‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 18 sur 179 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Mécontentements du cabinet anglais à l'issue de la guerre du Maroc. — Langage hautin de lord Aberdeen. — Alarmes du comte de Jarnac. «- Concessions faites à Priichard. — Traité avec le Maroc. — Protestations du prince de Joinville, mécontentement du marécba! Bugeaud, indignation du public. — Visite de Lonis-Pbilippe à la reine d'An* gleterre. — Reprise de la question des dotations. — Répugnances de M. Guizot. — Complots des familiers du Château contre le ministère. — Ouverture de la session. — Discussion de l'adresse. — Le Oroit de visite, le Maroc, Tahiti. — Les Pritchardistes.

Si les seuls préparatifs de la gueriô contre le Maroc avaient excité au plus haut point les méfiances et les ressentiments du cabinet britannique, ce fut bien pis encore lorsque les hostilités furent engagées et inaugurées par d'éclatantes victoires. On ne pouvait néanmoins faire de reproches à la France pour avoir fait justice des outrages d*un roi barbare. Toute réclamation sur les afi'aires du Maroc edt été inadmissible. Mais il restait à TAngleterre un autre prétexte pour faire valoir ses mécontentements. L'affaire Pritchard, demeurée en suspens, fut réveillée avec une nouvelle acrimonie et de plus vives exigences. En humiliant la France, Tahiti pouvait faire compensation avec m. i

fO HISTOIRE DE HUIT ANS.

Tanger; etTattitude menaçante de TAngleterre devait assurer au Maroc des conditions plus avantageuses, et diminuer le fruit des victoires.

Dès lors, le dépit se manifesta avec d'autant plus de force qu'il était en même temps une manœuvre. Lord Aterdeen se montra tout prêt à une rupture, et fit étalage de ses ressentiments auprès de M. le comte de Jarnac qui, en ce moment, représentait à Londres le cabinet français. Celui-ci donna dans le piège, écrivit à M. Guizot des lettres pleines d'alarmes, fit un effrayant tableau des agitations du peuple anglais, de l'indignation des ministres et de leur résolution bien arrêtée de pousser les choses à l'extrême. « Depuis y> plusieurs jours, écrit-il dans une lettre en date du. » 2S août, lord Àberdeen tient entre les mains la minute » d'une dépêche préparée par lui-même, et qui annonce- » rait à lord Cowley la résolution de renvoyer à tout ha- » sard M. Pritchard à Tahiti, sur un vaisseau anglais. »

On lit dans la même dépêche : « La nouvelle de l'attaque )) de Tanger et du départ de l'escadre pour Mogador a pro- » duit à Londres une sensation d'autant plus vive, que l'on » s'était plu h compter, d'après les nouvelles antérieures, » sur une solution pacifique de nos différends avec le » Maroc. »

Le 28 août, les dépêches trahissent encore plus d'effroi. « A la nouvelle de la destruction de Mogador et de l'occu- » pation de l'île qui enferme le port, une impression plus » alarmante s'est répandue. » Puis, confondant par faî* blesse deux questions que les Anglais mettaient ensemble par calcul, celles de Tahiti et du Maroc, le comte de Jarnac ajoute qu*une lutte est à la veille de devenir inévitable, « Votre Excellence aura elle-même remarqué, dit-il, que

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» le rappel de lord Cowley a été formellement indiqué, » sinon réclamé ces jours-ci, par le principal organe de » Topinion publique. »

H. Guizot n*âvait pas besoin d'être encouragé par la voix d*une prudence exagérée. Les terreurs de son subordonné étaient trop bien d'accord avec les siennes pour ne pas faire effet. Déjà M. de Jarnac avait indiqué un moyen de conciliation propre à désarmer le gouvernement anglais. « D'après quelques paroles de lord Aberdeen, écrivait- » il dans une dépêche du 10 août, j*ai cru remarquer chez » lui la pensée qu'une compensation pécuniaire allouée à » M. Prilchard pourrait être accueillie par le gouvernement » anglais, et contribuer essentiellement à raccommodement ji du différend. »

M. Guizot ne laisse pas tomber cette précieuse ouverture. Il répond le 15 août : a Quant à Tidée que vous avez cru » entrevoir dans l'esprit de lord Aberdeen, d'une indem- » nité à allouer à M. Pritchard pour les mauvais traitements » qu'il a subis et pour les pertes qu'ils peuvent lui avoir » causées, tenez-vous dans une réserve qui nous laisse toute » notre liberté. Il ne faut ni se presser d'accueillir cette » indication, qui a besoin d'être mûrement examinée, ni » la repousser absolument ; car elle pourrait nous fournir un » moyen de solution pour une question qui devient bien » délicate et bien grave. »

Hais dans l'intervalle étaient survenues les nouvelles de Tanger et de Hogador. M. de Jarnac voit grossir l'orage : ses craintes redoublent ; et il écrit qu'une indemnité pécuniaire n'est pas suffisante ; il faut encore des paroles de regret, en un mot, des excuses officielles.

« J'ai lieu de croire, monsieur le ministre, qu'une sim-

» pie compensation pécuniaire offerte pour les dommages » et pour les souffrances qu'a pu éprouver M. Pritchard, » mais qui eût laissé encore le gouvernement du roi et la » France solidaires de tous les procédés dont il a été l'objet, » n'eût pu être considérée en Angleterre comme une solu- » tion suffisante. Mais si quelques-unes des simples exprès- » sions d'improbation et de regret que Votre Excellence » m'a dès le principe adressées, étaient officiellement corn- » muniquées au gouvernement britannique, au nom du gou- » vernement du roi, peut-être la proposition simultanée » d'une indemnité pourrait-elle être présentée par lord Aber- » deen au conseil comme une transaction satisfaisante pour ï) les amours-propres si fatalement engagés de part ei d'autre » dans celte question ^ »

Ce fut un malheur sans doute pour le ministre des affaires étrangères d'avoir à Londres un agent qui se laissait si facilement effrayer par les menaces du cabinet britannique. M. Guizot avait besoin qu'on relevât son énergie, on faisait appel à sa prudence : au lieu d'invoquer le bon droit, on grossissait les périls. Mais il aurait dû puiser le sentiment de la dignité nationale, sinon en lui-même, au moins dans le cri de l'opinion publique, dans les réclamations de la presse» dans la conscience générale, qui comprenait bien qu'absoudre Pritchard, c'était condamner nos officiers. D'un autre côté» Louis-Philippe voulait en finir à tout prix avec ce qu'il appelait les « tristes bêtises de Tahiti ; » Louis-Philippe redoutait plus que toutes choses une rupture avec l'Angleterre. Le roi et le ministre furent facilement d'accord. Les instructions de M. de Jarnac furent suivies de point en point. On fit des excuses ; on offrit de l'argent,

* Dépêche du 28 août.

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