, complice, servante de IVIarat, elle avait accepté toutes les servitudes pour souffrir ou pour mourir avec lui. Marat ne communiquait avec la vie exlé rieure que par cette femme et par le prote de l'imprimerie de son journal. Privé de sommeil et d'air, ne renouvelant jamais son âme par l'entretien avec ses semblables, travaillant dixhuit heures par jour, ses pensées, allumées par la tension d'esprit et par la solitude, étaient devenues une véritable obsession. On eût dit. dans les temps antiques, qu'il était possédé de l'esprit d'extermination. Sa logique violente et atroce aboutissait toujours au meurtre. Tous ses principes demandaient du sang. Sa société ne pouvait se fonder que sur les cadavres et sur les ruines de tout ce qui existait. Il poursuivait son idéal à travers le carnage, et pour lui le seul crime était de s'arrêter devant un crime.

Cependant son cœur n'était pas toujours as sez endurci pour ne pas fléchir sous sa théorie. Il avait des éclairs de vertu et des surprises d'attendrissement. Deux traits, longtemps in connus à l'histoire, attestent que l'homme se retrouvait quelquefois en lui sous l'insensé. Pendant les massacres des prisons qu'il avait inspirés et dirigés, un des sauveurs de Cazotte, après avoir reconduit le père et la fille à leur demeure, vint avec crainte raconter à Marat, cette faiblesse. Marat pleura en écoutant ce récit, (t Tu as bien fait, dit il à l'assassin étonné. Le père méritait la vie à cause d'une telle fille. Mais quant à ces Suisses que vous avez épargnés, vous avez eu tort, il fallait les immoler jusqu'au dernier! > Le ressentiment

contre sa première patrie, où il avait subi la misère et l'obscurité, ne pouvait s'éteindre que dans le sang de ses compatriotes.

xvm.

Quelques jours avant ces massacres, une jeune fille, d'une beauté et d'une innocence sans tache, apprit par la rumeur des prisons que les détenus devaient être égorgés. Son père, employé aux Tuileries avant le 10 août, était enfermé à l'Abbaye. Elle n'avait plus de mère. Sa tendresse désespérée la poussait de porte en porte pour obtenir la vie de son père. Aucune ne s'ouvrait. Manuel, Danton, Panis avaient refusé de la voir. Chaque heure lui paraissait sonner le tocsin de regorgement. Elle se dévoua comme Judith, non pour sa ville, mais pour sauver son père. Elle fit dans son âme l'holocauste de sa vertu. Le nom de Vami du peuple s' offnt à son esprit. Elle découvrit une femme qui connaissait Marat. Elle chargea cette femme d'une lettre pour lui. Cette lettre, dans laquelle elle offrait de se donner à lui pour prix des jours de son père, fut remise à Vami du peuple, La messagère lui dépeignit la jeunesse, les charmes, la pureté de celle qui lui écrivait. Marat ouvrit la lettre avec un sourire équivoque, c Dites à cette enfant de se trouver ce soir, seule, sur la terrasse du bord de l'eau. L'homme qui l'abordera sans lui parler et qui lui prendra le bras sera Marat; qu'elle le suive en silence, s La jeune fille obéit. Marat parut. Il entraîna l'inconnue, muette et tremblante, à l'extrémité des Champs-Elysées, entra chez un traiteur, demanda une salle à part et commanda un léger repas. Pendant qu'on I? préparait, Marat s'approcha, prit la main de la jeune fille, qui n'osait lever les yeux. » Enfin elle tomba à ses pieds en fondant en larmes. I Je vous fais peur, lui dit Marat d'une voix émue, je vous fais horreur, et vous consentez à vous livrer à moi? — J'accepte tout ce qui sauvera mon père, balbutia la victime. — Eh bien, relevez-vous, lui dit Marat en la rassurant, ce sacrifice me suffit. J'ai voulu voir jusqu'où irait la vertu filiale. Je serais un lâche si j'abusais de tant de dévouement. Je ne veux pas souiller ce que j'admire. Demain votre père vous sera rendu, i II reprit le bras de la jeune fille et la reconduisit jusqu'à la porte de sa maison.

L'extérieur de Marat révélait son âme. Petit, maigre, osseux, son corps paraissait incendié par un foyer intérieur. Des taches de bile et de sang marquaient sa peau. Ses yeux, quoique proéminents et pleins d'insolence, paraissaient souffrir de l'éblouissement du grand jour. Sa bouche, largement fendue, comme pour lancer l'injure, avait le pli habituel du dédain»

DES GIRONDINS

II connaissait la mauvaise opinion qu'on avait de lui, et semblait la braver. Il portait la tête haute et un peu penchée à gauche comme dans le défi. L'ensemble de sa figure, vue de loin et éclairée d'en haut, avait de l'éclat et de la force, mais du désordre. Tous les traits divergeaient, comme la pensée. C'était le contraire de la figure de Robespierre, convergente et concentrée comme un système : l'une, méditation constante; l'autre, explosion continue. A l'inverse de Robespierre qui affectait la propreté et l'é-'^ légance, Marat affectait la trivialité et la saleté du costume. Des souliers sans boucles, des semelles de clous, un pantalon d'étofl'e grossière et taché de boue, la veste courte des artisans, la chemise ouverte sur la poitrine, laissant à nu les muscles du cou; les mains épaisses, le poing fermé ; les cheveux gras, sans cesse labourés par ses doigts : il voulait que sa personne fût l'enseigne vivante de son système social.

Tel était l'homme que les Girondins avaient habilement choisi pour flétrir, en lui, la faction de la commune qui leur était opposée. Attaqué par eux, abandonné par Danton, renié par Robespierre, Marat venait de leur échapper par la seule énergie de son attitude et par la franchise de son langage. Ils sentirent qu'il fallait reprendre le combat, achever la victoire ou courber la tête devant le triumvirat. C'était le moment pour la Convention de nommer de nouveaux ministres ou de maintenir le ministère du iO août. Roland, Danton, Servan offraient leur démission, à moins qu'une invitation fiiivîielle et explicite de la nouvelle Assemblée ne retrempât leur force en légitimant leur autorité.

La discussion s'ouvrit sur ce point. Buzot, organe de Roland, demanda que la Convention déchargeât Servan, ministre de la guerre, de ses fonctions, que la maladie l'empêchait de remplir, et Je prierais Danton de rester à son poste, s'il n'avait pas déclaré trois fois qu'il voulait se retirer. Nous avons le droit de l'inviter, nous n'avons pas le droit de le contraindre. Quant à Roland, c'est une étrange politique que de ne vouloir pas rendre justice, je ne dirai pas aux grands hommes, mais aux hommes vertueux qui ont mérité la confiance. On nous dit : Les hommes vertueux et capables ne vous manquent pas. Etranger à ce pays de vertus et d'intrigues, j'interroge mes collègues et je leur demande : Où sont-ils? Malgré les murmures, les calomnies, les menaces, je suis fier de le dire, Roiand est mon ami; je le connais homme de bien, tous les départements le connaissent comme moi. Si Roland reste, c'est un sacrifice qu'il fait à la chose publique; car il renonce ainsi à l'honneur de siéger comme député parmi vous. S'il ne reste

pas, il perd l'estime des hommes de bien. La nation ne connaît pas vos haines; elle dit aux hommes de bien : Continuez de me servir, et vous aurez toujours mon estime. — Je demande, dit Philippeaux, qu'on étende l'invitation à Danton. — Je déclare, répond Danton, que je me refuse à une invitation, parce que je crois qu'une invitation n'est pas de la dignité de la Convention. — Et moi, reprend Barrère, je m'oppose à toute démarche de la Convention pour retenir les ministres. Elle serait contraire à la majesté et à la liberté du peuple. Rappelez-vous le mot de Mirabeau : i Ne mettez jamais en balance un homme et la patrie, n Je rends hommage aux vertus et au patriotisme de Roland. Mais on n'est pas longtemps libre dans un pays oà l'on élève par des flatteries un citoyen au-dessus des autres. — Pour moi, ajoute Cambon, je ne vois qu'en tremblant applaudir un homme, s Danton se leva de nouveau, impatient d'une discussion qui, à elle seule, était un hommage au nom de Roland. » Personne, dit-il avec une feinte déférence, ne rend plus de justice que moi à Roland. Mais si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à sa femme; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son déparlement. Moi j'étais seul dans le mien, s Des éclats d'un rire malveillant contre madame Roland éclatent à ces mots sur les bancs des Jacobins ; les murmures de la majorité les étouff'ent et reprochent à Danton l'inconvenance de son allusion : il s'irrite de ces murmures, c Puisqu'on me force à dire tout haut ma pensée, je rappellerai, moi, qu'il y eut un moment où la confiance fut tellement détruite, qu'il n'y avait plus de ministres et que Roland lui-même eut l'idée de sortir de Paris. — J'ai connaissance de ce fait, répond Louvet; c'est quand on tapissait les rues de placards dégoûtants, de la plus atroce calomnie. (Voix nombreuses : C'était Marat!) Effrayé pour la chose publique, effrayé pour Roland lui-même, j'allai lui parler de ses périls, t Si la mort me menace, me dit-il, je dois l'attendre, ce sera le dernier forfait de la faction, s Roland pouvait donc avoir perdu quelque confiance, mais il avait conservé tout son courage. » Valazé soutient Louvet et défend Roland, t On vous a cité Aristide. Si les Athéniens frappèrent d'ostracisme cet homm? juste, ils expièrent leur injustice en le rappelant. Si Rome exila Camille, Camille fut vengé par son retour dans sa patrie. Les noms de Roland et de Servan sont sacrés pour moi. (On applaudit à cette explosion de l'amitié.) — Qu'importe à la patrie, l'eprend Lasource, que Roland ait une femme intelligente qui lui inspire ses résolutions, ou qu'il les puise en lui même! (On applaudit.) Ce petit moyen n'est pas digne des talents de Danton. (Nouveaux et plus nombreux applaudissements.) Je ne dirai pas. avec Danton, que c'est la femme de Roland qui gou-

verne , ce serait accuser Roland lui-même d'ineptie. Quant au défaut d'énergie, je dirai que Roland a répondu avec courage aux affi ches scélérates où l'on cherchait à flétrir la vertu d'un hon:ime intègre. A-t il cessé de prêcher Tordre et les lois? A t-il cessé de démasquer les agitateurs? (On applaudit.) Doit-on néanmoins l'invitera rester au ministère? Non! Malheur aux nations reconnaissantes! Je le dis avec Tacite : La reconnaissance a fait le malheur des nations, parce que c'est elle qui a fait les rois! » (Nouveaux applaudissements.)

Cette habile intervention d'un ami de Roland éluda la question sans la résoudre, et laissa aux Girondins les honneurs de la magnanimité. Le lendemain, Roland écrivit à la Convention une de ces lettres lues en séance publique, et qui lui donnaient indirectement la parole dans la Convention et l'influence du talent de sa femme dans l'opinion. Ces lettres aux autorités constituées, aux départements, à la Convention, étaient les discours de madame Roland. Elle rivalisait ainsi avec Vergniaud, elle luttait contre Robespierre, elle écrasait Marat. On sentait le génie, on ignorait le sexe. Elle combattait masquée dans la mêlée des partis, t La Convention, disait Roland dans sa lettre, a montré sa sagesse en ne voulant pas accorder à un homme l'importance que semblerait donner à son nom l'invitation solennelle de rester au ministère. Mais sa délibération m'honore et elle a prononcé assez clairement son vœu. Ce vœu me suffit. Il m'ouvre la carrière. Je m'y lance avec courage. Je reste au ministère. J'y reste parce qu'il y a des dangers à courir. Je les brave et je n'en crains aucun dès qu'il s'agit de sauver ma patrie... Je me dévoue jusqu'à la mort. Je sais quelles tempêtes se forment :des hommes ardents, peut-être égarés, prennent leurs passions pour des veilus, et, croyant que la liberté ne peut bien être servie que par eux, sèment la défiance conire toutes les autorités qu'ils n'ont pas créées, parlent de trahison, provoquent les séditions, aiguisent les poignards et méditent les proscriptions. Ils se font un droit de leur audace, un rempart de la terreur qu'ils essaient d'inspirer; ils traîneraient à la dissolution un empire assez malheureux pour n'avoir pas des citoyens capables de les démas quer et de les arrêter. Combien serait coupable l'homme supérieur, par sa force ou ses talents, à cetie horde insensée, qui voudrait la faire servir à ses desseins ambitieux! qui tantôt, avec l'apparence d'une indulgence magnanime, excuserait ses torts, tantôt atténuerait ses excès!... Telle a été la marche des usurpateurs depuis Sylla jusqu'à Rienzi... On vous a dénoncé des projets de dictature, de triumvirat : ils ont existé !... On m'a accusé de manquer de courage ; je demanderai où fut le courage, dans les jours lugubres qui suivirent le 2 septembre, dans ceux qui dénonçaient ou

dans ceux qui protégeaient les assassins? t Ces allusions directes à la commune de Paris, à Danton, à Robespierre, étaient une déclaration de guerre où l'irritation de la femme outragée l'emportait sur le sang-froid du politique. Elle repoussa ainsi Danton indécis dans les rangs des ennemis des Girondins. Danton devint irréconciliable. On essaya de l'ébranler encore, et de le ramener au parti qui avait le plus d'analogie avec sa nature dhomme d'Etat, il s'y prêta pour un moment. L'anarchie prolongée lui répugnait. Il feignait pour Robespierre plus de déférence qu'il n'en avait. Il avouait tout haut son dégoût pour Marat. 11 estimait Roland, il avait admiré sa femme. L'éloquence de Vergniaud l'enthousiasmait. Son âme était trop forte pour connaître l'envie. Son cœur gardait mal la haine. Son alliance avec les Girond'ns était facile et aurait armé les théories de Vergniaud de la force d'exécution qui manquait à cet orateur platonique. La Gironde n'avait que des têtes, Danton eût été sa main. Il inclinait vers ces hommes. Il aimail la Révolution comme un aflranchi qui ne veut pas retomber dans la servitude.

Dumouriez rêvait aussi cette réconciliation de Danton et des Girondins. Elle donnait à la France un gouvernement dont il eût été l'épée. 11 réunit à sa table Danton et les principaux chefs de la Gironde. On parla d'imposer silence aux ressentiments, de ne plus remuer le sang de septembre, d'où ne sortaient que des exhalaisons mortelles à la république; de reléguer Robespierre et Marat dans l'impuissante idolâtrie des factions, d'appeler une force départementale imposante à Paris, d'intiniider les Jacobins, et de plier la commune au joug de la loi. A Paris, les comités de la Convention, dominés par les amis de Roland et de Danton ; aux frontières, Dumouriez assurant l'armée à la Convention, et éblouissant l'opinion de l'éclat de nouvelles victoires, devaient sauver la nation au dehors, et consolider le gouvernement au dedans. Ce plan, développé par Dumouriez et adopté par la majorité des convives, séduisit tous les esprits. Péthion y adhérait ; Sieyès, Condorcet, Gensonné, Brissot en reconnaissaient la nécessité. Vergniaud, plus politique et plus homme d'Etat que l'indolence de son caractère ne le laissait soupçonner, consentait à mettre un sceau sur ses lèvres, et à sacrifier l'indignation de son âme aux nécessités de la patrie. Plusieurs fois, dans le cours ds la soirée, l'alliance parut cimentée. ^ 1 Mais Btizot. Guadet, Barbaroux. Ducos, I Fonfrède, Rebecqui, dont le républicanisme j avait toute la pureté d'une idée sans tache, ne I se liaient qu'avec une répugnance visible à des ' concessions qui leur faisaient tacitement accep-

DES GIRONDINS

ter la solidarité des assassins de septembre. — « Tout, excepté l'impunité aux égorgeurs et à leurs complices ! 2 s'écria Guadet en se retirant. Danton, irrité mais dominant sa colère par son sang-froid, alla à lui et essaya de le ramener à des vues plus conciliantes.

i Notre division, lui dit-il en lui prenant la main, c'est le déchirement de la république. Les factions nous dévoreront les uns après les autres, si nous ne les étouifons p;»s dès le premier moment. Nous mourrons tous, vous les premiers! — Ce n'est pas en pardonnant au crime qu'on obtient le pardon des scélérats, répondit sèchement Guadet. Une république pure ou la mort : c'est le combat que nous al Ions livrer, j Danton laissa retomber tristement la main de Guadet. « Guadet, lui dit-il d'une voix prophétique, vous ne savez point faire à la patrie le sacrifice de vos ressentiments. Vous ne savez pas pardonner. Vous serez victime de votre obstination. Allons chacun où le flot de la Révolution nous pousse. Nous pouvions la dominer unis ; désunis, elle nous dominera ! Adieu ! s La conférence fut rompue; Danton fut refoulé vers Robespierre, et la direction de la Convention remise au hasard.

Néanmoins Danton, qui prévoyait l'anarchie et qui redoutait Robespierre, fit seul avec Dumouriez une alliance offensive et défensive contre leurs ennemis communs. Un coup d'oeil avait suffi au héros de Valmy pour juger les Girondins, i Ce sont des Romains dépaysés,

dit-il à Westermann son confident. La république comme ils l'entendent n'est que le roman d'une femme d'esprit. Ils vont s'enivrer de belles paroles pendant que le peuple s'enivrera de sang ! Il n'y a ici qu'un homme, c'est Danton, d A dater de ce jour, Dumouriez et Danton concertèrent secrètement toutes leurs pensées. Ces deux hommes, désormais unis, eurent cependant encore une dernière entrevue avec les Girondins chez madame Roland. On eût dit que l'instinct de leur avenir les avertissait des dangers de leur rupture, et cherchait encore à les rapprocher. Madame Roland couvrit de séductions et d'enivrements l'abîme qui séparait les deux partis. Vergniaud tendit sa main généreuse et pure à la main de Danton repentant. Louvet immola Robespierre et Marat, sous ses sarcasmes, au rire amer de ses amis et au mépris de son rival. Dumouriez raconta sa guerre et promit la Belgique au printemps à la république, si la république voulait seulement vivre jusque-là. Les cœurs parurent s'ouvrir. L'enthousiasme de la patrie transpoi*ta un moment les esprits dans une région inaccessible aux divisions des factions. Mais chaque fois qu'on retombait sur le terrain de la réalité et sur la question du jour, on y retrouvait le sang de septembre. D-inton l'expiait par son embarras. Les Girondins l'accusaient par leur horreur. On évita d'y toucher. On se sépara en se regrettant, mais on se sépara sans retour.

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