‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 41 sur 179 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans la plupart des villages, le signal du massacre se donnait par un homme inconnu, arrivant à cheval et annonçant rapproche des nobles à la tête de bandes armées. Il criait aux paysans : « A quelques lieues d'ici, on égorge vos frères, levez-vous et marchez. » Tous alors partaient en masse, se jetaient sur les châteaux voisins, et en massacraient les habitants surpris et sans défense.

Parmi les égorgeurs, on voyait aussi des employés autrichiens, appartenant au fisc et à l'octroi, âpres au meurtre et au pillage, et conservant même, au milieu de leurs excès, les bonnets d'uniforme qui les faisaient reconnaître.

Nous ne pouvons retracer toutes les scènes sauvages qu'éclairèrent ces jours de fureur. Quelques exemples suffiront,

Kolarski, propriétaire d'OIasna, était renommé par une vie de bienfaits : on l'appelait le roi des paysans. Apprenant que des bandes nombreuses se formaient aux environs de son habitation, et s'armaient sous prétexte de se défendre contre les agressions des nobles, il crut pouvoir ramener par la persuasion ces hommes égarés, et alla se présenter aux paysans réunis dans un cabaret voisin, seul avec son mandataire, sans défiance et sans armes. Pendant qu'il leur faisait entendre de paternelles exhortations, l'un d'eux courut à Tarnow avertir Breindl que Kotarski cherchait à soulever le peuple, et qu'il s'avançait déjà sur Tarnow à la tête de quelques milliers d'hommes. Le staroste, épouvanté^ ou feignant de l'être, promit 1,000 florins à qui rapporterait la tête de Kotarski.

Durant ces entrefaites, ce prétendu rebelle était saisi par ses propres paysans et jeté dans une charrette avec son mandataire. En passant devant l'église, il demanda à se

8B ntSTOIRE DE HUIT ANS.

confesser, et le curé s'avança tenant dans ses mains le Saint-Sacrement» lorsqu'un groupe de soldats libérés se précipita en criant au prêtre : «i Va- t'en, il n'y a plus de Dieu. » Les paysans, moins féroces, intervinrent et laissé* rent administrer le viatique, mais ne purent empêcher îes soldats de jeter le curé dans la charrette à côté des deux autres victimes. On les dirigeait sur Tarnow , au milieu d'imprécations et de chants sauvages, lorsque des soldats de Breindl accoururent en criant : m Tuez cet animal, « 1,000 florins sont le prix de sa tête ; donnez seulement sa a tête. » On renversa la charrette, et les deux malheureux furent assommés à coups de fléaux. Le curé, cruellement frappé, fut sauvé par l'intervention de quelques femmes du peuple.

Horodynski avait été caché dans un cofi're-fort par sa femme ; celle-ci voyant que les paysans qui pillaient tout, approchaient de ce meuble, les supplie, au nom de Dieu, d'épargner son mari et de le conduire en lieu sûr. Us le promirent ; et faisant semblant de vouloir le préserver, ils l'enveloppèrent dans la paille et le mirent sur une charrette, à laquelle ils attelèrent la malheureuse femme, en lui disant : « Puisque tu nous as demandé de le cacher, traînele ! » La malheureuse expira de fatigue, et Horodynski périt sous les coups.

La mort de Broniewski ne fut pas moins affreuse. On lui coupa la langue, les oreilles, le nez, tous les doigts des mains, et on lui creva les yeux avant de lui donner la mort. Sa femme fut obligée d'assister à ce spectacle. Le régisseur de sa maison eut toute la peau du crâne enlevée avant d'obtenir la mort. Quatorze personnes périrent ainsi à Zgorska. A Zarow, vingt-trois victimes succombèrent sous les

CSAPITRE IH. S7

coups des assassins. A Niedzwiadka, domaine de M*"*" Przyremska, toute une noce qui se rendait à Téglise fut massacrée. Dans le château de M. Bzoski, on s* était réuni pour un enterrement: à mesure que les conviés arrivaient, des bandes de paysans, qui les guettaient , les arrachaient de leurs voitures, et massacraient tout, maîtres et domestiques.

Sur certains points de la contrée, une cloche d'appel sonnait l'heure des massacres ; ailleurs , c'était dans les cabarets des juifs que se donnait le signal. Les paysans s'écriaient partout : « On nous a donné trois jours de liberté et de pillage. i> Et comme si la connivence des autorités n'était pas suffisamment établie par les faits, il se fit un marché public de têtes et de cadavres entre les starostes et les égorgeurs. Les paysans étaient habitués à porter aux préfectures les loups qu'ils tuaient pour avoir une récompense ; pendant trois jours, ils cherchèrent de même le% cadavres de leurs seigneurs, et recevaient à la porte de la préfecture 10 florins (25 francs) par tête de victime. Après avoir reçu le prix du sang, les assassins, debout sur leurs chariots comme les triomphateurs antiques , traversaient la ville pour aller déposer les cadavres nus et sanglants dans les cimetières oii on les entassait pëie-niêle. Cent cinquante morts furent enterrés à Tarnow, et chaque cimetière avait son contingent de victimes.

Le montant de la prime variait selon les localités, mais Breindl dépassait les autres starostes en générosité. Aussi était-ce à Tarnow de préférence qu'on amenait les victimes. M. Lipowski, propriétaire du cercle de Bochnia, avait été saisi par des paysans qui le dirigèrent sur Tarnow. Il leur demanda pourquoi ils ne le conduisaient pas à Bochnia, qui

se trouvait dans le voisinage. c( Parce que, lui répondirent- « ils, il y a là un mauvais chien d'Allemand qui donne peu « pour les Polonais. »

Parfois il arrivait que les paysans trafiquaient entre eux de leurs prisonniers, les échangeaient, les cédaient pour quelques pintes d'eau-de-vie. Un de ces brigands amena à Jasiel le juge de Polanok, et on ne lui en donna que trois florins. Mécontent de cette modique paie, il se mit à crier à haute voix : « Rendez-moi plutôt mon Polonais, j'en tirerai meilleur profit ailleurs. »

Au milieu de ces sanglantes orgies, un nom désormais inséparable de celui de Meiternich acquit une cruelle et infâme célébrité. Jacques Szela, né en 1796 au village de Smarzawa, dans le cercle de Tarnow, sur les domaines de la famille Bogusz, avait dès son enfance montré les dispositions les plus perverses. L'habitude invétérée de l'ivresse et du vol l'avait fait à plusieurs reprises condamner en police correctionnelle. Désigné comme soldat en 1818 , pour échapper au service militaire, il se coupa deux doigts de la main gauche et revint à la maison paternelle, qu'il remplit de querelles et de désordres. Forcé enfin de plier devant l'autorité d'un père justement irrité, il mit le feu à la maison, et se sauva dans le fond des Karpathes, où il se fit contrebandier.

Deux ans après, son père mourut, et Jacques Szela rentra dans son village, mais ne put longtemps vivre en paix avec son frère et sa belle-mère. Privé d'asile une seconde fois, il eut recours à ses seigneurs, les Bogusz, qui l'accueillirent avec compassion et fournirent à ses besoins ; il se maria au commencement de 1830.

Mais le travail lui pesait. Après la révolution du 29 no-

Page 1