‹ Histoire de GirondinsChapitre 51 sur 107 · XVII. I · texte numérisé non relu

XVII. I

La Convention, ayant fait entrer le roi accompagné de ses défenseurs, écouta dans un religieux silence le discours de Desèze. On voyait à l'attitude de la Montagne qu'il n'y avait plus d'agitation parce qu'il n'y avait plus de doute. Les juges avaient la patience de la certitude. Ils donnaient une heure à ce roi. à qui, dans leur pensée, ils avaient déjà enlevé une vie. Desèze parla avec dignité mais sans éclat. Il garda le sang-froid de la raison devant l'ardeur d'une passion publique. Son plaidoyer, au niveau de ses devoirs de défenseur, ne s'éie- Ta que dans quelques phrases au niveau de la circonstance. Il discuta quand il fallait frapper. Il oublia qu'il n'y a d'autre conviction pour un peuple que ses émotions : que la témérité des paroles est, dans ceilains cas, la souveraine prudence, et qu'il n'y a dans les circonstances suprêmes qu'une éloquence désespérée qui puisse sauver tout, en risquant de tout perdre.

Ce fut une des fatalités attachées à la vie de Louis XVI de n'avoir pas trouvé, pour disputer ou pour reprocher sa mort au peuple, une de ces voix qui élèvent la pitié à la hauteur de

l'infortune et qui font retentir de siècle en siècle les chutes des trônes, les catastrophes des empires et le contre-coup de la hache qui tranche la tête des rois, avec des paroles aussi hautes, aussi grandes, aussi solennelles que ces événements. Qu'un Bossuet, un Mirabeau, un Vergniaud se fussent rencontrés à la place de Desèze, Louis XVI n'eût pas été défendu avec plus de zèle, plus de prudence et plus de logique ; mais leur parole, toute politique et non judiciaire, eût résonné comme une vengeance sur la tête des juges, comme un remords sur le cœur du peuple ; et si la cause n'eût pas été gagnée devant le tribunal, elle était à jamais illustrée devant la postéz'ité ! Dans les causes qui ne sont pas d'un jour, c'est une faute de parler au temps ; il faut parler à l'avenir, car c'est lui qui est le véritable juge. Louis XVI et ses défenseurs l'oublièrent trop. Toutefois, il resta de ce plaidoyer un mot sublime et qui résumait en une accusation directe toute la situation : s Je cherche parmi vous des juges, et je n'y vois que des accusateurs ! s

Le roi. qui avait écouté sa propre défense avec un intérêt qui semblait porter davantage sur son défenseur que sur lui-même, se leva quand Desèze eut fini de parler: i On vient de vous exposer, dit-il, mes moyens de défense, je ne les renouvellerai pas. En vous parlant peutêtre pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien et que mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité. Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10 août me soient attribués. J'avoue que les preuves multipliées que j'avais données dans tous les temps de mon amour pour le peuple me paraissaient m'avoir placé au-dessus de ce reproche, moi qui me serais exposé moi-même pour épargner une goutte du sang de ce peuple, i II sortit après ces paroles.

i Qu'on le juge sans désemparer ! demanda Bazire. L'appel nominal à l'instant même! s'écrie Duhem ; il est temps que la nation sache si elle a raison de vouloir être libre ou si c'est pour elle un crime! — Et moi, reprend Laojuinaisje demande que nous rapportions le décret par lequel nous nous sommes constitués j juges de Louis XVI! Voilà ma réponse à la proposition qu'on vous fait ! Que Louis XVI I soit jugé, oui, c'est-à-dire que la loi soit appli- 1 quée à son procès, tjue les formes salutaires et 1 protectrices réservées à tous les citoyens lui ! soient octroyées comme à tout autre homme ; I mais qu'il soit jugé parles conspirateurs qui se

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sont déclarés eux-mêmes, â cette tribune, les auteurs de la journée du 10 août!... — A l'Abbaye ! s'écrient les voix de la Montagne. — Vous vous déclarez trop ouvertement le partisan de la tyrannie ! dit Thuriot. — C'est un royaliste! Il a fait le procès du 10 aoât ! vocifèrent ensemble Duhem, Legendre, Billaud, Duquesnoy. — Il va bientôt nous transformer en accusés et le roi en juge, observe ironiquement Julien. — Je dis, reprend Lanjuinais, que vous, les conspirateurs avoués du 10 août, vous seriez à la fois les ennemis, les accusateurs, le jury de jugement et les juges !. . . — Faites-le taire! c'est la gferre civile qui parle! je demande à l'accuser, les preuves à la main! dit Choudieu. — Vous m'écouterez ! reprend Lanjuinais. — Non ! non ! à bas de la tribune ! à la barre des accusés! crient mille voix. — A l'Abbaye! à l'Abbaye ! » leur répondent les voix des tribunes. Le silence se rétablit.

"Je n'ai point incriminé, reprend froidement Lanjuinais, la conspiration du 10 août, je dis qu'il y a de saintes conspirations contre la tyrannie; je sais que ce Brutus, dont je vois là l'image, a été un de ces illustres et saints conspirateurs; mais je continue mon raisonnement et je dis : Vous ne pouvez être juges de l'homme désarmé dont vous vous êtes déclarés vousmêmes les ennemis mortels et personnels! vous ne pouvez être juges, ayant tous, ou presque tous, déclaré d'avance votre opinion, et quelques-uns avec une férocité scandaleuse.! (des murmures de colère grondent de nouveau sur quelques bancs), i II y a une loi naturelle, imprescriptible, positive, qui veut que tout accusé soit jugé sous la protection des lois de son pays. Si donc il est vrai que nous ne pouvons rester juges; s'il est vrai que moi et plusieurs autres nous aimons mieux mourir que de condamner à mort, en violant la justice, le plus abominaWe des tyrans (une voix s'élève: Vous aimez donc mieux le salut du tyran que le salut du peuple?....! Lanjuinais cherche des yeux l'interrupteur comme pour le remercier du fil qu'il lui tend), i J'entends parler du salut du peuple, reprend Lanjuinais, c'est là l'heureuse transition dont j'avais justement besoin. Ce sont donc des idées politiques que l'on vous appelle à discuter, et non pas des idées judiciaires. J'ai donc eu raison de vous dire que vous ne deviez pas siéger ici comme juges, mais comme législateurs ! La politique veut-elle que la Convention soit déshonorée? La politique veut-elle que la Convention cède à l'orageuse versatilité de l'opinion publique ? Certe«, il n'y a qu'un pas, dans l'opinion ])ublique, de la haine et de la rage à l'amour et à la pitié ! Et moi je vous dis aussi : Pensez au salut du peuple! Le salut du peuple veut que vous vous absteniez d'un jugement qui créera d'affreuses calamités pour la nation ; d'un jugement qui servira à vos ennemis dans les horribles conspi-

rations qu'ils trament contre vous ! > Lanjuinais descend au milieu des murmures.

a On vous demande, répond Amar, quels seront les juges? On vous dit: Vous êtes tous parties intéressées ! Mais ne vous dira t-on pas aussi que le peuple français est partie intéressée parce que c'est sur lui qu'ont porté les coups du tyran? A qui donc faudra-t il en appeler? Aux planètes sans doute. — Non, à une assemblée de rois! i ajoute Legendre avec un éclat de rire qui retentit dans les tribunes, s Jugeons sans désemparer, répète Duhem; quand les Autrichiens bombardaient Lille au nom du tyran, ils ne désemparaient pas.

— Trêve à ces déclamations, réplique Kersaint, nous sommes ses juges et non ses bourreaux ! s Quelques membres, fatigués ou indécis, demandent l'ajournement de la discussion à une autre séance. Le président le met aux voix. La majorité le prononce. Quatre-vingts députés de la Montagne s'élancent de leurs bancs vers la tribune et menacent le président. Julien s'empare de la tribune aux applaudissements de la Montagne. — i On veut nous dissoudre, s dit Julien soutenu par les signes de tête de Robespierre et par les gestes de Legendre et de Saint-Just. c Oui, mais c'est vous! lui crie Louvet. — On veut dissoudre la république, reprit Julien, en attaquant la Convention dans ses bases. Mais, nous, les amis du peuple, nous avons juré de mourir pour la république et pour lui (la Montagne applaudit). J'habite les hauteurs, poursuit Julien en montrant de la main les bancs élevés du côté gauche, elles seront les Thermopyles du peuple ! — Oui, oui, nous y mourrons tous, i répondent en masse et en se levant, la main tendue vers Julien, les députés qui siègent sur la Montagne. Julien accuse le président de partialité et de connivence avec Malesherbes. Le président se justifie. L'ordre se rétablit. Quinette présente un projet de décret qui règle le mode de jugement du roi. Camille Desmoulins, Robespierre demandent à combattre ce projet.

Couthon se fait porter à la tribune, c Citoyens, dit-il, Capet est accusé de grands crimes ; dans ma conscience, il est convaincu. Accusé, il faut qu'il soit jugé ; car il est dans la justice éternelle que tout coupable soit condamné. Par qui sera-t-il jugé? Par vous, car la nation vous a constitués en grand tribunal d'Etat. Vous n'avez pu vous créer juges, mais vous l'êtes parla volonté suprême du peuple. i Salles veut parler dans le sens de Lanjuinais, le tumulte couvre sa voix. ï Je déclare, s'écrie Salles, qu'on nous fait délibérer sous le couteau ! I

Péthion, repoussé trois fois par les vociférations de la Montagne et par les apostrophes de Marat, qui s'élance pour l'arracher de la tribune, parvient à se faire entendre. Aux premiers mots qu'il prononce : t Nous ne voulons

pas d'opinion à la Péthion, lui crie Duhem. — Nous n'avons pas besoin de ses leçons, ajoute Legendre. — A bas le roi Jérônne Péthion! i hurlent ces mêmes tribunes qui, quatre mois avant, proclamaient Péthion le roi du peuple.

Barbaroux, Serres, Rebecqui, Duperret, tous les jeunes députés amis de Roland, s'élancent vers les bancs de la Montagne, d'où partent les apostrophes contre Péthion. Les gestes, les menaces, les invectives, s'entrechoquent:

Nous en appelons au peuple! Nous en appelons aux départements ! Lâches ! brigands ! assassins! royalistes ! Les mots ne suffisent plus à l'explosion des colères ; les attitudes achèvent les mots. Le président se couvre en signe de détresse de l'Assemblée. La Convention s'étoune, le silence renaît.

Péthion reprend: i Est-ce ainsi, citoyens, que se traitent les grands intérêts d'un empire ? Est-ce ainsi que pour des différences d'opinion entre nous nous nous traitons mutuellement d'ennemis de la liberté, de royalistes ? N'avonsnous pas juré tous que nous n'aurions plus de roi ? Quel est celui qui fausserait ses serments ? Qui voudrait un roi ? Nous n'en voulons pas ! — Non, non, personne! jamais!» s'écrie la Convention tout entière. Le duc d'Orléans, au milieu d'un groupe de députés de la Montagne, prolonge plus long-temps que ses collègues ce serment de haine à la royauté, et agite son chapeau au-dessus de sa tête pour s'associer avec plus d'évidence à l'enthousiasme qui répudie les rois.

i Mais, poursuit Péthion, il ne s'agit ici ni de prononcer sur la royauté abolie, ni sur le sort du roi, car Louis Capet ne l'est plus, il s'agit de prononcer sur le sort d'un homme. Vous vous êtes établis ses juges, il faut que vous puissiez juger avec une pleine conviction des faits. Les vrais amis de la liberté et de la justice sont ceux qui veulent examiner avant de juger! Plusieurs membres veulent, avec Lan juinais, qu'on rapporte le décret par lequel il a été dit que Louis serait jugé ; d'autres veulent qu'il soit simplement prononcé sur son sort par mesure politique. Je suis de la première opinion. Mais il n'en faut préjuger aucune. Je demande que la résolution présentée par Couthon soit maintenue, mais en réservant la question soulevée dans le cours de la séance, i La Convention, ramenée au sang- froid par la voix courageuse et imposante encore de Péthion, vota la proposition de Couthon et les réserves de Péthion, qui laissaient des heures, des éventualités et des réflexions entre l'arrêt du peuple et la vie du roi.

Pendant que ces agitations dans la salle tra-

hissaient l'angoisse et l'irrésolution des juges, le roi, de retour dans la salle des inspecteurs de la Convention, se jeta dans les bi-as de Desèze. Il pressa les mains de son défenseur dans les siennes, essuya son front avec son mouchoir et chauffa lui-même la chemise destinée à remplacer celle que la sueur de cinq heures de tribune avait trem|.ée sur le corps de Desèze. Dans ces soins familiers, que relevaient sa situation et son rang, le roi semblait oublier que sa propre vie s'agitait dans le tumulte de la salle voisine. On entendait le murmure continu et les éclats de voix qui partaient de la Convention, sans pouvoir distinguer les paroles ni préjuger les résultats de la délibération. L'attention, avec laquelle Desèze avait été écouté, les physionomies apaisées et les dispositions plus favorables de l'opinion publique qui serévélaientdepuis quelques jours dans les théâtres et dans les lieux publics rendaient quelque lueur d'espoir à Louis XVI. La rapidité avec laquelle son cortège le ramena cette fois au Temple en évitant les quartiers populeux fit penser au roi que ses amis veillaient. Le lendemain, un commissaire, nommé Vincent, qui ne cherchait dans ses fonctions que des occasions d'adoucir la rigueur du sort des prisonniers, se chargea de porter secrètement à la reine un exemplaire imprimé du plaidoyer de Desèze.

Rentré au Temple, le roi, qui n'avait rien à offrir, détacha sa cravate et la donna à son avocat.

Le 1er janvier, à son réveil, Cléry s'approcha du lit de son maître et lui offrit, à voix basse, ses vœux pour la fin de ses malheurs. Le roi reçut ces vœux avec attendrissement et leva les yeux au ciel en se souvenant des jours où ces mêmes hommages, murmurés aujourd'hui tout bas par le seul compagnon de son cachot, lui étaient apportés par tout un peuple dans les galeries de ses palais. 11 se leva, parut prier avec plus de ferveur qw'à l'ordinaire et conjura un municipal d'aller s'informer de la santé de sa fille malade, et de porter à la reine et à sa sœur les souhaits interceptés d'un prisonnier. Jusqu'au 16 janvier rien ne changea dans l'habitude des journées du roi, si ce n'est que M. de Malesherbes se présenta inutilement à la porte delà tour. M. de Malesherbes, dans ces différentes tentatives pour revoir le roi, était accompagné d'un jeune royaliste qu'un généreux attrait vers le malheur entraîna de bonne heure, et qui fut depuis, dans de meilleurs jours, le ministre et le conseiller austère de la monarchie des Bourbons, qu'il voulait réconcilier avec la liberté. Ce jeune homme se nommait Hyde de Neuville; il donnait le bras à M. de Malesherbes et soutenait ses pas chancelants, quand le vénérable défenseur de Louis XVI se rendait au temple ou à la Convention.

Le prince passait ses heures à lire l'histoire d'Angleterre et surtout le volume qui contenait

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le jugement et la mort de Charles 1er, comme s'il eût cherché à se consoler en retrouvant sur le trône un second exemple de ses infortunes, et comme s'il eût voulu s'exercer à la mort et modeler ses derniers moments sur ceux d'un roi décapité.

Pendant ces jours où rien du dehors ne pénétra dans sa prison, les deux partis qui se disputaient la Convention continuèrent de s'entredéchirer en se disputant sa vie. Saint-Just reprit la parole le 27 décembre et réfuta en axiomes brefs et tranchants comme la hache la défense prononcée la veille. 11 résuma son discours dans ces mots: i Si le roi est innocent, le peuple est coupable! Vous avez proclamé la loi martiale contre les tyrans du monde et vous épargneriez le vôtre! La révolution ne commence que quand le tyran finit! s Barbaroux parla sans conclure et donna par une réticence, si contraire h l'énergie de son caractère, le premier symptôme de la fluctuation d'esprit des Girondins.

Lequinio répondit à Barbaroux : i Si je pouvais de cette main, dit-il, assassiner d'un seul coup tous les tyrans, je les frapperais à l'instant, ï Des applaudissements ayant éclaté dans la salle et le président ayant menacé d'en appeler à la force pour rétablir l'ordre, un orage de voix éclata dans l'Assemblée. Vergniaud se plaignit de ces tumulies, qui présentaient la république naissante sous la forme hideuse de l'anarchie. Il demanda que le nom des députés censurés fût envoyé aux départements. — i Nous ne sommes pas la Convention de Paris, s'écria Buzot, mais la Convention de la France et des départements ! i

Dans la séance du 17, le ministre des aflTaires étrangères, Lebrun, communiqua des notes de la cour d'Espagne. L'ambassadeur de cette cour intercédait pour la vie de Louis XVI et promettait, à ce prix, l'éloignement des troupes que l'Espagne avait rassemblées sur les frontières des Pyrénées. — s Loin de nous toute influence étrangère, répondit Thuriot. — Nous ne traitons pas avec les rois, mais avec les peuples ! ajouta Chasles; déclarons qu'à l'avenir aucun de nos agents ne traitera avec une tête couronnée avant que la république soit reconnue. I

L'ordre du jour répondit dédaigneusement aux tentatives de l'ambassadeur d'Espagne.

On reprit la discussion sur le jugement du roi. Buzot et Brissot soutinrent l'appel au peuple. Carra, quoique Girondin, le combattit. Gensonné, dans un discours direct, apostropha longuement Robespierre. — i II est, dites-vous, un parti qui veut enlever la Convention de Paris et faire égorger les citoyens par les citoyens! Tranquillisez-vous, Robespierre ! Vous

ne serez pas égorgé; et je crois même que vous ne ferez égorger personne. La bonhomie avec laquelle vous reproduisez sans cesse cette doucereuse invocation me fait craindre seulement que ce ne soit là le plus cuisant de vos regrets. Il n'est que trop vrai, l'amour de la liberté a aussi son hypocrisie et ses tartufes. On les reconnaît à leur haine contre les lumières et contre la philosophie, à leur adresse à caresser les préjugés et les passions du peuple. Il est temps de signaler cette faction à la nation entière. C'est elle qui règne aux Jacobins de Paris, et ses principaux chefs siègent parmi nous. Que veulent-ils? Quel est leur but ? Quel étrange gouvernement se proposentils de donner à la France ? Ne disent-ils pas qu'aucun républicain ne restera sur le territoire français si Louis n'est pas envoyé au supplice ? qu'il faudra alors nommer un défenseur à la république? Quoi! vous ne formez pas une faction et vous vous désignez vous-mêmes sous le nom de députés de la Montagne, comme si vous aviez choisi cette dénomination pour nous rappeler ce tyran d'Asie qui n'est connu dans l'histoire que par la horde d'assassins qu'il traînait à sa suite et par l'obéissance fanatique aux ordres sanguinaires de leur chef? Robespierre ne vous a-t-ii pas dit avec une précieuse naïveté que le peuple devait être moins jaloux d'exercer lui-même ses droits souverains que de les confier à des hommes qui en feront un bon usage ? L'apologie du despotisme a toujours commencé ainsi!... Il ne faut pas que le jugement de Louis passe aux yeux de l'Europe pour l'œuvre de cette faction ! Le peuple seul doit sauver le peuple ! i

Une accusation d'ancienne complicité avec la cour, dirigée contre Vergniaud, Guadet, Brissot et Gensonné, répondit le lendemain à l'invective de Gensonné. Une lettre de ces quatre députés, adressée avant le 10 août au peintre du roi Boze, lettre dans laquelle ils donnaient des conseils à ce prince, attestait que le républicanisme avait eu en eux ses hésitations et ses complaisances, et que la constitution de 1791, si elle ne suffisait pas à leurs principes, aurait suffi à leur ambition, pourvu qu'ils en eussent été les directeurs. Cette correspondance, trèsconstitutionnelle du reste, n'avait pas d'autre crime. Guadet, Gensonné, Vergniaud s'en lavèrent facilement, à l'aide de leur éloquence ordinaire et d'une majorité qui leur appartenait encore. Néanmoins cette accusation, tombée inopinément sur eux des mains de Robespierre, et les soupçons qu'elle laissa dans l'esprit du peuple, firent sentir la nécessité de répondre à ces soupçons par des actes irrécusables de haine à la monarchie, et de se signer à eux-mêmes leurs titres de républicains de quelques gouttes

du sang d'un roi. De ce jour, ils commencèrent à délibérer entre le sacrifice de la vie du roi et leur propre abdication. Un parti qui avait vécu du vent de la faveur du peuple ne pouvait la perdre sans mourir. Il voulut vivre. Il fallait que le roi mourût.

XXITI. '

Camille Desmoulins, qui mêlait toujours l'ironie à la mort et qui ne trouvait jamais le sang des victimes assez amer, à moins qu'il ne fût relevé par un sarcasme, combattit l'appel au peuple dans un discours qui ne put être entendu mais qu'il fit imprimer. Voici le projet de décret qui résumait ce discours: t 11 sera dressé un échafaud dans la place du Carrousel. Louis y sera conduit avec un écriteau portant ces mots écrits par-devant : traître et parjure à la nation; et derrière: roi! La Convention décrète en outre que le caveau funèbre des rois, à Saint-Denis, sera désormais la sépulture des brigands, des assassins et des traîtres ! j

Merlin de Thionville, Hausmann et Rewbel, commissaires de la Convention aux armées, écrivirent aussi des frontières : s Nous sommes entourés de blessés et de morts ; c'est au nom de Louis Capet que les tyrans égorgent nos frères, et nous apprenons que Louis Capet vit encore ! i Cambacérès demanda l'appel au peuple. Danton présenta un mode de délibération, qui remettait eu question tout ce qui avait été décrété jusque-là; Danton semblait cacher ainsi l'intention secrète de sauver le roi à la faveur de la confusion que ces questions multipliées feraient naître, s C'est une chose bien affligeante, observa Couthon, que de voir le désordre où l'on jette l'Assemblée. Voilà trois heures que nous perdons le temps pour | un roi. Sommes-nous des républicains? non, nous sommes de vils esclaves ! i Enfin, sur la proposition de Fonfrède, la Convention décréta l'appel nominal sur chacune de ces trois questions successivement posées; la première:

Louis est-il coupable? la seconde: La décision de la Convention sera-t-elle soumise à la ratification du peuple ? la troisième : Quelle sera la peine?

Sur la première question, à l'exception de Lalande de la Meurthe, de Baraillon de la Creuse, de Lafond de la Corrèze, de Lhomond du Calvados, d'Henri Larivière, d'Ysarn, deValady, de Noël des Vosges, de Morisson de la Vendée, de Vaudeliucourt de la Haute-Marne, de Rouzet de la Haute-Garonne, qui se récusèrent en alléguant leur incompétence et l'incompatibilité des fonctions de législateurs et de juges; tous, c'est-à-dire six cent quatrevingt-trois membres, répondirent: Oui, Louis est coupable.

Sur la question de l'appel au peuple, deux cent quatre-vingt-une voix votèrent pour l'appel au peuple; quatre cent vingt-trois voix votèrent contre tout recours à la nation. Au nombre des premiers, on remarquait : Rebecqui, Barbaroux, Duprat, Durand de Mailhane, Duperret, Fauchet, Chambon, Buzot, Péthion, Brissot, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Grangeneuve, Lanjuinais, Louvet, Salles, Hardy, Mollevault, Valazé, Manuel, Dusaulx, Bertucat de Saôneet-Loire, Sillery, l'ami du duc d'Orléans, qui commençait à se détacher des Jacobins et de ce prince, et à pencher vers les doctrines et vers l'échafaud des Girondins.

Parmi les seconds : tous les membres de la Montagne et quelques membres du parti girondin, chez lesquels la jeunesse, l'ardeur et l'enivrement révolutionnaire étouffaient tout scrupule. Le résultat de cette épreuve consterna les hommes courageux de ce parti et décida les indécis.

Danton, muet observateur jusque-là, saisit, dès le lendemain 16, la première occasion d'accentuer énergiquement l'impatience du sang qu'il n'avait pas dans l'âme, mais qu'il feignait pour rester au niveau de lui-même.

On délibérait sur un ordre de fermer leg théâtres, donné par le conseil exécutif, s Je vous l'avouerai, citoyens, » dit Danton en se levant et en reprenant l'attitude de l'homme de septembre, ttje croyais qu'il était d'autres objets qui devaient nous occuper que la comédie. — Il s'agit de la liberté! répondent quelques voix. — Oui, il s'agit de la liberté! reprend Danton, il s'agit de la tragédie que vous devez donner aux nations! il s'agit de faire tomber sous la hache des rois la tête d'un tyran ! Je demande que nous prononcions sans désemparer sur le sort de Louis, b

On vota la proposition de Danton. Lanjuinais ayant proposé ensuite que la peine fût votée aux deux tiers des voix et non à la majorité absolue, Danton reprit la parole comme un homme pressé d'en finir avec une situation qui lui pèse. ï On prétend, dit-il, que telle est l'importance de cette question, qu'il ne suffit pas poui la décider des formes ordinaires de toute assemblée délibérante. Je demande pourquoi, quand c'est par une simple majorité qu'on a prononcé sur le sort d'une nation entière! Quand on n'a pas même pensé à élever cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté, on veut prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur, avec des formes plus scrupuleuses et plus solennelles ? Nous prononçons comme représentants par droit de souveraineté. Je demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue la république, la guerre ? Et je demande si le sang qui coule au milieu de»

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combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis XVI n'ont-ils pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple? Celui qui a été l'âme de ces complots mérite-t-il une exception? i On applaudit.

Lanjuinais ne laissa pas entraîner sa conscience à ce courant d'applaudissements, créé par la parole de Danton. « Vous avez rejeté toutes les formes que la justice et certainement

l'humanité récramaient, la récusation, la forme silencieuse du scrutin, protectrice de la liberté des consciences et des suffrages ; on paraît délibérer ici dans une Convention libre, mais c'est sous les poignards et les canons des factieux ! j L'Assemblée repoussa ces considérations et déclara la séance permanente jusqu'à la prononciation du jugement. On commenç-a le dernier appel nominal à huit heures du soir.

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