‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 39 sur 179 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

la corvée depuis sept ans, et que les maîtres cachaient cette paternelle mesure pour continuer leurs vexations. Les pauvres ignorants ajoutaient foi à ces impostures, et maudissaient leurs seigneurs en bénissant le gouvernement. On leur disait encore que leurs maîtres avaient résolu de les exterminer, pour faire venir ensuite d'autres cultivateur^ plus soumis à leurs volontés. De nombreux émissaires du gouvernement répandaient ces bruits avec mystère, et frappaient de terreur les imaginations faibles et crédules. Souvent on voyait un homme à cheval s'arrêter devant les cabarets, et dire à la foule assemblée : « Pauvres gens, le « malheur vous menace ; la mort vous attend ! » Et disparaissant avec rapidité, il les laissait livrés à de folles terreurs. Ces bruits prirent une telle consistance, et les appréhensions devinrent si profondes, que durant quelques mois, au plus fort de rhiver, des populations entières, n'osant entrer dans les chaumières, allaient camper dans les bois, cou»chaient dans les fossés et sur les grandes routes, répétant à leur tour avec une naïve conviction « que d'un moment à » l'autre, les seigneurs viendraient les massacrer eux et « leurs enfants. »

Les employés autrichiens avaient pour complices de leur œuvre ténébreuse deux espèces d'agents également dévoués à l'Autriche, les soldats en congé et les juifs.

Le recrutement se faisant non par la voie du sort, mais d'après la volonté du maître, celui-ci se débarrassait ordinairement des plus mauvais sujets. Le temps du service révolu, ces soldats, après un rude apprentissage sous le bâton du caporal autrichien, revenaient dans leurs foyers plus corrompus qu'auparavant, et le cœur plein de rancunes contre leurs anciens maîtres. Ils ne dépandaient plus d'ail-

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leurs des propriétaires, mais restaient à la disposition du gouvernement.

Vers la fin de 4848, on en licencia 8,000, et on les répandît dans toute la Gallicîe, en leur donnant pour mission de surveiller les nobles, et de suivre tous leurs mouvements. En cas d'insurrection, ils étaient autorisés à les saisir et h les livrer morts ou vifs aux autorités du cercle. Les soldats libérés saisirent avec empressement cette occasion de témoigner leur zèle au gouvernement et surtout de se venger de propriétaires redoutés et détestés.

On avait excité les paysans contre les nobles ; il restait encore à les détacher du clergé. Car, en cas d'insurrection, on pouvait craindre que les prêtres, soutenant les nobles et prêchant la cause nationale, n'exerçassent une influence dangereuse sur les paysans, naturellement pieux et pénétrés de respect pour l'autorité de l'Église.

Deux hommes s'attachèrent à combattre cette influence : Breindl de Wallerstern, staroste du cercle de Tarnow, et Luxembourg, riche israélite. Breindl, homme borné, n'ayant que Tintelligence du mal, animé d'une haine violente contre la noblesse polonaise, était le type véritable de l'employé autrichien : insolent et cruel, lâche et rusé, rampant et oppresseur. Son idée dominante était de dénationaliser la Pologne ; il disait souvent que les employés et les paysans suffiraient pour peupler la Gallicie, et qu'il fallait détruire la classe intermédiaire des propriétaires. Il crut l'occasion venue de mettre ses projets à exécution.

De concert avec Luxembourg, il imagina d'employer les cabaretiers juifs comme auxiliaires des urlopniU (soldats libérés). .

En Pologne, où les classes populaires ont de tout temps

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fait un usage infimodéré de la boisson, les Juifs qui ont le monopole des eaux-de-vie, exercent une influence inévitable sur le paysan, dont la seule jouissance est d* aller au cabaret dès qu'il a un moment de liberté. Cependant depuis quelque temps, les seigneurs et les prêtres avaient organisé des sociétés de tempérance pour détourner les malheureux cultivateurs de leurs funestes habitudes. Les juifs voyaient diminuer leurs recettes, et les fureurs de l'avarice étaient venues se joindre chez eux aux haines de religion. Ils étaient dans ces dispositions, lorsque Luxembourg fit répandre parmi eux, par l'entremise de leurs rabbins, des instructions secrètes rédigées par lui et Breindl. Ces instructions les engageaient à réunir tous leurs efforts pouragir surles paysans et les animer contre les prêtres. Les juifs s'empressèreni d'entrer dans le complot ; leur commerce devait y gagner ainsi que leur fanatisme.

Dans tous les cabarets du cercle, commencèrent bientôt à «e répéter les rumeurs menaçantes qu'avaient propagées les employés et les urlopniki. On y ajoutait des accusations contre le clergé. « Les prêtres, disaient les juifs aux pay- « sans, s'entendent avec les propriétaires contre vous, et « dans ce but ils ont organisé des sociétés secrètes de tem- « pérance, exigeant de vous des serments qu'ils tourneront « contre vous, au profil des seigneurs, tant que ceux-ci « voudront vous imposer un travail injuste. Car il est re- « connu que le paysan qui a bu devient courageux et bon « à se défendre ; tandis que la sobriété l'affaiblit, le rend H timide et craintif devant son maître. Aussi espèrent-ils « s'emparer de vous plus facilement, qmnA le jour des mas- M sacres sera venu. »

Le paysan n'était que trop facileroenti^ nposéà écouter

les leçons du juif» et se livrait à de nouveaux excès qui troublaient sa raison et ajoutaient à sa misère. Les frayeurs aussi redoublaient, et ne sachant à qui se fier, beaucoup de ces malheureux ne pouvant croire encore que les nobles et les prêtres eussent conjuré leur perte, se portaient en foule devant les commissaires autrichiens qui faisaient des tournées dans les divers districts, et les suppliaient de dire ce que signifiaient toutes ces rumeurs menaçantes. Ceux-ci entretenaient la terreur et le désordre en confirmant toutes les nouvelles répandues par les juifs. Ils enjoignaient aux paysans : <c de bien se tenir sur leurs gardes, de former des « patrouilles de nuit, pour éviter toute surprise, et de ne « point craindre d'opposer la violence à la violence, au « premier mouvement agressif des seigneurs. » C'est ainsi que les agents autrichiens allaient partout donnant des leçons de meurtre.

Pendant que TAutriche combinait avec une si savante atrocité ses projets de destruction, les nobles infortunés qui méditaient une insurrection, faisaient leurs préparatifs avec la plus insouciante imprudence. Le plan de Tentreprise était gigantesque, les moyens misérables. Comme première mesure, ils devaient s'emparer par un coup de main de k ville de Tarnow, et y établir un gouvernement national provisoire qui servit de point central de ralliement aux autres provinces soulevées à leur exemple. Ils comptaient sur le patriotisme des habitants, sur la jeunesse des écoles, sur la classe des bourgeois, des artisans, des ouvriers et sur la population des villages. Dans leur aveuglement, ils ne savaient rien de ce qui se passait dans les campagnes. Quand ils parlaient de prendre Tarnow, ils n'étaient pas deux cents conjurés, et la garnison comptait deux mille sol-

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