CHAPITRE tl
C'était l'argument ordinaire des légitimistes, depuis qu'ils étaient les plus faibles. Quant aux radicaux, ils ne prirent point part à la discussion. Partisans de la liberté en toutes choses, ils ne voulaient pas attaquer le principe d'association, même chez leurs adversaires ; mais sachant tous les périls qu'entraînait la tolérance pour les jésuites, ils ne voulaient pas défendre, au nom de la liberté, les plus grands ennemis que la liberté pût craindre.
La discussion parlementaire se termina par un ordre du jour proposé par M. Thiers lui-même, en ces termes . « La chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de TÉtat, passe à Tordre du jour. »
Une immense majorité accueillit cette proposition. Les jésuites étaient déjà si puissants, qu'en invoquant la loi, la chambre pensait faire acte de courage.
C'était pour le gouvernement un embarras. L'Église faisait peur aux uns, elle avait la sympathie des autres, et TËglise se faisait volontiers solidaire des jésuites. Cependant la décision de la chambre et la pression de l'opinion publique contraignaient d'agir. Le gouvernement reconnaissait bien qu'il avait légalement entre les mains les armes temporelles : mais s'il en usait tout d'abord, le clergé pouvait prendre l'affaire des jésuites pour sa propre affaire ; il s^agissait d'une lutte contre le pouvoir spirituel, ou contre une partie du pouvoir spirituel. Le ministère jugea prudent de faire intervenir d'abord le pouvoir spirituel supérieur, et d'avoir Tappui de Rome.
Un membre du conseil royal de l'instruction publique, M. Rossi, fut député auprès du pape pour réclamer du Saint-Siège la clôture des établissements des jésuites ei
France, des chapelles et des noviciats, et la dispersion de ceux des membres de Tordre qui s'étaient réunis pour vivre en commun. Il avait, en outre, mission de demander que ceux d'entre eux qui voudraient continuer à résider individuellement dans le royaume, rentrassent dans la catégorie du clergé ordinaire, et fussent soumis à l'autorité des évêques et des curés.
Cette négociation rencontra d'abord de sérieuses difficultés. La cour de Rome n'osait, par un refus d'intervention, accroître les embarras du cabinet des Tuileries; il lui coûtait, d'un autre côté, de dissoudre une milice entreprenante, qui était pour l'Église un surcroît de puissance et un grand moyen de domination. Aussi les premières réponses ne furent-elles que des subterfuges. La congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires fut réunie le 24 juin, pour arrêter la réponse à faire aux ouvertures de l'envoyé extrordinaire du roi des Français. Elle décida à l'unanimité que le Saint-Siège ne pouvait ni ne devait prendre aucune part à des mesures qui concernaient les droits constitutionnels de citoyens français.
Cette décision laissait au gouvernement français toutes les difficultés de la situation. Ce n'était pas même une réponse, car on interrogeait le pouvoir spirituel, et il répondait par un lieu commun constitutionnel.
M. Rossi s'adressa directement au pape, lui fit connaître l'état des esprits en France, lui signala les périls d'une lutte qui ne pouvait manquer de s'engager et dans laquelle serait peut-être compromis le clergé tout entier. Grégoire XVI se rendit à ces arguments, et entra en négociations avec le père Roothaan ; car le pape lui-même était contraint de ménager cet ordre formidable ; et bientôt les jésuites de France re-