CHAPITRE IX
tioD par la création d’une commission de contrôle, lorsque, le 1er août 1815, un immense incendie éclata en plein jour dans notre plus grand port de construction. Le Mourillon, second arsenal de Toulon, construit à l’est de la ville, au pied de la presqu’île Lamalgue, prit feu tout à coup sur plusieurs points à la fois, et, malgré les efforts réunis de la garnison et des habitants, des richesses immenses disparurent en quelques instants. L’heure de l’incendie, l'inutilité des recherches pour en découvrir les auteurs, l’opportunité de ce désastre pour couvrir d’un voile de feu de coupables manœuvres, tout fit croire à un crime concerté. On ne sait encore si les soupçons furent injustes; au moins ils furent bien excusables en présence d’un événement qui venait tellement à propos.
Les pertes s’élevèrent à trois millions.
Le contrôle, néanmoins, se poursuivit sur d’autres points et amena la découverte des plus scandaleuses dilapidations, surtout dans la direction des subsistances du port de Rocheor t. Ces dilapidations portaient sur toutes les branches du service, sur les blés, les farines, les vins, les salaisons, le combustible. Pour les blés et les farines, la direction des vivres donnait à des meuniers des blés de première qualité, qu’ils devaient moudre et rendre en farines. Les meuniers rapportaient des farines de blés de basse qualité et meme de légumes secs. L’enquête prouva que le mélange des substances étrangères avait été porté jusqu’à 38 pour 100. Ces immenses déchets faisaient des bénéfices partagés entre les employés et les spéculateurs, ligués en même temps contre le trésor public et la santé de nos marins. Pour les vins, on consommait les soustractions en simulant des déchets ou en portant comme avariés ou jetés à la mer des ni. 15
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liquides conservés en magasin. Pour le combustible, la mauvaise foi spéculait sur la différence entre les fagots secs et les fagots verts. L’enquête constatait la soustraction d’une valeur de près de 4,000 francs de bois en nne seule fois. Pour les salaisons, c’était un véritable pillage ; supérieurs et ouvriers détournaient à l’envi. L’exemple donné par les chefs était merveilleusement imité.
De si criants abus exigeaient une répression d’autant plus sévère, que l’administration centrale avait trop longtemps fermé les yeux. Les coupables furent renvoyés devant la cour d’assises de Poitiers, où le public indigné fut initié à tous les détails des vols organisés par les fonctionnaires public. Il s’en rencontra cependant quelquesuns dont la probité faisait contraste. On remarqua la déposition de M. Sanson, contrôleur de la marine, qui avait vainement lutté contre les spoliateurs. 11 déclara que toutes les représentations adressées au ministre et au préfet maritime avaient été inutiles. « J’avais épuisé, dit-il, « mes moyens de répression ; je m’étais adressé à l’autorité « locale ; il ne me restait plus qu’à recourir à la justice. » M. Lesson, pharmacien en chef du port de Rochetert, disait dans sa déposition : « À Toulon, à Brest, à ftoche- « fort, les exemples ne sont pas rares d’employés au traite- » ment de 2 ou 3,000 francs, qui ont, en une vingtaine « d’années, amassé des fortunes de 2 à 300,000 francs. » Cet aveu donnait la mesure, non-seulement de l’étendue des dilapidations, mais aussi de leur durée. La corruption administrative était dans ces régions un état normal; les hommes comme MM. Sanson et Lesson semblaient de? anomalies .
Une justice tardive frappa quelques-uns des coupables
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employés de Roche fort ; le directeur des subsistances s’était soustrait aux poursuites par le suicide. Mais l'indignation publique ne trouvait qu'une médiocre satisfaction dans le châtiment de quelques subordonnés, qui avaient pour excuse la tradition et l’exemple. Le mal remontait plus haut et plus loin; et l’on restait épouvanté de cette longue impunité de la corruption, devant nécessairement survivre aux arrêts d’une justice impuissante, qui venait d’atteindre quelques individus dans une multitude de coupables.
Ce fait, d’ailleurs, réveillait le souvenir de dilapidations semblables qui avaient eu lieu récemment dans l’administration de la guerre , comme si chaque ministère devait apporter son contingent de scandales.
Bénier, directeur, pour le compte de l'Étal, de la Manutention générale des Vivres, meurt le 31 mai 1843, et, à sa mort, on découvre dans les magasins de Paris un déficit de 14,000 quintaux métriques de blé, équivalant à une somme de 400,000 francs. Le coupable faisait des spéculations avec l’argent de l’État. De plus, le blé restant en magasin était de si mauvaise qualité, que le successeur de Bénier constata par procès-verbal l’impossibilité de le faire servir sans nuire à la santé des soldats. Ce qui ajoutait à la gravité des faits, c’est que, contre toutes les règles administratives, le comptable Bénier avait été exempté de fournir un cautionnement. Cette coupable tolérance n’était pas le seul reproche qu’eût à subir l’administration supérieure ; elle semblait avoir volontairement fermé les yeux, même lorsqu’elle était avertie. En 1836, un chef de bureau nommé Tessier examina les comptes de Bénier, y rencontra des désordres flagrants, les signala dans un rapport
motivé. Mais les chefs de l’administration sont les amis de Bénier : on ordonne une enquête; le chef de bureau, Tessier, est traité de calomniateur, et révoqué de ses fonctions; il meurt de chagrin. Dès lors, chacun est averti de ce qu’il en coûte à protéger les intérêts de l’État. Bénier peut continuer impunément ses coupables trafics. A sa mort seulement la vérité se fait jour. Et même alors les chefs de l’administration tentent de jeter un voile complaisant sur les faits criminels. Il est d'habitude, à la fin de chaque trimestre, en rectifiant les comptes des fournisseurs, de leur allouer une certaine somme pour déchets. Mais les règlements en fixent la quantité, et, dans aucun cas, on n’empiète d’un trimestre sur l’autre. Or, les protecteurs de la mémoire de Bénier, tout-puissants dans les bureaux, proposèrent, dans un rapport au ministre, de faire remonter le compte de ses déchets jusqu’en 1830, de sorte que le déficit eût été entièrement dissimulé à l'aide de ces fictions rétrospectives. Ainsi l’affaire eût été sans doute étouffée, si elle n’avait été signalée à la tribune. Le o juin 1846, M. Lanjuinais dénonça et le crime et les manœuvres employées pour le dissimuler. La chambre, indignée, ordonna une enquête.
L’enquête, il est vrai, n’eut pas d'autre effet que de faire mettre à la réforme deux intendants militaires, comme coupables de défaut de surveillance ; mais l’impression produite par ces révélations successives affaiblissait le gouvernement dans son autorité morale, et fournissait d’invincibles arguments aux partisans des réformes. L’opposition n’avait plus besoin d’élever la voix; la question était portée devant les cours d’assises.
A peine le procès de Rocbefort était-il terminé, qu’un