‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 106 sur 179 · CHAPITRE lU · texte numérisé non relu

CHAPITRE lU

Dès que la presse eut mis ces lettres sous les yeux du public, rémotioD fut extrême. Encore un scandale ! c'était le mot que répétait chaque matin le lecteur assidu des feuilles publiques ; et, en effet, autant de jours, autant de révélations nouvelles.

Mais le crime trahi par la correspondance de M. le général de Cubiëres avait des proportions inaccoutumées. Les coupables dénoncés à la justice^ à Topinion, n'étaient plus des commis subalternes : des derniers degrés de la hiérarchie administrative l'accusation montait enfin jusqu'au degré suprême. Un membre du gouvernement était rais en cause comme ayant lui-même, dans son intérêt particulier, fait un abominable trafic de la signature officielle ;et l'accusateur, qui se déclarait complice, ce n'était pas un obscur traitant, c'était un ministre du 1°*^ mars. L'énormité du forfait étonna même les ennemis déclarés du gouvernement. Us avaient soupçonné jusqu'alors, sur de vagues rumeurs, que quelques-uns des plus hauts fonctionnaires de l'État n'étaient pas restés tout à fait étrangers aux pratiques de la corruption ; mais il ne s'agissait plus seulement ici de faiblesses, de complaisances coupables, ou même indirectement intéressées ; on leur montrait un ministre dressant et discutant lui-même le tarif de son infamie, pour ensuite en recueillir le prix de ses mains avides : c'étaient plus encore qu'ils n'avaient supposé.

L'agitation qui se manifesta dans le public ne fut peutêtre pas moins vive dans les cercles ministériels. On assiégeait M. Guizot, on l'interrogeait, on le pressait de se dégager de cette honteuse affaire, en livrant les coupables, s'il y en avait. L'éclat était produit ; il était difficile d'ajouter au scandale : on pouvait espérer, au contraire, que, devant

la justice^ les accusations se réduiraient à de simples calomnies. Et quel serait alors le calomniateur? Un ministre du l"*' mars, un ami constant de M. Thiers. Le tumulte qu'aurait provoqué ce déplorable incident pouvait donc se terminer par des sifflets très-désagréables aux oreilles de Topposition.

Voilà ce qu'on disait à H. Guizot. Celui-ci jugeait le cas fort grave, et ne savait trop comment réparer les brèches faites à la considération du cabinet. Ignorait-il encore ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans les épîtres indiscrètes de M. de Cubières ? On ne le suppose pas ; mais peu charitable envers son prochain, mauvais gardien de son bonneur et faisant médiocre état de l'honneur d'autrui, il se laissait volontiers persuader qu'il fallait aller au-devant des commentaires de Topinion en prenant sur-le-champ une résolution énergique. Si fâcheuses que pussent être pour quelques personnes les conséquences d'un débat judiciaire, la justice devait être saisie : telle fut, dans le conseil des ministres, l'avis de M. Guizot. Le roi ne l'approuvait pas, pensant que des soupçons, si loin qu'on les pousse, ont toujours moins de gravité que des faits attestés et vérifiés dans une enquête publique. Mais bientôt il ne fut plus permis de reculer devant les suites de cette enquête. On apprit, en effets que plusieurs membres de la majorité se proposaient de porter l'affaire à la tribune, et d'appeler le jour dans ces ténèbres où Ton croyait trouver un refuge contre les clameurs des partis. Il fut alors décidé que le ministre des travaux publics répondrait à ces interpellations en annonçant une poursuite.

Les lettres de M. de Cubières avaient été publiées dans les journaux du 2 mai ; le 3, à l'ouverture de la séance.

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