CHAPITRE XI
{'Italie, le Piémont, la Suisse, agités* transportés par le divin souffle de la liberté, envoyant des défis à l’absolutisme et se préparant à tout braver, même la défaite, les sanglants revers et les vengeances souvent plus cruelles du vainqueur, pour témoigner combien la servitude est odieuse! M. Barrot fit à grands traits ce triste tableau. Inspiré par le sujet et légèrement ému par ces injures avec lesquelles on se flattait peutêtre d'ébranler son courage, il fut éloquent.
Le banquet de Saint - Quentin n’eut pas moins d’influence que celui du Château-Rouge. C’était beaucoup de tenter l’entreprise ; mais il n’importait pas moins d’y persévérer. Une nation dont les satisfactions matérielles ont engourdi l’intelligence, ne se réveille pas au premier discours que lui tiennent quelques hommes généreux. La propagande réformiste avait eu dès l’abord un succès incontesté dans la classe moyenne, déjà préparée par la lecture des journaux quotidiens à reconnaître les vices de la législation électorale. Mais pour que l’agitation devint populaire, il fallait de nombreuses assemblées, en des lieux divers. Au banquet de Saint-Quentin, on comptait quarante maires des campagnes voisines et un grand nombre de conseillers d’arrondissement. Ainsi le mouvement gagnait enfin ces populations rurales qui sont toujours les plus rebelles au progrès.
C’était un avertissement pour le pouvoir. Loin d’en profiter, il adressa deux nouveaux défis à l'opinion. L’Algérie avait toujours été, pour le gouvernement, un grand embarras. L’expérience des administrateurs, des généraux les plus renommés, y avait subi les plus difficiles épreuves; e», après de long efforts, d’immenses sacrifices, on n’y jouissait pas encore d’une paix assurée. M. le maréchal Bu-
geaud s'étant démis des fonctions de gouverneur général, il fallut le remplacer. On le remplaça par le duc d’Aumale, un jeune homme de vingt-cinq ans, qui n’avait d’autres titres que son nom. Cela pouvait être, pour répéter un mot célèbre, conforme aux traditions de l’ancienne monarchie; mais la révolution de juillet n’avait pas été faite pour restaurer ces traditions, et l’on ne manqua pas de le rappeler. Le maréchal Soult signa cette nomination à contrecœur, et déposa son portefeuille entre les mains du roi. 11 n’était pas difficile de lui donner un successeur à l’hôtel de la rue Saint-Dominique ; il y avait longtemps déjà que le vieux maréchal n’administrait plus son département. Mais sa retraite faisait une autre vacance ; le conseil des ministres n’avait plus de président. Le roi pouvait, profitant de cette circontance, modifier le cabinet, sans paraître céder aux exigences de l’opposition. 11 préféra la braver, en donnant la présidence du conseil à M. Guizot. Mais telle était l’effervescence des esprits, que ce choix ne déplut à personne, si ce n’est aux conservateurs progressistese. Le National l'annonça dans ces termes : « 11 se rencontre des « gens qui jugent les choses par les étiquettes qu’on leur « donne. Eh bien! pour ces gens, le nom de M. Guizot « sera certainement plus significatif que celui de M. Soult. « Ce nom, qui doit son premier lustre au voyage de Gand, « sera mieux porté que tout autre par un cabinet qui a « pour principe, pour règle , de résoudre toute question « nouvelle par une nouvelle trahison. Nul autre n’est, « d’ailleurs, aussi impopulaire; il était adopté déjà, dans « le pays , comme l’expression symbolique de cette école « perverse qui ne croit ni à la liberté, ni à la patrie. » En conséquence, le National se déclarait à son tour satisfait.