VU
Les tribunes à ces mots retentissent de battements de mains prolongés. On veut leur imposer silence. Danton les justifie, et adresse un hymne au peuple de Paris et de l'empire, qui du haut de ces tribunes a mis lui-même son cœur, sa main et sa voix dans l'œuvre de sa liberté. Il entre dans quelques détails pour sa propre justification ; puis, se tournant encore
vers la M ontngne : i Je prouverai que je suis un révolutionnaire immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure. i La Montagne, du haut de ses bancs, ouvre ses bras à Danton comme pour embrasser son nouveau chef. Une voix s'élève de la Plaine et prononce le nom de CromwelU a Quel est le scélérat qui a osé me dire que je ressemble à Cromwell?)) s'écrie l'orateur en s'interrompant. ^ Oui, je demande que ce vil calomniateur soit puni et conduit h l'Abbaye. Moi Cromwell ! mais Cromwell fut l'allié des rois ! quiconque a frappé comme moi un roi h la tête devient à jamais l'exécration de tous les rois!...Ral!iez-vous, reprend-il enfin d'une voix qui semble arracher la Montagne de sa base, ralliez vous, vous qui avez prononcé l'airétdu tyran, contre les lâches qui ont voulu l'épargner! Serrez-vous, appelez le peuple h écraser nos ennemis communs du dedans ; confondez, par la vigueur et l'imperturbabilité de votre caractère, tous les scélérats, tous les aristocrates, tous les modérés, tous ceux qui vous ont calomniés dans les départements. Plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux!...ï La fureur de son âme semble avoir passé dans la Montagne, i Vous voyez, par la situation où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes, et de déclarer la guerre à vos ennemis, quels qu'ils soient. Il faut former une phalange indomptable. Je marche à la république, marchons-y ensemble; nous verrons qui de nous ou de nos lâches détracteurs atteindra le but. Je demande que la commission des Six, que vous venez de nommer sur la proposition de Lasource, examine non-seulement la conduite de ceux qui nous ont calomniés, qui ont conspiré contre l'indivisibilité de la république, mais de ceux aussi qui ont cherché à sauver le tyran! B
Danton descendit dans les bras de ses collègues de la Montagne. Ses paroles répondaient à l'impatience de lutte qui existait entre les Jacobins et les Girondins, et que son attitude avait seule contenue jusque-là. Ce discours brisait la digue entre les deux partis: la colère et le sang étaient libres de couler.
A son tour, Marat accusa tout le monde. Santerre annonça que cent bataillons formés par Carnot et par lui allaient sortir de Paris et combler le vide que la trahison venait de faire sur nos frontières du Nord. Custine écrivit qu'il commençait sa retraite. Les Cordeliers, les Jacobins, la commune, les sections redoublèrent d'énergie et se répandirent en imprécations contre les Girondins, qui jetaient la division entre Paris et les départements, et qui, incapables de diriger la république, conspiraient,
dans les conciliabules de Roland, la perte des meilleurs patriotes et le rétablissement de la royauté. Letribunal révolutionnaire lui-même, récemment nommé par la Convention, vint se plaindre à la barre de n'avoir encore ni conspirateurs, ni traîtres à juger. On ne tarda pas à lui envoyer en masse les aristocrates, les émigrés, les généraux de l'armée de Dumouriez, coupables, non de sa trahison, mais de sa défaite. Carnot, envoyé h la frontière du Nord, y porta avec lui le génie de l'organisation militaire dont il était doué ; les places fortes furent armées, les garnisons réparties, les approvisionnements préparés, les ateliers d'armes et de canons mis en activité, les généraux nommés à l'acclamation, et l'armée reforma ses lignes en face d'un ennemi qui s'étonnait de retrouver une autre muraille de baïonnettes derrière celle qu'il avait détruite.
Ces nécessités du salut public confondirent en apparence, quelques jours, les actes, les votes, les discours dans la Convention ; les cœurs paraissaient unanimes, mais ils s'étaient refermés sur des ambitions et sur des haines qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater. Depuis le discours de Danton, le parti de Marat, sûr d'un appui si redoutable, devenait de jour en jour plus audacieux.
Cet homme, qui n'était plus rien par lui-même, s'était fait le drapeau de la Montagne ; la Montagne ne pouvait l'abandonner sans paraître faiblir ou transiger devant les Girondins. Marat sentait sa force, il en abusait pour engager sur son nom des luttes nouvelles où il grandissait, aux yeux du peuple, de toute l'importance du cotnbat. Idole du bas peuple, agitateur des sections, sûr de la commune, orateur des Cordeliers, il était soutenu de plus par ce club central d'insurrection dont il avait fait le pouvoir exécutif de l'anarchie, et qui siégeait dans la salle de l'Archevêché. Là se réunissaient, à un signe de Marat, pour rédiger des pétitions incendiaires, ou pour attrouper les faubourgs, ces hommes dont la sédition était devenue le métier ; les pétitionnaires des sections ne cessaient de demander à la Convention la mise en accusation des Guadet, des Vergniaud, des Gensonné, des Brissot, des Barbaroux, des Louvet, des Roland.
Pélhion dénonça à la Convention une de ces adresses qui provoquait au meurtre d'une partie de la représentation nationale : i Qui mérite mieux l'échafaud que ce Roland ? disait cette adresse ; et cependant, il respire. Partout où nous portons nos regards nous ne voyons que des conspirateurs. Législateurs, effrayez par le supplice ! Montagne de la Convention, sauvez la république! ou si vous ne vous sentez pas assez forts pour le faire, osez nous le dire
avec franchise, nous nous chargerons de le faire. I Danton, dépassant toutes les bornes, proposa une mention honorable à cette adresse. Il s'élança à la tribune, avec Fabre d'Eglantine et plusieurs membres de la Montagne, pour en précipiter Péthion. a Reste, Péthion! lui crie Duperret, nous avons des enfants, ils nous vengeront. — Vous êtes des scélérats ! » répondit Danton. Des cris A bas le dictateur! s'élèvent de la Plaine. Les députés descendent de leurs bancs, se précipent en deux torrents contraires autour de la tribune. Un Girondin tire un poignard de son fourreau. Un Montagnard met le canon d'an pistolet sur la poitrine de Duperret. Le président se couvre. Péthion continue à commenter l'adresse et à demander vengeance des outrages dirigés contre les membres de la représentation nationale. Des murmures des éclats de rire l'interrompent à chaque mot. David, l'ami de Robespierre et de Marat, s'avance au milieu de la salle, et défie Péthion du geste et de la voix. Péthion persiste. Il fait rougir la Convention de garder dans son sein un homme auprès duquel personne ne voulait s'asseoir peu de mois avant, et qui, aujourd'hui, obtenait plus de faveur et de silence que les meilleurs citoyens, un homme qui prêche ouvertement le despotisme, qui provoque au pillage, qui demande des têtes, Marat enfin !
Danton succède à Péihion. c Avons-nous le droit, dit-il, d'exiger du peuple plus de sagesse que nous n'en montrons nous-mêmes? Le peuple n'a t il pas le droit de sentir les bouillonnements qui le conduisent au délire patriotique, quand cette tribune semble une arène de gladiateurs ? N'ai je pas été tout à l'heure moimême assiégé à cette place? Ne m'a-t-on pas dit que je voulais être dictateur ? Je vais examiner froidement la proposition de Péthion. Moi, je n'y mettrai aucune passion, j'y conserverai mon impassibilité, quels que soient les flots d'indignation qui se pressent dans mon sein. Je sais quel sera le dénoûment de ce grand drame. Le peuple sera le but: je veux la république ; je prouverai que je marche constamment à ce but. Péthion se plaint qu'on ait demandé sa tête! et n'a-t-on pas demandé la mienne dans quelques départements? J"en appelle à Péthion lui-même, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les orages populaires ; il sait bien que lorsqu'un peuple brise la monarchie pour arriver à la république, il dépasse son but par la force de projection qu'il s'est donnée. Que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit des vérités sévères ? Vous devez lui répondre en sauvant la république. La constitution sera d'autant plus belle qu'elle sera née dans les orages de la liberté. Ainsi un peuple de l'antiquité construisait les murs en tenant d'une main la truelle et de l'autre l'épée qui devait le défendre. Que l'on
ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées comme si l'on craignait la mort! 11 vous sied bien de vous élever contre le peuple parce qu'il vous dit des vérités énergiques ! je demande qu'on néglige la motion de Péthion. Si Paris montre de l'indignation, il a bien le droit de reporter la guerre à ceux qui l'ont tant de fois calomnié après les services qu'il a rendus à la patrie. »
Fonfrède, indigné, se lève et appuie la motion de Péthion. c Je ne prends pas, dit-il, quelques hommes pour le peuple. On accuse la majorité de cette assemblée de la complicité. Et qui l'accuse? C'est Dumouriez. Qui veut la dissoudre? C'est d'Orléans, quand il passe à l'ennemi. Qui l'accuse ? Les royalistes qui vous redemandent le tyran dont vous avez abattu la tête. Qui l'accuse enfin ? Tous les nobles, tous les prêtres, tous les rois. Ils nous accusent de complicité, parte qu'ils n'osent pas nous accuser d'avoir fondé la république, d'avoir déclaré la guerre à la royauté, d'avoir enfin banni ces Bourbons dont le chef méprisable nous fait ainsi ses adieux : et sans doute il faut marcher droit au but, il faut d'une main repousser l'ennemi et de l'autre fonder une constitution. Citoyens ! ne laissez pas avilir la nation en vous !
I — Citoyens ! dit à son tour Guadet, la république est perdue si vous souffrez que ces scélérats viennent vous dire impunément que la Convention est corrompue, i — Robespierre se lève : t Ceux qui prétendent, dit-il, que la majorité de la Convention est corrompue sont des insensés, mais ceux qui nieraient que la Convention puisse être quelque fois égarée par une coalition composée de quelques hommes profondément corrompus seraient des imposteurs... Je vais lever une partie du voile... i
A ces mots, Vergniaud s'indigne et demande lui-même que Robespierre soit entendu. I Quoique nous n'ayons pas, dit-il, de discours artificieusement préparés, nous saurons répondre et confondre les scélérats.»
Robespierre accusa Vergniaud et son parti, avec la dernière véhémence. Il conclut en demandant leur jugement. La Montagne applaudit les conclusions de ce discours. Vergniaud monte après Robespierre à la tribune, et parvient difficilement à se faire entendre.
i J'oserai répondre, dit-il, à Robespierre, qui, par un roman perfide, artificieusement écrit dans le silence du cabinet, et par de froides ironies, vient prodiguer de nouvelles discordes dans le sein de la Convention ; j'oserai lui répondre sans méditation. Je n'ai pas comme
DES GIRONDINS
lui besoin d'art, il suffit de mon âme. Ma voix, qui de cetie tribune a porté plus d'une fois la terreur dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter le tyran, la portera aussi dans l'âme des scélérats qui voudraient substituer leur tyrannie à celle de la royauté. En vain on cherche à m'aigrir, je veillerai sur moi. Je ne seconderai pas les projets infâmes de ceux qui s'efforcent de nous faire entr'égorger comme les soldats de Cadmus, pour livrer notre place vacante aux despotes qu'ils nous préparent. Robespierre nous accuse de nous être opposés dans le mois de juillet à la déchéance de Louis Capet? Je réponds que c'est moi qui, le premier à cette tribune, ai parlé de déchéance le 3 juillet, et j'ajouterai que peut-être l'énergie de ce discours ne contribua pas peu au renversement du trône. Dans la commission du 21, dont j'étais membre, nous ne voulions ni d'un nouveau roi, ni d'un nouveau régent, nous voulions la république, et ce fut moi qui, après avoir présidé toute la nuit du 9 au 10 août au bruit du tocsin, vins, pendant que Guadet présidait le matin au bruit du canon, proposer la république au nom de l'Assemblée législative
guerre: la guerre nous était déclarée parle fait. Il s'agissait de savoir si nous attendrions paisiblement que nos ennemis eussent consommé les préparatifs qu'ils faisaient à notre porte pour nous écraser,si nous leur laisserions transporter le théâtre de la guerre sur notre territoire, ou si nous le transporterions sur le leur. Le courage des Français a répondu à cette accusation.
ï Nous avons, dit-on, calomnié Paris? Robespierre seul et ses amis calomnient cette ville célèbre. La pensée s'est toujours arrêtée avec effroi sur les scènes déplorables qui ont souillé la Révolution; mais j'ai constamment soutenu qu'elles étaient l'ouvrage non du peuple, mais de quelques scélérats accourus de toutes les parties de la république pour vivre de pillage et de meurtre dans une ville dont l'immensité et les agitations ouvraient la plus grande carrière à leurs crimes. Pour la gloire même du peuple, j'ai demandé qu'ils fussent livrés au glaive des lois. D'autres, au contraire, pour assurer l'impunité des brigands, et leur ménager sans doute de nouveaux massacres et de nouveaux pillages, ont fait l'apologie de leurs excès, et les ont
Je le demande, citoyens, est-ce là avoir compo- j attribués au peuple. Or, qui est-ce qui calomsé avec la cour? est-ce à nous qu'elle doit de nie le peuple, ou de l'homme qui le soutient
la reconnaissance, ou bien à ceux qui, par les persécutions qu'ils nous font éprouver, la vengent si bien du mal que nous lui avons fait?
I Robespierre nous accuse d'avoir inséré dans le décret de suspension un article portant qu'il serait nommé un gouverneur au prince royal ? Le 17 août je quittai le fauteuil du président, vers les neuf heures du matin, pour rédiger en dix minutes le décret de déchéance. Je suppose que les motifs sur lesquels je me fondais pour y insérer l'article qu'on me reproche m'aient trompé, peut-être dans les circonstances graves où nous nous trouvions, peut-être au milieu des inquiétudes qui devaient m'agiter pendant le combat, peut-être serais-je excusable de n'avoir pas été infaillible. Au moins ne conviendrait-il pas à Robespierre, qui alors s'était prudemment enseveli dans une cave, de me témoigner tant de rigueur pour un moment de faiblesse. Mais quand je rédigeais à la hâte le projet de décret, la victoire flottait incertaine entre le peuple et le château. Cette nomioanation d'un gouverneur au prince royal, dans le cas de la victoire du tyran, isolait constitutionnellement le fils du père, et livrait ainsi un otage au peuple contre les vengeances de la cour.
s Robespierre nous accuse d'avoir loué La Fayette et Narbonne? C'est Guadet et moi qui, malgré les murmures de l'Assemblée législative, avons attaqué La Fayette à cette barre quand il a tenté de faire le petit César.
î Robespierre nous accuse d'avoir fait déclarer la guerre à l'Autriche? La question n'était pas de savoir alors si nous auriouit la Ctirondîns — lY.
innocent des crimes de quelques brigands étrangers, ou de celui qui s'obstine à imputer au peuple entier l'odieux de ces scènes de sang? — .Ce sont des vengeances nationales, s'écrie Marat.
Vergniaud continue sans le regarder, c Nous avons voulu fuir Paris! nous dit Robespierre, lui qui avait voulu fuir à Marseille. Quant à moi, je déclare que si l'Assemblée législative sortait de Paris, ce ne pourrait être que comme Thémisiocle sortit d'Athènes, c'est-à-dire avec tous les citoyens, en ne laissant à nos ennemis pour conquête que des cendres et dei décombres, et en ne fuyant un moment devant eux que pour mieux creuser leur tombeau.
î Robespierre nous accuse d'avoir voté l'appel au peuple ? Lui devais-je le sacrifice d'une opinion que je croyais bonne et qui pouvait éviter à la nation une nouvelle guerre, dont je redoutais les calamités?
I Et nous sommes des intrigants et des meneurs ! poursuit Vergniaud ; mais nous a-t on vus le 10 août proposer de prendre les ministres dans le sein de l'Assemblée législative ? L'occasion était belle pourtant, nous pouvions croire, sans présomption, que les choix tomberaient sur quelques-uns d'entre nous; où sont donc les preuves de cette passion de fortune, de cette soif de pouvoir qu'on nous attribue? Danton s'est glorifié d'avoir sollicité et obtenu des pinces pour des hommes qu'il croyait de bons citoyens : si, ce que j'ignore, quelqu'un de nous a suivi la même règle de conduite, comment pourrait-on lui faire un crime de ce qui n'a pas paru blâmable en Dantou ?
I Mais nous sommes des modérés, des Feuillants ? Nous, modères! je ne l'étais pas le 10 août, Robespierre, quand tu étais caché dans ta cave! Des modérés? Non, je ne le suis pas dans ce sens que je veuille éteindre l'énergie nationale: je sais que la liberté est toujours active comme la flamme; qu'elle est inconciliable avec un calme parfait, qui ne convient qu'à des esclaves. Je sais aussi que, dans les temps révolutionnaires, il y aurait autant de folie à prétendre calmer à volonté l'effervescence du peuple qu'à commander aux flo's d'être tranquilles quand ils sont battus par les vents. Mais c'est au législateur à prévenir, autant qu'il peut, les désastres de la tempête par de sages conseils; et s'il faut, pour être patriote, se déclarer le protecteur du brigandage et du meurtre, oui ! je suis modéré.
ï Depuis l'abolition de la royauté, j'ai beaucoup entendu parler de révolution ; je me suis ' dit; Il n'y en a plus que deux possibles, celle t des propriétés, ou la loi agraire, et celle qui nous ramènerait à la royauté. J'ai pris la ferme résolution de combattre l'une et l'autre ; ! si c'est là être modéré, oui ! je suis modéré. j
ï J'ai aussi beaucoup entendu parler d'insur- ' rection, et, je l'avoue, j'en ai gémi. Ou l'insur- ' rection a un objet, ou elle n'en a pas. Dans le dernier cas, c'est une convulsion pour le corps ; politique, qui, ne pouvant lui faire aucun bien, 1 doit nécessairement lui faire beaucoup de mal. Si l'insurrection a un objet déterminé, quel peut-il être, si ce n'est d'arracher le pouvoir à \ la représentation nationale pour le transporter i sur la tête d'un seul citoyen? Dans les deux j cas, les hommes qui prêchent l'insurrection j conspirent contre la république et la liberté ; j et s'il faut, ou les approuver pour être patriote, ou être modéré en les combattant, je suis mo déré ! Quand la statue de la liberté est sur le trône, l'insurrection ne peut être provoquée que par les amis de la royauté.
i J'ai voulu aussi des mesures terribles, mais contre les seuls ennemis de la patrie; des punitions et non des proscriptions. Quelques ' hommes ont paru faire consister leur patrio- ! tisme à tourmenter, à faire verser des larmes ; ■ j'aurais voulu que le patriotisme ne fît que des | heureux. On cherche à consommer la Révolu- i tion par la terreur, j'aurais voulu la consommer par l'amour. Enfin je n'ai pas pensé que, j semblables aux prêtres et aux farouches minis- , ti'es de l'inquisition, qui ne parlent de leur Dieu de miséricorde qu'à la lueur des bûchers, nous dussions parler de la liberté au milieu des poignards et des bourreaux. Ah ! qu'on nous rende grâce de notre modération ! si nous avions accepté le combat qu'on ne cesse de nous présenter ici, je le déclare à mes accusateurs, de quelques soupçons dont on nous environne, de quelques calomnies dont on veuille nous flétrir, nos noms sont encore plus estimés que les leurs,
et l'on aurait vu accourir de tous les départements des hommes également redoutables à l'anarchie et aux tyrans. Nos accusateurs et nous, nous serions déjà consumés par le feu de la guerre civile! i
Après avoir ainsi répondu à tous les chefs d'accusation de Robespierre, Vergniaud, examinant la pétition de Péthion, poursuit ainsi :
t Vous avez ordonné par votre décret que les coupables du 10 mars seraient renvoyés devant le tribunal révolutionnaire: le crime est avéré. Quelles têtes sont tombées? Aucune. Quel complice a été arrêté? Aucun. Vous avez ordonné qu'un des coupables serait remis en liberté pour être entendu comme témoin : c'est à peu près comme si à Rome le sénat eût décrété que Lentulus pourrait servir de témoin dans la conspiration de Catilina. Vous avez mandé à votre barre des membres du comité central d'insurrection? Ont ils obéi? sont-ils venus ? Qui êtes-vous donc ? Dans la pétition de la Halle aux blés, on verse à pleines coupes l'opprobre sur la Convention nationale ; ce n'est pas une pétition que l'on vient vous soumettre, ce sont des ordres qu'on vient vous dicter : l'on vous propose insolemment l'ordre du jour. Citoyens, si vous n'étiez que de simples individus, je vous dirais : Etes-vous des lâches! eh bien ! abandonnez-vous au hasard des événements, attendez avec stupeur que l'on vous chasse ou que l'on vous égorge, et déclarez que vous serez les esclaves du premier brigand qui voudra vous enchaîner ! Vous cherchez d js complices de Dumouriez, les voilà ! les voilà ! ce sont eux qui ont formé le comité central d'insurrection, ce sont eux qui ont provoqué la criminelle adresse signée par quelques scélérats intrigants au nom de la section de la Halle aux blés: tous ces hommes veulent, comme Dumouriez, l'anéantissement de la Convention ; tous ces hom.mes, comme Dumouriez. veulent un roi, et c'est nous qu'on appelle les complices de Dumouriez! On a donc oublié que nous avons sans cesse dénoncé la faction d'Orléans ! Nous, les complices de Dumouriez ! On a donc oublié qu'au milieu des orages d'une séance de huit heures nous finies rendre le décret qui bannissait tous les Bourbons de la république ! Nous, les complices de Dumouriez ! On a donc oublié quels furent ceux (en montrant du geste Robespierre) qui firent rapporter ce décret! Quoi! Dumouriez conspire pour un Bourbon, nous luttons pour obtenir le bannissement des Bourbons, et c'est nous qu'on accuse !
ï J'ai répondu à tout, j'ai confondu Robespierre, j'attendrai, tranquillement, que la nation prononce entre moi et mes ennemis ! Citoyens, je termine cette discussion aussi douloureuse pour mon âme que fatale pour la chose publique ; je pensais que la trahison de Dumouriez produirait une crise heureuse en
DES GIRONDINS
nous ralliant tous par le sentiment d'un danger commun ; je pensais qu'au lieu de nous acharner à nous perdre les uns les autres, nous n» nous occuperions que de sauver la patrie. Par quelle fatalité des représentants du peuple ne cessent-ils de faire de cette enceinte le foyer de leurs calomnies et de leurs passions ! Vou» savez si j'ai dévoré en silence les amertumes dont on m'abreuve depuis six mois, si j'ai su sacrifier à ma patrie les plus justes ressentiments ! Vous savez si, sous peine de lâcheté, sous peine de m'avouer coupable, sous peine de compromettre le peu de bien qu'il m'est eocor» permis d'espérer de faire, j'ai pu me dispenser de mettre dans tout leur jour la perfidie et les impostures de Robespierre ! Puisse cette journée être la dernière que nous perdions en scandaleux débats! j
Ce discours, en soulageant l'âme de Vergniaud, rallia à lui le nombreux parti des modérés; Paris et la France entière retentirent pendant quelques jours de cette éloquence. Les Girondins résolurent de profiter de ce retour de la faveur publique pour écraser leurs ennemis ; mais ils n'avaient que des discours. Danton et Robespierre avaient le peuple de Paris dans leurs mains. Les jours suivants, les esprits étaient si animés que Duperret mitl'épée à la main et fondit sur les membres de la Montagne. Revenu à lui auKucris d'horreur d» U Convention, il s'excusa ei déclara que, s'il avail eu le malheur de porter la main sur un repré sentant du peuple, il lui restait une autre arme pour se tuer lui-même. L'Assemblée attribua son emportement à la démence et lui pardonna.
Pélhion fit entendre ensuite un discours qui ressemblait aux cris de désespoir de sa popularité perdue. Guadet lui succéda et se défendit comme Vergniaud de toute com|)Iicité avec d'Orléans et Dumouriez. cil est vrai, dit-il. Dumouriez est venu à Paris, il était précédé de la réputation de grand général, il était entouré de l'éclat de ses victoires, je ne l'ai point recherché, je l'ai vu quelquefois au comité dont j'étais membre. Je l'ai vu une autre fois dans une maison tierce, où on lui offrit une fête h laquelle je fus invité et à laquelle je me rendis par amitié pour celui qui la donnait, Talnia. J'y restai une demi-heure seulement. Il a demeuré plusieurs jours à Paris, je n'ai pas su où il logeait; mais qui a-ton vu assidûment à côté de Dumouriez dans tous les spectacles de Paris ? qui était sans cesse à ses côtés? Votre Danton!...!
A ces mots, Danton se réveillant comme ta sursaut, s Ah! tu m'accuses, moi! tu ne connais pas ma force. Je te répondrai, je prouverai tes crimes. A l'Opéra j'étais dans une loge à côté de Dumouriez et non dans la sienne ; tu
y étais aussi, toi. i Guadet reprend : t Oui, Danton, Fabre d'Eglantine, le général Santerre formaient la cour du général Dumouriez; et toi, Robespierre, tu nous accuses d'intelligence avec La Fayette. Mais où étais-tu donc caché le jour où on le vit, dans tout l'éclat de sa puissance, porté du château des Tuileries jusqu'à cette barre, au bruit des acclamations qui se faisaient entendre sur cette terrasse, comme pour en imposer aux représentants du peuple? Moi, tout seul, je me présentai à la tribune, et je l'accusai, non pas ténébreusement comme toi, mais publiquement; il était là, et cependant, éternel calomniateur que tu es, tu m'accuses de corruption, tu dis que la conspiration dont nous faisons partie est une chaîne dont le premier anneau est à Londres et le dernier à Paris, et que cet anneau est d'or. Eh bien ! où sont-ils donc, ces trésors? Venez, vous qui m'accusez, venez dans nia maison, venez-y voir ma femme et mes enfants se nourrissant du pain du pauvre ; venez-y voir l'honorable médiocrité au milieu de laquelle nous vivons. Allez dans mon département, voyez y si mes minces domaines sont accrus ; voyez- moi arriver à l'Assemblée, y suis-je traîné par des coursiers superbes ?
I A qui donc devait profiter la trahison de Dumouriez? A d'Orléans. Eh bien! ce n'est pas d'aujourd'hui, ce n'est pas en confidence que j'ai dit à d'Orléans ce que je pensais de lui. Je l'ai accusé ici, un soir, d'aspirer à la royauté; le lendemain, à 7 heures du matin, je vis entrer chez moi d'Orléans. Ma surprise fut grande. Il protesta que sa renonciation à la royauté était sincère. Il me demanda si j'avais entendu le désigner, il me pria de m'expliquer franchement. — Vous me priez de m'expliquer franchement, lui dis-je, vous n'aviez pas besoin de m'en prier, je connais votre nullité, et, s'il n'y avait que vous, je ne vous redouterais pas ; mais je vois derrière vous des hommes qui ont besoin de vous, et je les crains. J'ajoutai : Vous avez un moyen bien simple de faire cesser ces soupçons, demandez vous-même à la Convention nationale le décret qui vous bannisse de la république, vous et votre fomille. D'Orléans me répondit que déjà Rabaut- Saint-Etienne lui avait donné ce conseil. Le surlendemain je dis à Sillery que d'Orléans n'avait que ce parti à prendre. Sillery me répondit : Oui, je le sens comme vous ; et je vais lui préparer un discours par lequel il demundera son expulsion, car il ne sait rien faire de lui-même. Quelle ne fut pas ma surprise quand, dans la séance où l'oa proposait le décret de bannissement, j'entendis Sillery demander la parole pour combattre ce décret ! Cette contradiction augmenta les soupçons que j'avais sut d'Orléans. Ainsi, citoyens, cela est démontré, la conjuration du 10 mars se lie à la conjuration d'Orléans. Eh bien! qui a ourdi la conjuration du 10 mars? Qui Ta our-
ICO
die ? citoyens ! j'aurai le courage de dire la vérité tout entière : c'est Robespierre. Tandis que ce nouveau Mahomet enveloppait ainsi dans une mystérieuse désignation les victimes qu'il fallait frapper, son Omar les nommait dans ses feuilles et d'autres se chargeaient de les égorger. Mais, citoyens, ce danger auquel vous avez échappé, croyez-vous qu'on ne vous le prépare pas encore? Détrompez-vous et écoutez, i
Guadet lit à la Convention une adresse des Jacobins à leurs frères des départements, i Aux armes! disent ils, aux armes! nous sommes trahis ! vos plus grands ennemis sont au milieu de vous, ils dirigent vos opérations, ils disposent de vos moyens de défense ; oui, frères et amis, c'est dans le sénat que des mains parricides déchirent vos entrailles, oui, la contrerévolution est dans le gouvernement, dans la Convention nationale, c'est là, c'est au centre de votre sûreté et de votre confiance que de criminels représentants tiennent les fils de la trame qu'ils ont ourdie avec la horde de despotes qui vient nous égorger; mais déjà l'indignation vous enflamme, allons, républicains, armons- nous! i
— C'est vrai ! i s'écrie Marat. A ces mots le côté droit et le centre se lèvent saisis d'une indignation électrique, et demandent à grands cris que Marat soit mis en accusation. Marat, appuyé par l'immobilité de la Montagne et par les encouragements des tribunes, affronte la colère de la majorité et s'élance à la tribune : f Pourquoi ce vain batelage, dit-il insolemment, et à quoi bon ? On cherche à jeter parmi vous le soupçon d'une conjuration chimérique pour étoufi'er une conspiration trop réelle. — Le décret d'accusation contre Marat ! i crient d'une seule voix trois cents membres. Marat s'efforce d'être entendu. Ces mêmes cris étouffent sa voix.
Danton descend alors de la Montagne et vient couvrir Marat de son dédain, mais de sa protection, t Marat, reprend-il, n'est-il pas représentant du peuple? Devez-vous entamer la Convention avant d'avoir contre un de ses membres des preuves évidentes ? Quel est le coupable, de Marat ou des hommes d^Elat ? Le temps le dira. Mais le vrai coupable c'est d'Orléans. Envoyez-le d'abord au tribunal révolutionnaire, mettez à prix la tête de tous les Bourbon» émigrés. — Et nos commissaires arrêtés par Dumouriez, quel sera leur sort? lui demande une voix de la Montagne Vos commissaires, reprend Danton, sont dignes de la nation et de la Convention nationale; ils ne doivent pas craindre le sort 4e Régulus. i
Boyer-Fonfrède insiste sur la mise en accusation de Marat.
La Convention mit aux voix le lendemain l'accusation de Marat. Elle fut décrétée par deux cent vingt voix contre quatre vingt-douze. Les Jacobins poussèrent un cri d'indignation. L'ostracisme de Marat commença son triomphe.
Marat, entouré de nombreux Cordeliers ea sortant de la salle, ne fut ni arrêté, ni conduit à l'Abbaye. Nul n'osa porter la main sur l'idole du peuple. Il s'évada sans obstacle, et uns foule immense le porta le lendemain à la barre de la Convention. L'orateur des sections était un jeune homme inspiré par Danton, t Nous venons vous demander vengeance des traîtres qui souillent la représentation nationale. Le peuple a poursuivi les traîtres sur le trône, pourquoi les laisserait-il impunis dans la Convention ? Le temple de la liberté serait il comme ces asiles d'Italie où les scélérats trouvent l'impunité ? La république aurait elle renoncé au droit de purifier la représentation nationale ? Nous demandons l'expulsion de Brissot, de Guadet, de Vergniaud, de Gensonné, de Grangeneuve, de Buzot, de Barbaroux, de Salles, de Biroteau, de Pontécoulant, de Péthion, de Lanjuinais, de Valazé, de Hardy, de Lehardy, de Louvet, de Gorsas, de Fauchet, de Lanthenas, de Lasource, de Valady et de Chambon. b L'Assemblée écoutait en silence sa propre proscription. Quana ^l'organe de Danton eut achevé de la lire, un jeune homme se leva du milieu des membres proscrits: c'était Fonfrède. i Citoyens, dit-il, vous m'avez oublié! j'ai le droit de m'offenser de ne pas entendre mon nom sur la liste glorieuse qu'on vient de vous présenter. — Et nous aussi, et nous tous ! s s'écrièrent, dans un courageux défi au peuple, les membres de la Gironde.
La Convention, oubliant ses dissensions pour ftiire face à l'Europe, adressa à tous les peuples une adresse rédigée par Condorcet. C'était un appel à l'insurrection générale. On reprit la discussion des articles de la constitution.
Robespierre continuait à développer chaque soir, aux Jacobins, les théories de la philosophie sociale dont il demandait le lendemain l'introduction dans la constitution. Les Jacobins devenaient ainsi, par lui, les inspirateurs de la Convention. La déclaration des droits, qui avait servi de base à la constitution de 91, devait, en s'élargissant sous la main de Robespierre, servir de base à la nouvelle constitution. C'était le décalogue populaire qui devait contenir toutes les vérités sociales dont les conséquences découleraient en institutions. Le peuple avait ainsi le moyen de comparer les principes de sa philosophie avec les dispositions de ses lois et la pratique de son gouvernement. Ces axiomes
DES GIRONDINS
sociaux rédigés par Robespierre, confondaient, comme ceux de Jean- Jacques Rousseau, les instincts naturels de l'homme avec les droits légaux créés et garantis par la société. Robespierre oubliait que l'état de nature était l'ab sence ou l'anarchie de tous les droits ; que la société seule, en triomphant, de siècle en siècle, de la force brutale de chaque individu, créait lentement, et en retranchant quelque chose au droit de chaque être isolé, ce vaste système de rapports, de droits, de facultés, de garanties et de devoirs dont se compose ce droit social que la société distribue et garantit ensuite à ses membres.
Mais si la science manquait à la déclaration des droits de Jean-Jacques Rousseau et de Robespierre, l'esprit social, philosophique et chrétien, respirait dans chacune de ces formules. C'était l'idéal de l'égalité et de la fraternité entre les hommes. C'était la vérité des rapports entre l'Etat et les citoyens. C'était la société intellectuelle et morale, au lieu de la société égoïste et tyrannique ; l'Etat devenait famille humaine, la patrie mère, au lieu de marâtre, de tous ses enfants. Un instinct sûr avertissait Robespierre et ses disciples de s'arrêter, dans ce projet d'organisation de la société, à ce qui pouvait se réaliser immédiatement. Ils respectaient la famille et la propriété. Semblable aux architectes de l'antiquité, qui, en bâtissant aux dieux un temple, conservaient toujours dans l'édifice nouveau quelques pans de murs ou quelques piliers du vieil édifice, Robespierre conservait les traditions de l'ancienne société dans la nouvelle. Il allait aussi loin que la réforme pouvait aller. Il s'arrêtait à l'utopie. Il donnait Dieu poi^r source et pour garant de tous les droits. On sentait, dès les premiers mots, qu'il était remonté à la vérité suprême, pour en faire découler les vérités secondaires. Pour réfuter ses doctrines il fallait ainsi commencer par réfuter Dieu, i La Convention nationale, disait-il, proclame à la face de l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration suivante des droits de l'homme et du citoyen :
Art. 1er. Le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le développement de toutes ses facultés.
Art. 2. Les principaux droits de l'homme sont de pourvoir à la conservation de son existence et de sa liberté.
Art. 3. Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit la différence de leurs forces physiques et morales. L'égalité des droits est établie par la nature. La société, loin d'y porter atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force, qui la rend illusoire.
Art. 4. La liberté est le pouvoir qui appartient à chaque homme d'exercer à son gré toutes ses facultés ; elle a la justice pour règle, les
droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour sauvegarde.
Art. 5. La loi ne peut défendre que ce qui est nuisible h la société, elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.
Art. 7. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir de la portion de bien qui lui est garantie par la loi.
Alt. 8. Le droit de propriété est borné comme tous les autres par l'obligation de respecter la propriété d'autrui.
Art. 11. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurait du travail, soit en assurant les moyens d'exister h ceux qui sont hors d'état de travailler.
Art. 12. Les secours nécessaires à l'indigence sont une dette du riche envers le pauvre ; il appartient à la loi de déterminer la manière dont cette dette doit être acquittée.
Art. 13. Les citoyens dont le revenu n'excède pas ce qui est nécessaire h leur subsistance, sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques ; les autres doivent les supporter progressivement selon l'étendue de leur fortune.
Art. 14. La société doit favoriser de tout soa pouvou" le progrès de la raison publique", et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.
Art. IG. Le peuple est souverain, le gouvernement est son ouvrage et sa propriété, les fonctionnaires publics sont ses commis. Le peuple peut, quand il lui plaît, changer son gouvernement et révoquer ses mandataires.
Art. 18. La loi est égale pour tous.
Art. 19. Tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions, sans aucune autre distinction que celles des vertus et des talents.
Art. 20. Tous les citoyens ont un droit égal de concourir à la nomination des mandataires du peuple et à la formation de la loi.
Art. 21. Pour que ces droits ne soient pas illusoires et l'égalité chimérique, la société doit salarier les fonctionnaires publics, et pourvoir à ce que tous les citoyens qui vivent de leur travail puissent assister aux assemblées publiques où la loi les appelle, sans compromettre leur existence et celle de leurs familles.
Art. 25. La résistance h l'oppression est la conséquence des autres droits de l'homme et du citoyen : il y a oppression contre le corps social quand un seul de ses membres est opprimé.
Art. 34. Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir comme les citoyens du même Etat.
Art. 37. Les rois, les ai'istocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de la terre, qui est le genre humain, et contre le législateur de l'univers, qui est la nature. »
Cette déclaration était plutôt un recueil de maximes qu'un code de gouvernement; elle révélait cependant la pensée du mouvement qui s'accomplissait. Ce qui rend la Révolution si grande au milieu même de ses orages, de ses anarchies et de ses crimes, c'est qu'elle était une doctrine. Ses auteurs étaient en même temps ses apôtres. Ses dogmes étaient si saints que si l'on avait effacé de ce code l'impression de la main sanglante qui les avait signés, on aurait pu les croire rédigés par le génie de Socrate ou par la charité de Fénelon. C'est par cette raison que les théories révolutionnaires, un moment dépopularisées par les douleurs dont leur enfantement a travaillé la France, revivent et revivront de plus en plus dans les aspirations des hommes. Elles ont été souillées, mais elles sont divines. Effacez le sang, il reste la vérité.
XVIT.
Les vérités fondamentales de la théorie de la Convention se traduisaient en institutions empreintes de cet esprit démocratique, à chaque séance où elle s'occupait de la constitution ou de la discussion des lois populaires. Aussitôt que l'Assemblée se calmait, ses dogmes éclataient avec ses actes ; la colère de ses orateurs acharnés les uns contre les autres se changeait en un immense amour de la vérité sociale, du peuple, du genre humain. Cet amour inexpérimenté du bien avait ses ignorances, ses impatiences, ses erreurs. C'était quelquefois la folie de la vérité, mais c'était encore la vérité. C'est pour cela qu'il a été et qu'il sera dans l'avenir tant pardonné à ce temps. Nul travail humain n'est perdu, nul sang répandu pour l'idée n'est stérile, nul rêve de la vertu n'est trompé. Les aspirations obstinées du genre humain sont pour la société ce que la boussole est pour le navire : elle ne voit pas le rivage, mais elle y conduit.
Le projet de constitution émané des Girondins et rédigé par Condorcet. quoiqu'aussi démocratique dans son mécanisme, était moins populaire dans son esprit que la constitution de Robespierre. 11 se bornait à établir la souveraineté du peuple dans son acception la plus indéfinie, et à restituer à chaque citoyen la part de la liberté la plus large compatible avec l'action collective de l'Etat. L'unité de la société en était également la base ; mais dans l'esprit des Girondins cette unité était l'unité nationale, dans l'esprit de Robespierre c'était l'unité humaine. La constitution présentée par les Girondins était une institution française ; la constitution conçue par les Montagnards était une institution universelle.
La démocratie, constituée en gouvernement^ se formulait en institutions populaires dans toutes les applications. La Convention ne voulait pas que la démocratie fût une lettre morte. L'âme du peuple animait toutes les lois proposées. Ainsi l'abolition de la mendicité par des refuges et par des secours donnés à la partie indigente du peuple ; ainsi des emprunts sur les riches pour les forcer h un concours proportionnel à leur aisance; ainsi l'adoption par la république de tous les entants trouvés ou abandonnés ; des encouragements, humains dans leur intention, immoraux dans leur effet, à la maternité des filles non mariées ; des maximum sur la valeur des denrées les plus nécessaires au peuple; des restrictions à la liberté et à la cupidité de la concurrence chez les marchands; l'Etat s'interposant comme arbitre entre le producteur, le commerçant et le consommateur, pour tenter vainement de faire justice à tous ea plaçant son arbitraire entre les uns et les autres ; une organisation générale de l'instruction publique, faisant distribuer par l'Etat la lumière morale à tous les citoyens.
A l'égard de l'éducation publique, Robespierre demandait plus encore. En rendant cette éducation primaire obligatoire pour toutes les familles, et en jetant dans le même moule toute la génération de cinq à douze ans, il établissait, à défaut du communisme des biens, le communisme des enfants et le communisme des idées. Il considérait le genre humain comme un père qui devait faire aux générations de la patrie le legs égal de toutes les pensées, de toutes les croyances, de toutes les opinions dont le temps l'avait lui-même enrichi. L'éducation pour la Convention était comme l'air que la société doit gratuitement à la respiration de tous les citoyens.
Le travail, selon cette théorie, devait faire partie de l'éducation. Les écoles étaient des ateliers. La culture des champs était le premier des travaux. Robespierre, ainsi que tous les législateurs de l'antiquité, considérait le travail appliqué à la terre comme le plus moral et le plus social des travaux de l'homme, parce qu'il nourrit plus directement le travailleur, qu'il crée moins de vices et moins de misère que le travail des manufactures. La discipline à laquelle cette éducation commune devait plier de bonne heure les enfants, était une habitude du joug des devoirs auxquels les citoyens sont plus tard assujettis. Cette discipline avait quelque chose de lacédéraonien. Elle rappelait les institutions de Fénelon dans sa république de Salente, et les plans de Jean-Jacques Rousseau dans son livre de VEmile.
Quant aux connaissances que la patrie devait à l'enfant, ces connaissances consistaient à ap-
DES GIRONDINS
prendre à lire, à écrire, à compter, à mesurer et à inculquer les principes de morale universelle passés dans la civilisation à l'état de dogmes, h enseigner les lois du pays, h orner la mémoire des récits de l'histoire des peuples, à développer dans l'esprit de l'enfant le sentiment du beau, si voisin du sentiment de la vei'tu, par la récitation des plus admirables fragments de philosophie, de poésie, d'éloquence, légués aux siècles par l'esprit humain.
Quant à la religion enfin, l'enfant, d'après ce système, devait en choisir une, lorsque cette éducation aurait suffisamment développé son intelligence et sa raison, afin que la religion ne fût pas dans l'homme une habitude irréfléchie de son enfance, mais un choix délibéré de l'être intelligent.
Robespierre, pour subvenir aux frais de ces établissements, à la nourriture des enfants, aux salaires des instituteurs et des institutrices, proposait une taxe proportionnelle, appelée taxe des enfants. Il demandait aussi une taxe des pauvres, au moyen de laquelle les communes entretiendaient les vieillards el les infirmes indigents. Le riche dépouillé graduellement de son superflu, le pauvre gratuitement élevé à l'instruction, à la faculté du travail, h la profession d'un métier; tout, dans ce plan de Robespierre, tendait évidemment à la communauté des biens et à l'égalité des conditions. C'était l'esprit du communisme primitif, idéal des premiers chrétiens redevenu l'idéal des philosophes.
Ce partage égal des lumières, des facultés et des dons de la nature est évidemment la tendance légitime du cœur humain. Les révélateurs, les poètes et les sages ont roulé éternellement cette pensée dans leur âme et l'ont perpétuellement montrée dans leur ciel, dans leurs rêves ou dans leurs lois, comme la perspective de l'humanité. C'est donc un instinct de la justice dans l'homme, par conséquent un plan divin que Dieu fait entrevoir à ses créatuies. Tout ce qui contrarie ce plan, c'est-à-dire tout ce qui tend à constituer des inégalités de lumières, de rang, de conditions, de fortune parmi les hommes, est impie. Tout ce qui tend à niveler graduellement ces inégalités, qui sont souvent des injustices, et à répartir le plus équitablement l'héritage commun entre tous les hommes, est divin. Toute politique peut être jugée à ce signe comme tout arbre est jugé à ses fruits: l'idéal n'est que la vérité à distance.
Mais plus un idéal est sublime, plus il est difficile à réaliser en institutions sur la terre. La difficulté jusqu'ici a été de concilier avec l'égalité des biens les inégalités de vertus, de facultés et de travail, qui difliérencient les
hommes entre eux. Entre l'homme actif et l'homme inerte, l'égalité de biens devient une injustice ; car l'un crée et l'autre dépense. Pour que cette communauté des biens soit juste, il faut supposer à tous les hommes la même conscience, la même application au travail, la même vertu. Cette supposition est une chimère. Or quel ordre social pourrait reposer solidement sur un tel mensonge ? De deux choses l'une. Ou bien, il faudrait que la société, partout présente et partout infaillible, pût contraindre chaque individu au même travail et à la même vertu ; mais alors que devient la liberté? La société n'est plus qu'un universel esclavage.
Ou bien il faudrait que la société distribuât de ses propres mains, tous les jours, à chacun selon ses œuvres, la part exactemeut proportionnée à l'œuvre et au service de chacun dans l'association générale. Mais alors quel sera le juge?
La sagesse humaine imparfaite a trouvé plus facile, plus sage et plus juste de dire à l'homme: t Sois toi-même ton propre juge, rétribue-toi toi-même par ta richesse ou par ta misère, s La société a institué la propriété, proclamé la lit berté du travail et légalisé la concurrence.
Mais la propriété instituée ne nourrit pas celui qui ne possède rien. Mais la liberté du travail ne donne pas les mêmes éléments de travail ;i celui qui n'a que ses bras et à celui qui possède des milliers d'arpents sur la surface du sol. Mais la concurrence n'est que le code de l'égoïsme, et la guerre à mort entre celui qui travaille et celui qui fait travailler, entre celui qui achète et celui qui vend, entre celui qui nage dans le superflu et celui qui a faim ! Iniquité de toutes parts! Incorrigibles inégalités de la nature et de la loi ! La sagesse du législateur paraît être de les pallier une à une, siècle par siècle, loi par loi. Celui qui veut tout corriger d'un coup brise tout. Le possible est la condition de la misérable sagesse humaine. Sans prétendre résoudre par une seule solution des iniquités complexes, corriger sans cesse, améliorer toujours, c'est la justice d'êtres imparfaits comme nous. Dans les dessins de Dieu, le temps paraît être un élément de la vérité elle-même; demander la vérité définitive à un seul jour, c'est demander à la nature des choses plus qu'elle ne peut donner. L'impatience crée des illusions et des ruines au lieu de vérités. Les déceptions sont des vérités cueillies avant le temps.
La vérité est évidemment la communauté chrétienne et philosophique des biens de la terre ; les déceptions, ce sont les violences et les systèmes par lesquels on a cru vainement
pouvoir établir cette vérité et l'organiser jusqu'ici. Le nivellement social, loi de justice, paraît être aussi logiquement le plan de la nature dans l'ordre politique, que le nivellement de ce globe dans l'ordre matériel. Les montagnes, comme l'ont cru quelques géologues, glisseront un jour dans les vallées, et les vallées deviendront plaines, par l'effet des vents, des eaux, des écroulements et des élévations successives. Ce nivellement en un moment .serait un cataclysme qui engloutirait tous les êtres vivant sur la surfac3 de ce globe : ce nivellement lent, gradué et insensible rétablira l'égalité de niveau et de fertilité sans écraser une fourmi. Découvrir la loi de Dieu dans les sociétés, et y conformer la loi du législateur, en ne devançant pas la vérité par la chimère et le temps par l'impatience, voilà la sagesse ; prendre le désir pour la réalisation et sacrifier à l'inconnu, voilà la folie ; s'irriter contre l'obstacle et contre la nature, et écraser des générations entières sous les débris d'institutions imparfaites, au lieu de les conduire en sûreté d'une société à une autre, voilà le crime !
Il y avait de ces trois choses dans l'âme de la Convention : un idéal vrai et pratiquement accessible ; deq chimères qui s'évanouissaient à l'application ; des excès de fureur qui voulaient arracher, par la torture, la réalisation d'un ordre de choses que la nature humaine ne contenait pas encore. De saints désirs, de
vaines utopies, d'atroces moyens, tels étaient les éléments dont se composait la politique sociale de cette Assemblée, placée entre deux civilisations, pour exterminer l'une et pour devancer l'autre. Robespierre personnifiait ces tendances plus qu'aucun de ses collègues. Ses plans, religieux dans le but, chimériques dans leurs dispositions, devenaient sanguinaires au moment où ils se brisaient contre les impossibilités de la pratique. La fureur du bien saisissait l'utopiste : la fureur du bien a les mêmes effets que la fureur du mal. Robespierre s'obstinait aux chimères comme aux vérités. Plus éclairé, il eût été plus patient. Sa colère naquit de ses déceptions. Il voulait être l'ouvrier d'une régénération sociale : la société résistait ; il prit le glaive et crut qu'il était permis à l'homme de se faire bourreau de Dieu. Il communiqua, moitié par fanatisme, moitié par terreur, son esprit aux Jacobins, au peuple, à la Convention. De là ce contraste d'une assemblée, s'appuyant d'une main sur le tribunal révolutionnaire et de l'autre écrivant une constitution qui rappelait les républiques pastorales de Platon ou de Télémaque, et qui respirait, dans toutes ses pages. Dieu, le peuple, la justice et l'humanité. Jamais il n'y eut tant de sang sur la vérité. L'œuvre de l'histoire est de laver ces taches, et de ne pas rejeter la justice sociale, parce que des flots de sang sont tombés sur les dogmes de la liberté, de la charité et de la raison.