CHAPITRE XIII
Lettre du prince de Joinville au duc de Nemours. — Situation du pajs et [du gouvernement dans les derniers mois de 1817. — Elections de MM. Osmont, Baroche, Pagès, Daudé, candidats de l'opposition. — Election des candidats ans fonctions de maire et d'adjoints par le deuxième arrondissement de Paris. — Attitude des députés au moment de l'ouverture des chambres. — Discours du trône : les passions ennemies ou aveugles. — Mort de Mm* Adélaïde. — Abd el- Kader établi sur les frontières du Maroc et menaçant l’empereur. — 11 est poursuivi et se retire sur Malnuïa. — Le général Lamoricière fait garder tous les chemins. — Soumission d'Abd-el-Kader. — Il est conduit à Toulon. — La commission de l’adresse. — Atfaire Petit.
Le prince de Joinville écrivait de Spezzia, le 7 novembre, au duc de Nemours : « Je t’écris un mot, parce que je suis troublé par tous les événements que je vois s’accumuler de tous côtés. Je commence à m’alarmer sérieusement... La mort de Bresson m’a funesté... Bresson n’était pas malade ; il a exécuté son plan avec le sang-froid d’un homme résolu. J’ai reçu des lettres de Naples, de Montessuy et d’autres, qui ne me laissent guère de doutes. 11 était ulcéré contre le père... Le roi est inflexible, il n’écoute
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plus aucun avis; il faut que sa volonté l’emporte sur tout... 11 me paraît difficile que cette année, à la chambre, le débat ne vienne pas sur cette situation anormale, qui a effacé la fiction constitutionnelle, et a mis le roi en cause sur toutes les questions. Il n’y a plus de ministres; leur responsabilité est nulle; tout remonte au roi. Le roi est arrivé à un âge auquel on n’accepte plus les observations : il est habitué à gouverner; ü aime à montrer que c’est lui qui gouverne : son immense expérience, son courage et toutes ses grandes qualités, font qu’il affronte le danger audacieusement; mais le danger n’en existe pas moins...
« Notre situation n’est pas bonne. A l’intérieur, l’état de nos finances, après dix-sept ans de paix, n’est pas brillant : à l’extérieur, où nous aurions pu chercher quelques-unes de ces satisfactions d’amour-propre, si chères à notre pays, et avec lesquelles ou détourne son attention de maux plus sérieux, nous ne brillons pas non plus.
L’avénement de Palmerston, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole, et nous a revêtus d’une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l’Angleterre au moment où les affaires d’Italie arrivaient, nous n!avons pu y prendre une part active, qui aurait séduit notre pays et été d’accord avec des principes que nous ne pouvons abandonner, car c’est par eux que nous sommes. Nous n'avons pas osé nous tourner contre l’Autriche, de peur de voir l’Angleterre reconstituer immédiatement contre nous une nouvelle Sainte-Alliance. Nous arrivons devant les chambres avec une détestable situation intérieure, et, à l’extérieur, une situation qui n’est pas meilleure. Tout cela est l’œuvre du
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roi seul, le résultat de la vieillesse d’uu roi qui veut gouverner, mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile.
« Le pis est que je ne vois pas de remède... J’avais espéré que l’Italie nous fournirait ee dérivatif. Nous ne pouvons plus maintenant faire autre chose ici que de nous en aller, parce que, en restant, nous serions forcément conduits à faire cause commune avec le parti rétrograde; ce qui serait, en France, d’un effet désastreux. Ces malheureux mariages espagnols ! nous n’avons pas encore épuisé le réservoir d’amertume qu’ils contiennent.
« Je me résume. En France, les finances délabrées ; au dehors, placés entre une amende honorable à Palmerston au sujet de l’Espagne, ou cause commune avec l’Autriche pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels. Tout cela rapporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles. Je trouve tout cela très-sérieux... »
Voilà dans quels termes un des 61s mêmes de Louis- Philippe appréciait l’état des affaires; et ce confident, qui partageait sans doute et son opinion et ses alarmes, c’était son frère, le futur régent. Le gouvernement personnel substitué au gouvernement parlementaire ; la charte violée dans une de ses dispositions principales ; les finauces de l’État dilapidées par une administration corruptrice et imprévoyante ; l’antique loyauté de la France irrévocablement compromise dans une intrigue matrimoniale ; au dehors comme au dedans, les intérêts de la liberté trahis ; une puissance étrangère rédigeant les instructions de nos agents diplomatiques, et, de sa main toujours sanglante, désignant les quartiers de nos armées et leur défendant d’en
sortir; l’esprit public justement soulevé contre un gouvernement pris chaque jour en flagrant délit d’incapacité ou de félonie, et les signes précurseurs des grands orages apparaissant à tous les points de l’horizon : telle était la situation de nos affaires dans le dernier mois de l’année 1847, Tout le monde le voyait, à l’exception des aveugles ; tout le monde le confessait, hormis les gens intéressés à dissimuler la vérité. Le gouvernement de juillet avait, en dix-sept années, rencontré plus d’un obstacle : pour la première fois, il se trouvait en face d’un grand péril.
On pouvait l’éviter encore. Nous ne dirons pas que rien n’était plus facile. On n’accumule pas impunément autant de fautes. Quand un gouvernement s’est engagé fort avant dans une mauvaise voie, il ne revient pas aisément sur ses traces. Les partis sont là prêts à profiter des concessions qu’on leur fait pour en exiger de nouvelles, prompts à envahir le terrain qu’on leur cède pour y développer leurs meurtrières batteries. Non, il n’était pas facile au gouvernement de juillet d'échapper par une opportune retraite aux menaces de l’avenir. Mais cela n’était pas impossible. Pour y parvenir, que fallait-il ? 11 fallait au chef de la dynastie d’Orléans une qualité qu’il avait perdue, la prudence. Ce n’était plus qu’un vieillard obstiné, qui ne voulait rien entendre, n’accueillait aucun avis, s’emportait contre toute résistance, et courait aux abîmes les yeux fermés.
Cependant il eût dû reconnaître à des signes certains que la résistance était bien inspirée. Si le ton des journaux devenait plus impérieux, c’est qu’ils étaient soutenus par l’opinion publique : si, dans les banquets, l’audace des orateurs croissait chaque jour, malgré tout ce que les pré-