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doutes annoncent à Dumouriez que Cuesm«s esta lui, et qu'il est temps d'attaquer un centïe dont les deux ailes sont en retraite et dont f flancs peuvent être découverts.
Il court au galop pour donner l'ordre à niasse de ses trente-cinq mille combattants d'4 border enfin les hauteurs fortifiées qui lient le village de Cuesmes à celui de Jemmapes. C<s nombreux bataillons écoutaient, immobiles (t l'arme au bras depuis l'aurore, les décharges d'artillerie qui se répondaient d'une aile à l'ai tre. Le vent qui soufflait de Jemtnapes leir jetait avec le son du bronze les flocons de a fumée et l'odeur enivrante de la poudre. Is étaient impatients de charger et murmuraiert contre la lenteur de leur général.
Au signal de Dumouriez, la ligne entière s'tbranle, se forme, par bataillons, en trois épaisses et longues colonnes, entonne simultanément le chant de la Marseillaise, et traverse au pas ds course la plaine étroite qui la sépare des hatteurs. Les cent vingt canons des batteries aitrichiennes vomissent coup sur coup leurs botlets et leurs obus sur ces colonnes, qui m répondent que par l'hymne des combats. Les coups, visés trop haut, passent par-dessus h tête des soldats et n'atteignent que les dernieis rangs. Deux des colonnes co.^lmenceut à gravr les coteaux. j
La troisième colonne, qui s'avançait par 1^ gorge large et boisée de la forêt de Flence, chargée tout à coup par huit escadrons autrichiens, s'arrête, recule et s'abrite derrière les maisons du village. Cette hésitation se communique aux colonnes de droite et de gauche. Les rangs s'éclaircissaient de minute en mnute. Les têtes de colonnes se repliaient sur h queue. Les jeunes bataillons, moins intrépides pour attendre immobiles que pour courir ad devant de la mort, commençaient à se désunir et à se former au hasard en pelotons confus, hdice et prélude ordinaire de ia fuite. Dumoiriez, i'épée à la main, guidait de l'œil, du gestî et de la voix la tête des premiers bataillons dî droite. Quitter les troupes d'élite, qu'enthoisiasmait sa présence, au moment où elles aboidaient la première redoute, c'était les entraîner en arrière avec lui. Il envoie le jeune Baptisf Renard s'informer du désordre qu'il aperçoi • L'intrépide Baptiste traverse au galop l'espac; qui sépare la division de Dumouriez du bois ds Flence. Il rallie, en passant, la cavalerie fran çaise et la lance au secours de la colonne rompue. Déjà ces escadrons, débordant dans h plaine, semaient la confusion et la terreur suie derrière de nos colonnes d'attaque. La bri gade entière du général Drouin, coupée, sabrée, se dispersait. Clairfayt, du sommet de sk position, d'où il dominait toutes nos attaques, voit l'immense reflux que la brigade de Drouin, en se débandant, opère dans la plaine. Il y jette en masse toute sa cavalerie. Ce choc, ter-
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rible pour des bataillons novices, les coupe, les dissémine, les fait flotter en tronçons épars jusqu'à leur première ligne.
C'en était fait du centre, entraîné bientôt tout entier, de proche en proche, dans ce torrent de terreur et de confusion, quand le duc de Chartres, qui combattait en avant, se retourne et voit à sa gauche cette déroute de ses bataillons. A l'instant, tournant la tête de son cheval déjà blessé à la croupe d'un éclat d'obus, il s'élance le sabre à la main, suivi de son frère le duc de Montpensier, de la plus jeune des sœurs Fernig, et d'un groupe de ses aides-de-camp, à travers les hussards ennemis. Il traverse la plaine en se faisant jour à coups de pistolet ; il arrive au plus épais de la mêlée, au milieu des lambeaux des brigades en retraite. La voix du jeune général, l'élan de la victoire qui respire sur les physionomies du petit groupe qui l'accompagne, la honte qu'éprouvent les soldats intimidés en voyant une jeune fille de seize ans, la bride dans les dents, le pistolet au poing, leur reprocher de fuir devant les dangers qu'elle brave, la poudre et le sang qui sillonnent le visage du duc de Montpensier, les supplications des officiers qui se jettent I'épée à la main sur le derrière de leurs compagnies, défiant leurs soldats de leur passer sur le corps, suspendent la déroute, et fixent autour de l'étatmajor du jeune prince un noyau de volontaires de tous les bataillons. Il les rallie à la hâte; il les encourage, les entraîne, (t Vous vous appellerez, leur crie-t-il, le bataillon de Jemmapes, et demain le bataillon de la victoire, car c'est vous qui la tenez dans vos rangs I i
Il fait placer au milieu de ce corps les cinq drapeaux en faisceaux des cinq bataillons rompus dont cette colonne réunit les débris. Il l'enlève aux cris de Vive la République ! Il la fait soutenir, en traversant de nouveau la plaine, par une charge désespérée de toute la cavalerie du centre contre les escadrons autrichiens. Le bataillon de Jemmapes, grossi dans sa course des détachements des brigades dispersées, aborde avec l'impétuosité de la vengeance les retranchements, et les escalade sur les corps des blessés et des mourants. La cavalerie elle-même, franchissant les difficultés du terrain, se précipite sur les redoutes. Les canonuiers autrichiens meurent tous sur leurs pièces. Les abords des batteries sont glissants du sang des hommes et des chevaux. Des degrés des cadavres marquent les différents étages de redoutes. Les Hongrois, croisant la baïonnette avec les volontaires, opposent une muraille de fer derrière chaque muraille de feu. Les hommes ralliés qui montent d'en bas suffisent à peine à remplacer dans les rangs les hommes renversés par les décharges des redoutes. Le duc de Chartres et sa colonne n'avancent plus d'un pas ; ils vont être renversés de nouveau dans la plaine, quand le général Ferrand, débouchant
enfin du village de Jemmapes, qu'il avait emporté, s'avance à la tête de six mille hommes et de huit pièces de en non et prend les Autrichiens entre deux feux.
Aux premières décharges qui viennent prendre leurs bataillons en écharpe, le généraux autrichiens fond replier lentement leurs troupes, abandonnant au duc de Chartres et à Ferrand les hauteurs et les redoutes de Jemmapes. A ce mouvement en arrière des ennemis, le duc de Chartres et le général Ferrand, réunis, lancent leur infanterie légère et leur cavalerie sur l'arrière-gnrde des Autrichiens. Cette aile compromise de l'armée ennemie n'a pas le temps de se renouer au corps principal ; elle se précipite en bas de la colline, derrière Jemmapes, sous le feu. sous le sabre et sous la baïonnette des Français. L'infanterie parvient à s'échapper en partie, en jetant ses armes et en laissant des prisonniers et des morts. La cavalerie autrichienne, lancée au galop dans les marais qui bordent le pied de la colline, se précipite dans la rivière encaissée, profonde et rapide de l'Haisne, qui serpente dans ces marais. Quatre ou cinq cents hommes et plus de huit cents chevaux s'y engloutissent en s'efforç-ant de la traverser. Les bords abruptes et boueux de ce torrent repoussent les pieds des chevaux et les mains des hommes qui s'y cramponnent pour remonter sur l'autre berge. La rivière, grossie par les pluies d'automne, roule ces cadavres d'hommes et de chevaux, et les rejette à une lieue de I^ sur la fange et parmi les joncs de ce vaste marais. Ferrand envoya à l'instant le générai Thouvenot informer Dumouriez du succès de son aile gauche. Le duc de Chartres lui envoya son frère, le duc de Montpensier, pour apprendre au général en chef que le combat était rétabli et que les redoutes étaient éteintes au centre.
Pendant ces ondulations diverses de sa ligne de bataille et ces vicissitudes de tant de combats réparés, Dumouriez, plein de confiance dans son corps de bataille principal, qu'il voyait lancé et cramponné aux premiers étages des redoutes du centre, avait couru de nouveau à Beurnonville.
Des cinq redoutes qui flanquaient les hauteurs de Cuesmes, doux seulement avaient été emportées le matin sous ses yeux par la bravoure de Dampierre. Mais le duc de Saxe- Teschen avait massé ses meilleurs bataillons hongrois et ses escadrons de grosse cavalerie au sommet et au revers du plateau qui dominait les trois autres redoutes. Cette position, qui couvrait à la fois la tête de sa ligne et la communication avec la ville de Mons, était la clef de la victoire ou de la défaite. Latour, Beaulieu, ses meilleurs généraux, ses plus braves
soldats, la défendaient. Le nerf de son armée était là. Dumouriez l'avait compris. Il y revencit avec inquiétude. Au moment où il y arrivait de nouveau, des officiers d'ordonnance, consternés de l'hésitation et du fléchissement de son corps de bataille, lui apportaient la triste nouvelle de la déroute de ses trois brigades au bois de Flence. Dumouriez lui-même ayant laacé son cheval sur un mamelon et contemplé uti moment l'inflexion de sa ligne et les casques de la nombreuse cavalerie de Clairfayt qui brillaient au soleil, dans la plaine, éprouva une de ces hésitations mortelles qui placent l'homme de guerre entre une prudence humiliante et une téméraire obstination. Il sentit la nécessité de replier ses deux ailes à demi victorieuses peur les rattacher à un centre qui ne les soutenait plus, et il descendit du mamelon au pas, la tête baissée, pensif et avec la résolution de commander la retraite.
On voyait h sa physionomie combien cette résolution coûtait à son âme. La Révolution et lui avaient un égal besoin d'une victoire. C était le premier feu que nos bataillons eussent vu depuis la triste guerre de Sept- Ans, car Vilmy n'avait été qu'une canonnade héroïque; c'était la première occasion de reconquérir à sa patrie cette renommée de supériorité militaire qui compte pour plus qu'une armée dans la force des nations ; c'était la première bataille rangée qu'il eût jamais livrée lui même. Jusque-là il n'avait été que tacticien prudent, il n'avait pas été encore généra! victorieux. Les Jacobins de la Convention tenaient en ce moment suspendue sur sa tête la couronne du triomphateur ou la hache de la guillotine. C'était sa renommée acquise ou perdue dans cette journée qui allait faire tomber l'une ou l'autre sur son nom. On ne lui demanderait pas coînpte de quelques milliers de vies préservées ou perdues par sa prudence ou par sa témérité; on lui demanderait compte de la réputation de l'aimée française et de l'enthousiasme de la Révolution qu'il allait laisser échapper avec la victoire !
Dumouriez sentit qu'il lui convenait de mourir avant sa gloire, car il ne survivrait pas aux conséquences d'une défaite ou d'une retraite devant des généraux jaloux, des Jacobins soupçonneux et la Convention humiliée. Il enfonça les éperons dans les flancs de sou cheval et le lança sur le plateau de Cuesmes. Tout y était immobile en face de la formidable ligne d'infanterie et de cavalerie impériale qui crénelait de ses bataillons et de ses escadrons, comme nous l'avons vu, le sommet des redoutes. Aucun général n'y commandait en ce moment. Dempierre blessé était allé piendre un instant de repos et panser sa blessure. Beurnonville, commandant en chef à l'extrême droite, tenait S(|us sa main ses brigades prêtes à se porter au secours des bataillons chargés par les Autri-
chiens. C'était une de ces heures où l'incei'^itude mutuelle des deux camps fait hésiter|et comme respirer les batailles.
Les premières troupes que rencontra Dumouriez étaient deux brigades d'infanterie composées de trois bataillons de ces jeunes enfants de Paris, qui semblaient jouer encore avec la mort, et de quatre mille vieux soldats de si)n ancien camp de Maulde qu'il avait longuement façonnés à son génie et attachés fanatiquemejit à lui comme les enfants de sa fortune. Le lijasard les lui offrait à propos dans la crise de Ba renommée et de sa vie,
A la vue de leur général, ces soldats intiniidés se lèvent, font sonner les crosses de leqrs fusils à terre, lancent leurs chapeaux en l'air et crient : Vive Dumouriez ! Vive noire pèrt ! Leur enthousiasme se communique aux bataillons des enfants de Paris. Le général, ému et attendri, passe, en appelant les soldats par lei(rs noms, devant le front des deux bi-igades et jubé qu'il leur ramène la victoire. Ils promettent fle le suivre. Dix escadrons de cavalerie française, hussards, dragons, chasseurs, sillonnés de temps en temps par les boulets des redoutes étaient jn bataille, à quelques pas de là. dans un repli m terrain. Dumouriez vole à !a tête de ces escadrons ébranlés. Il envoie un aide-de-camp fe confiance, Philippe de Vaux, presser la charie de Beurnonville, en lui annonçant que le général en chef est engagé. Les Autrichiens recopnaissent Dumouriez au mouvement qui se fait autour de lui, à l'élan et et aux cris des Français ; ils lancent d'en haut au galop toute uf e divisions de dragons impériaux pour dissoudre et fouler aux pieds ce noyau. Les soldats du camp de Maulde, immobiles comme des troupes en revue, placent au milieu d'eux les bataillons de Paris, attendent à dix pas la charge de cette masse de drngons, visent au poitrail 6t à la tête des chevaux, et en abattent plus fle deux cents qui viennent rouler et expirer avfc leurs cavaliers au pied des bataillons. Protégées par ce rempart de cadavres, les deux bji gades fusillent les escadrons à mesure qu' Is pivotent en galopant sous leur feu. Dumouritz. à la tête de dix escadrons français, lance les hussards de Berchiny, qui sabrent les dragons déjà décimés. Cette masse de cavalerie autrichien le s'enfuit enfin en désordre sur la route de Mors, et ébranle, par le spectacle de sa déroute, la colonne d'infanterie hongroise. Beurnonville arrive avec ses réserves au pas de course. Il remplace les Autrichiens sur le plateau qu'ils viennent d'abandonner. Dumouriez, rassuré <e ce côté, descend de cheval au milieu de ses soldats, qui le reçoivent avec acclamation dans leurs bras. Il forme une colonne de ces deijx brigades. Il y joint le régiment de chasseuls à cheval commandé par l'un des frères Freischeville, des hussards de Chamborand commandés par l'autre frère, tous deux intrépides
lanceurs d'escadrons dans les mêlées; il y rallie le régiment des hussards de Berchiny, formé, dans les vieilles guerres, d'aventuriers hongrois dont le nom seul inspirait la terreur et la fuite dans toutes les guerres de la révolution, et que commandait le colonel Nordmann. Il entonne l'hymne des Marseillais répété par tout son état-major, et renforcé par les quinze cents voix des enfants de Paris.
A ce chant, qui s'élève au-dessus du bruit du canon et qui donne le délire aux soldats et aux chevaux eux-mêmes, la colonne s'ébranle, se précipite sans tirer, la baïonnette en avant, sur les redoutes. Les canonoiers hongrois n'ont que le temps de tirer leurs pièces à mitraille sur les têtes de colonnes. Les volontaires et les soldats franchissent, pour escalader les redoutes, les îTiembres de leurs camarades mutilés; ils clouent avec leurs baïonnettes les corps des Hongrois sur leurs affûts. Au milieu de l'épaisse fumée de poudre qui enveloppe cet étroit champ de carnage, à peine peut-on distinguer les Français de l'ennemi, on ne se reconnaît souvent qu'après s'être frappé. Cette fumée couvrit des prodiges d'héroïsme des deux côtés. On se battait corps à corps, dans un sinistre silence interrompu seulement par le froissement du fer contre le fer, par les coups sourds des cadavres qui tombaient et qui roulaient du haut des parapets, et par l'immense cri de victoire qui s'élevait de chaque étage des redoutes conquises, quand les Français les avaient couronnées du drapeau du bataillon. Il n'y eut là ni fuite ni prisonniers; tous les Hongrois moururent sur leurs pièces éteintes et tenant encore à la main les tronçons de leurs baïonnettes et de leurs fusils.
Beurnonville, emporté par l'enivrement de la charge, galopait sur le flanc droit des redoutes, avec la masse de sa grosse cavalerie, sur les pas de la cavalerie autrichienne. Plus soldat que général, il devançait ses escadrons et forçait de temps en temps les derniers pelotons ennemis à se retourner pour combattre. Enveloppé une fois dans un escadron de cuirassiers refermé sur lui, tous ses aides-de-camp tomoent; lui-même renversé de son cheval, dont il SL- fait un rempart, se défend à peine contre le cprcle de sabres qui pointent sa poitrine. Le lieutenant de gendarmerie à cheval Labretèche, suivi d'une poignée de ses cavaliers, anciens soldats, rompt au galop l'escadron autrichien, renverse du poitrail de son cheval les cuirassiers les plus rapprochés de Beurnonville, le couvre de son corps percé à l'instant de quarante lames de sabre, donne le temps à l'escadron français d'arriver, et sauve son général en s'off"rant a la mort pour lui. Rapporté inanimé
DES GIRONDINS
sur les bras de ses soldats, Labretèche vécut et combattit encore.
Au moment où la colonne, abordant une des redoutes, défilait devant Dampierre aux cris de Vive la république.' et comme soulevée par un enthousiasme qui rendait le sol élastique sous les pieds des soldats, le général aperç;ut au milieu des volontaires un vieillard à cheveux blancs qui versait des pleurs en se frappant le sein. « Qu'as-tu, mon ami! lui dit Dampierre, est-ce le moment de s'attrister pour un soldat que celui qui le mène à la victoire ou à la mort? — O mon fils ! ô mon fils ! se répondit à lui-même le vieux combattant, faut-il que la pensée de ta honte empoisonne pour moi un si glorieux moment!... I II raconta au général que son fils, enrôlé dans le premier bataillon de Paris, avait déserté son drapeau, et qu'il était parti à l'instant lui-même pour le remplacer et pour donner sa vie, en échange du bras que la lâcheté de son fils avait enlevé à la nation. Ce trait de Romain fut consigné dans les proclamations de Dumouriez à son armée. Les jeunes soldats voulaient voir ce vétéran qui rachetait de son sang la faute de son fils, et pensaient à leur père en le voyant.
A peine Dumouriez triomphait-il à sa droite que, sans se donner le temps de consolider la victoire sur ce point, il courut la ramener à son centre, qu'il croyait toujours rompu et débandé. Il venait de détacher six escadrons de chasseurs sous les ordres de Fresçheville, et il marchait lui-même de toute la vitesse des chevaux à la tête de cette cavalerie, pour fondre sur la cavalerie autrichienne du bois de Flence, quand il vit arriver au galop le duc de Montpensier. Ce jeune prince venait lui annoncer la victoire du duc de Chartres. Bientôt après, Tliouvenot lui apporta le triomphe de son aile gauche à Jeramapes. Dumouriez presse dans ses bras ces deux messagers de sa fortune ; un cri de victoire parti du cœur du général et du petit groupe de ses officiers de confiance et de ses amis s'élève, répété par les escadrons de Fresçheville, et court de Cuesmes à Jemmapes, de bouche en bouche, sur toute la ligne des hauteurs occupées maintenant par les Français. Les batteries se taisaient; on n'entendait plus de loin en loin que les volées du canon de retraite de l'armée de Clairfayt et du duc Albert, s'affaiblissant en s'éloignant. Ce fut la plus belle heure de la vie de Dumouriez, la première aussi des grandes heures militaires de la France. La victoire et le patriotisme venaient de faire alliance sur les plateaux de Jemmapes.
Dumouriez, qui voulait et qui pouvait arra-
cher à la journée tous ses résultats en coupant à l'armée autrichienne la route de Mons et en la rejetant entre les marais de l'Haisne, où il en aurait noyé et emprisonné les lambeaux, envoyait aide-de-camp sur aide-de-camp au général d'Harville. On a vu que ce général commandait l'armée de Valenciennes. Il avait été placé par Dumouriez en corps auxiliaire et détaché plutôt qu'en ligne de bataille sur les hauteurs de Siply, tout près des faubourgs de Mons. Dumouriez vainqueur le faisait presser de traversera la hâte le vallon qui sépare Siply du mont Palisel, d'escalader les trois redoutes qui couvrent cette hauteur et de fermer ainsi la route de Mons aux Autrichiens.
La lenteur du général d'Harville, le calme de Clairfayt, l'intrépidité des Hongrois, des Tyrolieas et de la cavalerie autrichienne, trompèrent ces espérances de Dumouriez. Le duc de Saxe-Teschen et Clairfayt se retirèrent lentement et encore menaçants, entrèrent dans Mons sans être poursuivis et refermèrent sur eus les portes. La renommée d'une victoire et un champ de bataille furent les seules conquêtes de Dumouriez. La fatigue, l'épuisement de munitions, de sang et de force d'une armée qui combattait ou bivouaquait depuis quatre jours, le besoin de nourriture enfin, l'obligèrent à doaner deux heures de repos aux troupes. On leur fit une distribution de pain et d'eau-de-vie sui' le champ de bataille. Cette halte sur des redoutes emportées, sur des plateaux escaladés, siB" des villages incendiés, au milieu des mourants et des morts, pendant laquelle les chants du Cà ira et de la Marseillaise répondaient aux gémissements des blessés, offrait à l'œil de Dumcuriez. qui la parcourait, au pas de son cheval, le tableau de ses pertes et de sa victoire. Ce général était assez philosophe pour déplorer, assez militaire pour braver ce spectacle, assez ambitieux pour en jouir. Il n'avait perdu autun de ses confidents et de ses amis. Thouvetot, le duc de Chartres, le duc de Montpensier, Beurnonville, P'errand, le fidèle et brave Bajtiste, les deux belles et jeunes héroïnes Félicité et Théophile Fernig raccompagnaient à cbeval, pleurant les morts, relevant et consolant les blessés. Une triple acclamation s'éleviit à l'approche de Dumouriez du sein des brigades, des régiments, des bataillons. Nul blessé ne lui reprochait son sang, tous les survivants lui faisaient hommage de la victoire et delà vie. Les nuages qui salissaient le ciel le matin, rompus et rejetés aux deux extrémités de l'horizon par les décharges de l'artillerie, laissaient briller un clair soleil d'automne sur l'espace qui couvrait l'armée. D'épais flocons de fumée de poudre rampaient, çà et là, aux flancs des plateaux entre Cuesmes et Jemmapes. Quelques maisons allumées par l'obus, ecquelques bruyères incendiées par les carte tiches dans les bois de Flence, brûlaient en-
cote. Trente ou quarante pièces de canon abandonnées nvec leurs caissons jonchaient les redoutes. Quatre mille cadavres d'Autrichiens et de Hongrois étaient couchés, dans leur sang, sur les pentes ou sur l'extrémité avancée du plateau de Jemmapes. Douze cents chevaux ie l'artillerie ou de la cavalerie autrichienne achevaient d'expirer, la tête languissamment relevée et la bride encore passée au bras de leurs cavaliers morts.
La rivière de l'Haisne et le marais que cet:e rivière traverse montraient çh et là des groupes d'hommes et de chevaux qui se débattaient daos les eaux ou dans la fange. Deux mille cadavres français et plus de deux mille chevaux, le pci trail ou le flanc percés de boulets de canon, attestaient le ravage des redoutes autrichiennes dans les rangs de l'artillerie et de la cavalerie française» qui les avaient abordées par la gorgp. Des escaliers de cadavres marquaient de distance en distance les pas des bataillons et lesiatervalles laissés par la mort entre une décharge et l'autre. Presque tous les coups qui avaieQt frappé les assaillants étaient mortels. Douze du quinze cents blessés seulement par la balle eu par le sabre étaient transportés, par leurs cama rades, aux ambulances. Les autres étaie(it morts foudroyés par la mitraille, ou rendaient le dernier soupir en reconnaissant leur général. L'enthousiasme qui avait animé leurs visages dans l'élan de l'assaut respirait encore sur leurs figures. Leur agonie même était triomphale. Ils mouraient joyeux, non comme des soldats immolés à lambition d'un général, mais comme des victimes offertes d'elles-mêmes et fières je leur sacrifice à la patrie.
Les chirurgiens attachés à l'armée remarquèrent que le délire de ceux qui moururait de leurs blessures, le lendemain ou le surlendemain de la bataille, dans les hôpitaux de M ois, était un délire patriotique ; que le mouvemeit de l'âme qui les avait emportés au combat se prolongeait et survivait jusque dans leur agonie, et que les dernières paroles qu'ils prononçaient presque lous étaient quelques refrains ie l'hymne de Rouget de Lisle et les noms le patrie et de liberté. La pensée de la Révolution s'était incorporée dans l'armée, elle s'y appelait patrie ; et si elle faisait des martyrj à Paris, elle faisait des héros à Jemmapes. |